Face aux critiques sur la pollution des datacenters, une mystérieuse start-up rêve de les déplacer… en pleine mer

Flottant pour moi.
Alors que les projets de centres de données pour l’intelligence artificielle suscitent une contestation croissante aux États-Unis, la startup Panthalassa veut en déplacer certains en mer. Soutenue par plusieurs figures de la Silicon Valley, elle développe des datacenters flottants alimentés par l’énergie des vagues, malgré de nombreuses incertitudes techniques, économiques et environnementales.
Les modules flottants en acier de Panthalassa sont destinés à produire de l’électricité et à faire tourner des intelligences artificielles. © Panthalassa

Aux États-Unis, la fronde contre les centres de données s’amplifie. Selon le dernier rapport du cabinet Data center watch, publié début juin, le seul premier trimestre de l’année 2026 a déjà égalé l’ensemble de l’année 2025 en matière d’opposition locale. Au moins 75 projets sont aujourd’hui retardés ou annulés, soit plus de 130 milliards de dollars (113 milliards d’euros) d’investissements suspendus.

Devenus synonymes de factures en hausse, de vacarme et de pollution, ces datacenters ne séduisent plus les collectivités étasuniennes, alors même qu’ils répondent au boom de l’intelligence artificielle (IA), qui repose sur des infrastructures toujours plus imposantes et énergivores. La start-up Panthalassa n’aurait pas rêvé meilleur contexte pour annoncer, le 4 mai, une levée de fonds de 140 millions de dollars (122 millions d’euros) pour déployer des datacenters flottants dans le Pacifique nord.

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Pour financer cet exode marin, plusieurs figures de la Silicon Valley ont répondu à l’appel : Peter Thiel en tête, via son fonds de capital-risque Founders fund. Ce milliardaire proche de Donald Trump a bâti sa fortune en cofondant PayPal et Palantir, entreprise de collecte de données de masse qui sert notamment l’ICE, la très décriée et meurtrière police de l’immigration.

Aux côtés de ce businessman, Max Levchin, un autre cofondateur de PayPal ; Marc Benioff, directeur général du géant des logiciels Salesforce ; ou encore John Doerr, l’un des premiers investisseurs de Google, ont contribué à la levée de fonds. Garth Sheldon-Coulson, cofondateur et président-directeur général de Panthalassa, raconte sur LinkedIn vouloir «exploiter l’océan comme nouvelle ressource énergétique planétaire». L’homme d’affaires souhaite déplacer les datacenters là où l’énergie et le refroidissement sont déjà disponibles.

Le concept de la start-up fondée en 2016 à Portland, dans l’Oregon, repose sur des modules flottants en acier longs de 85 mètres. En forme de sucettes géantes, ils flottent à la surface comme des bouées et convertissent l’énergie des vagues en électricité pour faire tourner des puces d’IA directement à bord. Les calculs sont ensuite renvoyés à terre par satellite, tandis que l’océan refroidit naturellement les machines. Après plusieurs prototypes testés depuis 2021, l’entreprise prévoit de déployer son modèle Ocean-3 dans le Pacifique nord en 2026, avant une première exploitation commerciale en 2027.

Une startup discrète

Le projet a de quoi séduire les investisseur·ses, mais les zones d’ombre demeurent nombreuses. Les spécialistes des centres de données, de l’informatique durable et des énergies renouvelables interrogé·es par Vert disent en savoir très peu sur l’entreprise. Et pour cause : Panthalassa ne communique presque pas. Sollicité·es à plusieurs reprises, ses dirigeant·es n’ont pas souhaité nous répondre. Son site internet est minimaliste – deux pages à peine –, on peut y lire que Panthalassa est une «société d’intérêt public» qui construit une «plateforme énergétique à l’échelle planétaire, propre, durable et peu coûteuse […] pour alimenter les ordinateurs et bien plus encore».

«L’arrivée de Panthalassa a vraiment pris tout le monde de court. Au départ, ils disaient qu’ils allaient fabriquer de l’hydrogène offshore avec leurs infrastructures en mer. Puis on a compris qu’ils voulaient concevoir des systèmes non amarrés pour contourner les lourdeurs administratives terrestres», raconte à Vert Andrea Copping, océanographe et professeure émérite à l’École des affaires marines et environnementales de l’université de Washington (États-Unis).

Le site de l’un des investisseurs de Panthalassa évoque l’exploitation de l’énergie des vagues par l’entreprise pour la transformer en «hydrogène vert et autres carburants propres». En 2024, Garth Sheldon-Coulson tenait un discours similaire auprès de la chaîne Komo News, basée à Washington. Mais, selon Andrea Copping, Panthalassa aurait changé de cap au moment de sa dernière levée de fonds, portée par Peter Thiel. Exit le récit de l’hydrogène vert, place aux datacenters en mer, à l’IA, et à l’immense appétit énergétique qu’elle suscite.

Panthalassa n’est d’ailleurs pas la première à vouloir déplacer les centres de données en pleine mer. Microsoft avait déjà testé ce scénario avec son projet Natick, en immergeant 864 serveurs au large de l’Écosse en 2024. L’expérience s’était révélée prometteuse, avec un taux de panne inférieur à celui observé à terre, mais elle n’a jamais été industrialisée. Pour Frédéric Bordage, expert en sobriété numérique, cette fuite en avant ne répond pas au problème de fond : «Nous faisons face à des limites physiques très concrètes, entre la raréfaction des métaux, le dérèglement climatique, les crises environnementales et sanitaires multiples. Dans ce contexte, déployer des milliers de datacenters dans l’océan n’est pas une solution neutre. C’est une manière de repousser le problème ailleurs, au lieu d’interroger nos usages numériques.»

Sous la surface, les signaux d’alerte

Le défi est aussi industriel. «Une unité en mer peut, en théorie, produire de l’énergie et faire tourner du calcul IA. Mais si elle ne délivre qu’un mégawatt, il faudrait en déployer des centaines, voire des milliers, pour rivaliser avec un seul grand centre de données terrestre», avance Eric Masanet, qui dirige le laboratoire d’analyse de la durabilité industrielle à l’université de Santa Barbara (États-Unis). Le modèle de Panthalassa pourrait donc rester longtemps cantonné à un marché de niche, alors même que l’océan ne pardonne pas. Sel, tempêtes, maintenance, corrosion, faune marine : chaque contrainte peut devenir un test de résistance. «Encore faut-il démontrer que ce système peut produire de l’électricité à un coût compétitif, notamment face au solaire, complète Jonathan Koomey, professeur à l’université Stanford (États-Unis), spécialiste de la politique énergétique. Dans un secteur où beaucoup d’annonces servent aussi à attirer l’attention et à lever des fonds, la prudence s’impose.»

Parmi les principaux points de vigilance figure le bruit sous-marin. «Même si ces structures devaient être moins bruyantes qu’un navire, elles fonctionneraient en continu, sur de longues périodes. Or, dans l’océan, le son est essentiel», rappelle Andrea Copping. De nombreuses espèces marines l’utilisent pour communiquer, se repérer, chasser ou migrer. Tout bruit mécanique parasite peut donc brouiller ces signaux naturels et perturber leur comportement. Au-delà du bruit, les effets électromagnétiques suscitent eux aussi des interrogations. Certaines espèces, comme les requins, les raies ou les tortues marines, perçoivent les champs électromagnétiques, avec un risque encore mal connu sur leurs trajectoires de migration. Reste enfin la question des matériaux. Ces modules en acier devraient passer de longues périodes en mer, ce qui suppose de les protéger contre la corrosion, de quoi soulever des inquiétudes supplémentaires quant à la possible toxicité des produits utilisés.

«Au moment même où les industriels veulent exploiter davantage la haute mer, les États-Unis sont en train de fragiliser les systèmes qui permettent de l’observer et de la comprendre», prévient Andrea Copping. La scientifique fait référence au projet de l’administration Trump de démanteler les observatoires océaniques, un réseau de 900 capteurs déployés dans l’Atlantique et le Pacifique depuis 2016.

Ces instruments, conçus pour fonctionner jusqu’en 2041, fournissent aux chercheur·ses du monde entier des données essentielles sur le climat, les courants marins, les écosystèmes et les événements extrêmes. La National science foundation avait annoncé le 21 mai leur retrait imminent, avant de suspendre un mois plus tard son projet face à une opposition bipartisane au Congrès. L’agence prévoit désormais de réunir un groupe d’expert·es chargé de déterminer l’avenir du système. Si son démantèlement n’est donc plus d’actualité, l’épisode rappelle combien la surveillance scientifique des océans peut être remise en cause au moment même où les projets industriels se multiplient en mer. De quoi interroger, encore, la liberté laissée aux entreprises d’y vaquer à leurs occupations.

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