Mathilde Jourde, chercheuse à l’Iris : «La désinformation climatique a de vraies conséquences en termes de sécurité humaine»

Désinfo semblant.
La Russie et les États-Unis utilisent la désinformation climatique pour fragiliser les démocraties européennes et freiner la transition écologique : c’est ce qui ressort d’une récente note de l’Institut de relations internationales et stratégiques. Vert a rencontré son autrice, Mathilde Jourde, qui nous aide à repérer ces techniques de manipulation de l’opinion.
La désinformation climatique augmente lors des événements climatiques extrêmes, comme lors des inondations de 2024 à Valence (Espagne). © David Ramos/Getty Images via AFP

D’où vient la désinformation climatique ? Et quel est son but ? Dans une note publiée le 19 mai, commandée par le ministère des armées, l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) révèle comment la désinformation climatique est «arsenalisée» par des puissances étrangères contre l’Europe.

De janvier 2021 à mars 2026, l’Iris a repéré 120 cas de désinformation climatique en Europe attribués à la Russie, et 41 en provenance des États-Unis. «Ce ne sont pas les deux seuls États qui participent à la désinformation climatique, mais il y avait beaucoup de données disponibles pour les États-Unis et pour la Russie. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes concentrés sur eux», explique Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire défense et climat, responsable du programme Climat, environnement et sécurité de l’Iris et autrice de la note.

Vous écrivez que la désinformation climatique est «arsenalisée» pour déstabiliser les pays européens. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Des États étrangers, pour déstabiliser l’Europe, manipulent l’information climatique à des fins stratégiques. La spécificité de la guerre informationnelle, c’est qu’elle évolue, elle s’adapte et attrape les sujets qui captent l’attention. Il y a une montée en puissance des enjeux autour du changement climatique, donc les pays étrangers se saisissent de ce sujet.

Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire défense et climat, responsable du programme Climat, environnement et sécurité de l’Iris et autrice de la note. © Iris

C’est un phénomène assez nouveau parce que l’ampleur de la crise climatique est devenue plus importante.

Quel est l’objectif de cette désinformation de la Russie et des États-Unis ?

Là où il y a des similarités entre la Russie et les États-Unis, c’est que la désinformation climatique peut être perçue, dans une certaine mesure, comme une fin en soi parce qu’elle freine la transition énergétique et permet de maintenir le statu quo mondial carboné. Ces deux économies sont extrêmement dépendantes des ressources liées aux énergies fossiles. Elles ont un intérêt direct à semer le doute sur les changements climatiques et sur les alternatives aux énergies fossiles afin de maintenir le plus longtemps possible leur rente pétrolière et gazière.

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Dans le cas des États-Unis et de la Russie, entre 70 et 80% de la part de la désinformation climatique cible les politiques énergétiques. Il s’agit d’attaquer le Green Deal européen, par exemple. Ou de dire que les énergies renouvelables mettront en péril la souveraineté énergétique nationale. Ce qui est faux, bien sûr.

Dans le cas russe, la désinformation climatique a aussi un but très large, plus stratégique. C’est cette fameuse «stratégie du chaos» : déstabiliser ses adversaires, accentuer la méfiance des populations envers les démocraties européennes, notamment afin d’amoindrir le soutien à l’Ukraine.

Quelles autres formes prend cette désinformation ?

Il y a beaucoup de désinformation pendant les événements climatiques extrêmes : c’est très facile de la propager dans un moment de chaos. La Russie, dans le cas des inondations de Valence [en Espagne, en octobre 2024, NDLR], a participé à propager des théories fallacieuses. Pendant l’ouragan Hélène, aux États-Unis, il y avait aussi plein de faux récits qui disaient que les autorités publiques accordaient trop d’aides financières à l’Ukraine, ce qui ne permettait pas d’aider les populations à risque face à cet ouragan. Ici l’objectif est moins de freiner la transition écologique que de semer le chaos, de déstabiliser les adversaires depuis l’intérieur.

La désinformation climatique a beaucoup évolué, elle s’est adaptée très intelligemment. On est passé de cet «ancien déni» – où on niait l’existence et l’origine humaine des changements climatiques – à quelque chose de beaucoup plus fin, qui consiste à dire que les solutions ne sont pas forcément efficaces, ou qu’il est trop tard. Les trois principaux sujets qui attirent la désinformation sont les politiques climatiques énergétiques, les événements climatiques extrêmes et les sciences du climat. Il peut s’afir de remettre en cause la légitimité du Giec, par exemple [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR].

Qu’est-ce qui a changé aux États-Unis depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, en janvier 2025 ?

Depuis l’arrivée de Trump, la désinformation climatique passe par des voies officielles. Entre 2021 et 2023, il n’y avait pas de désinformation climatique sur des chaînes et des canaux de diffusion officiels de l’État. Par contre, à partir de 2024 et en 2025, on a vu une hausse assez importante de la désinformation sur ces canaux. C’est pour ça qu’on dit qu’elle est beaucoup plus directe : la Maison Blanche propage des fausses informations très ouvertement.

Quelles conséquences peut avoir cette désinformation ?

La désinformation climatique a de vraies conséquences en termes de sécurité humaine et de sécurité nationale. Les populations seront moins préparées aux changements climatiques et s’adapteront probablement moins aux chocs potentiels liés aux événements extrêmes. Cela risque d’affaiblir la culture du risque de certaines populations. Pendant l’ouragan Hélène aux États-Unis, beaucoup de fausses informations disaient que si les gens partaient de chez eux, on allait voler leur maison. Les gens sont donc restés chez eux alors que les consignes étaient de se mettre à l’abri autre part.

Comment s’en protéger ?

Notre première recommandation est de protéger toutes les bases de données sur le climat ; de faire en sorte qu’on ait des bases de données fiables, accessibles, et de protéger la recherche. Il y a ensuite tout un sujet de sensibilisation et d’éducation face à la désinformation de manière générale. Parce que tout le monde est vulnérable.

Nous, aujourd’hui, on essaye beaucoup de débunker. C’est-à-dire qu’on réagit aux fausses informations, en disant qu’elles sont fausses. Ce qu’il faudrait réussir à mettre en place, c’est du pré-bunking : faire en sorte de discréditer une fausse information, de l’expliquer avant même qu’elle arrive.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Alors que les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

Alors que le débat démocratique est pollué comme jamais, nos journalistes ont un rôle inédit à jouer. 

Pour répondre à cette urgence écologique et de santé publique, Vert monte une toute nouvelle équipe d’enquête et solutions spécialisée dans la santé et les pollutions, et va se renforcer sur le climat.

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