Pro-fossiles, pro-glyphosate… Qui est Abelardo de la Espriella, «le Tigre» d’extrême droite élu président de la Colombie ?

Tigre au but.
Admirateur de Donald Trump, Javier Milei ou Nayib Bukele, Abelardo de la Espriella l’a emporté dimanche à l’issue du second tour de la présidentielle colombienne. Son programme politique menace, entre autres, les récentes avancées du pays en matière de protection de l’environnement.
Barranquilla (Colombie), le 22 juin 2026. Abelardo de la Espriella a été élu président de la Colombie. © Juan Barreto/AFP

Le résultat est le plus serré de l’histoire récente de la Colombie : à l’issue du scrutin qui s’est tenu dimanche, l’avocat multimillionnaire d’extrême droite, Abelardo de la Espriella, a remporté la présidentielle avec 49,7% des voix et 245 000 votes d’avance sur le candidat de la gauche, Ivan Cepeda. Jamais sans son maillot de l’équipe colombienne de football, celui qui se fait appeler «le Tigre» succède à la Casa de Nariño à Gustavo Petro, premier président de gauche du pays, qui le dirigeait depuis 2022.

Si le retour de la droite n’est pas une surprise, celle-ci ayant structuré l’histoire politique colombienne, «la nouveauté tient au profil disruptif d’Abelardo de la Espriella, qui a mis en déroute la droite traditionnelle colombienne», souligne Mathilde Allain, maîtresse de conférences en science politique à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Aubervilliers, Seine-Saint-Denis). Surgi il y a six mois sur la scène politique colombienne, cet outsider qui veut «étriper la gauche» et multiplie les sorties outrancières, homophobes et misogynes, s’inscrit dans la lignée de Donald Trump aux États-Unis, Nayib Bukele au Salvador ou Javier Milei en Argentine. Profitant de la flambée de violence liée aux confrontations entre groupes armés que connaît la Colombie, sa campagne a surfé sur la thématique de l’insécurité. Il a misé sur «la maîtrise des réseaux sociaux, le recours aux émotions et aux symboles», décrypte Mathilde Allain.

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Son programme politique ultralibéral, ultrasécuritaire et ultraconservateur inquiète à bien des égards, et notamment sur le plan environnemental. S’il se définit comme un «type qui aime la nature» et «n’a jamais jeté un papier dans l’eau», ses propositions pour le pays (voir plus bas) laissent dubitatif quant à sa sensibilité écologique. Or le nouveau dirigeant n’aura aucun mal à détricoter les avancées mises en œuvre par le gouvernement sortant, qui avait mis l’environnement au cœur de son mandat : «Gustavo Petro ayant beaucoup gouverné par décret, faute de majorité, nombre de ses réformes seront facilement réversibles», poursuit la chercheuse.

Relancer les fossiles et accélérer l’extractivisme

Sa première ambition est de faire des sous-sols colombiens, dont il compte «exploiter tout ce qu’ils ont à donner», le «moteur de la transformation économique» du pays. Depuis quatre ans, Gustavo Petro a au contraire tenté d’arracher la Colombie à sa dépendance aux fossiles, qui représentent encore autour de 4% du PIB, 50% des exportations et constituent une manne financière considérable pour l’État. Alors que le désormais ex-président de gauche a suspendu la signature de tout nouveau contrat d’exploration de pétrole, gaz et charbon, son successeur entend relancer la machine : il veut ainsi porter la production pétrolière de 730 000 barils par jour aujourd’hui à 1,2 million.

Alors que les gisements conventionnels du pays s’épuisent, il souhaite s’appuyer sur la pratique très contestée du fracking, qui consiste à fracturer la roche pour libérer les hydrocarbures les plus difficiles d’accès. Dans ce pays qui abrite l’une des biodiversités les plus riches au monde, «ce serait un écocide», estime Oscar Vanegas, professeur d’économie à l’université industrielle du Santander (Barrancabermeja, Colombie) : autrement dit, cela causerait à l’environnement et à la biodiversité des dégâts massifs et irréversibles. «Le Tigre» s’en défend en assurant qu’un «fracking soutenable» est possible, ce que nombre d’expert·es contestent. D’autant plus qu’en Colombie, «les zones pressenties pour le fracking sont des régions riches en zones humides et des bassins versants majeurs, comme celui du fleuve Magdalena, explique Camilo Gonzalez Posso, président de l’ONG Indepaz. Les impacts sur l’eau seraient terribles.»

Cette volonté d’exploitation s’étend à toutes les ressources du pays : «Abelardo de La Espriella entend ouvrir l’espace minier aux grandes multinationales, car il existe en Colombie de fortes attentes autour de l’extraction de l’or, du cuivre et des terres rares», poursuit Camilo Gonzalez Posso. Par le détricotage des normes environnementales et en se fiant à la capacité des entreprises à s’autoréguler, Abelardo de la Espriella prévoit de «flexibiliser les études environnementales et d’affaiblir les processus de consultation préalable menés auprès des communautés, ce qui n’augure rien de bon en matière de démocratie et de participation», analyse Mathilde Allain.

Militariser la nature

Si «le Tigre» revendique un discours sur la protection de la nature, qu’il a résumé dans un programme environnemental baptisé ABC, pour «Agua, biodiversidad, comunidades» («Eau, biodiversité, communautés), son approche «se résume à une vision sécuritaire et technosolutionniste des problématiques environnementales et envisage la nature comme une ressource à protéger non pas pour elle-même ou pour les humains, mais au service de l’économie », décrypte encore la politologue.

Quant à la méthode, son approche est à l’image de tout son programme politique : centrée sur la sécurité. Il focalise donc sa lutte contre la déforestation sur la militarisation et la répression dans les territoires menacés par des activités criminelles (mines illégales, narcotrafic…). Déjà testé par le passé, «un plus grand contrôle territorial de la part de l’armée n’est pas synonyme d’une baisse de la déforestation», souligne Felipe Roa-Clavijo, écologue à l’université Javeriana (Bogota, Colombie).

«Ce qui compte, c’est de s’appuyer sur les populations locales : les études ont montré récemment que la déforestation est bien plus faible dans les territoires où vivent les communautés indigènes que dans les zones où il n’y en a pas», appuie-t-il. En mettant en place des systèmes de rémunération des habitant·es pour leur rôle de conservation, Gustavo Petro a d’ailleurs obtenu des résultats intéressants. Une approche plus efficace et plus incitative, selon Camilo Gonzalez Posso, que de «traiter les paysans et les petits mineurs comme l’arrière-garde des groupes armés et d’en faire des cibles militaires, tout en tolérant en parallèle les grands macroprojets d’appropriation de la nature, de l’eau et de la biodiversité».

Pour le président d’Indepaz, «l’approche d’Abelardo de la Espriella nie surtout que le véritable problème environnemental en Colombie découle d’un modèle capitaliste extractiviste, dévastateur et spoliateur, et que la principale menace pour l’Amazonie est l’accaparement des terres et l’élevage extensif, dont il se fait l’allié». Pour lutter contre le narcotrafic, le futur dirigeant relancera par ailleurs les épandages aériens à grande échelle de glyphosate pour éradiquer les champs de coca. Si le recours à cet herbicide toxique a déjà repris à petite échelle début 2026 – sous la pression des États-Unis –, «le Tigre» entend la massifier. «Il a annoncé qu’il lancerait la fumigation par glyphosate de 330 000 hectares dès sa prise de pouvoir le 8 août. Dans les faits, c’est impossible ; mais, dans l’intention, c’est significatif», souligne Camilo Gonzalez Posso. Or la méthode n’a jamais montré d’efficacité à long terme, tandis que ses ravages environnementaux, sanitaires et sociaux sont, eux, bien documentés.

Fin d’un leadership climatique

Enfin, c’est la position de la Colombie comme leader climatique qui est menacée. En dépit de réformes sociales, le bilan interne de Gustavo Petro est mitigé (échec de sa politique de paix totale, accompagnement insuffisant des reconversions liées à la sortie des fossiles dans le secteur minier, retard dans le déploiement des renouvelables…). Il a connu de nombreux obstacles dans la mise en œuvre de sa politique, dus à l’absence de majorité au Parlement ; à la résistance des lobbys de l’industrie fossile ; à des freins juridiques ; et à des difficultés budgétaires. S’il a connu un succès, c’est d’être parvenu à ancrer la question environnementale dans le débat public colombien et d’avoir pris des positions fortes en la matière sur la scène internationale : organisation de la 16ème conférence mondiale (COP16) sur la biodiversité, positionnement en faveur de l’Amazonie lors de la 30ème conférence mondiale (COP30) sur le climat, organisation en avril 2026 à Santa Marta du premier sommet sur la sortie des énergies fossiles, qui a réuni 57 pays…

«La Colombie, durant le gouvernement de Gustavo Petro, a adopté une posture très progressiste, voire radicale, pour répondre à la crise climatique et socio-environnementale, avec des lignes plus fermes que certains de ses voisins d’Amérique latine ayant des ambitions pétrolières : Brésil, Mexique, Venezuela, Argentine», ajoute Camilo Gonzalez Posso. Une posture «restée plus dans le discours et le leadership que dans la pratique, complète Felipe Roa-Clavijo. Mais qui a donné au pays une reconnaissance internationale. Cela attire l’attention, apporte des ressources, des alliés, des projets, des programmes de coopération internationale.»

Or l’arrivée d’Abelardo de la Espriella, qui entend s’aligner sur les positions des États-Unis et qui envisage le retrait du pays de l’Organisation des Nations unies (ONU) et du Système interaméricain des droits de l’Homme, «constitue un virage à 180°C», estime Camilo Gonzalez Posso. En matière de politique étrangère, le nouvel élu s’inspire de Donald Trump : «Il y a l’idée de n’investir que si cela sert les intérêts nationaux, et ce avec une définition très restrictive de ces intérêts : on ne voit pas la Colombie s’engager sur le multilatéralisme ni sur l’environnement», décrypte la politologue Mathilde Allain. Pour l’Amazonie en particulier, «c’est inquiétant», conclut Felipe Roa-Clavijo, «car la défense de cet écosystème qui ne connaît pas les frontières exige une forte coopération internationale».

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

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