250 ans des États-Unis : comment Donald Trump réécrit l’histoire pour «aveugler la population et ne pas être contredit»

Dindon de la force.
Ce 4 juillet, les États-Unis fêtent en grande pompe leurs 250 ans : un événement que Donald Trump entend instrumentaliser à ses fins. L’historienne spécialiste des États-Unis, Esther Cyna, explique dans cet entretien à Vert comment l’histoire du pays est remodelée pour servir l’agenda politique trumpiste.
Des Moines (Iowa), le 3 juillet 2025. Donald Trump tente régulièrement de réécrire l’histoire des États-Unis. © Daniel Torok/The White House

Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump tente de remodeler l’histoire des États-Unis à son image en faisant disparaître les chapitres qui lui plaisent le moins. Deux mois à peine après son retour aux manettes, le 27 mars 2025, il a signé un décret pour «restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine». Et, dans les semaines qui ont suivi, les panneaux informatifs abordant l’esclavage, les peuples autochtones ou le réchauffement climatique ont disparu des parcs nationaux ou des sites fédéraux.

Les musées ont aussi été touchés : à Washington D.C., la National Portrait Gallery, qui renferme les portraits des présidents étasuniens, a dû retirer certaines descriptions, dont une sous le portrait du milliardaire d’extrême droite, en janvier dernier. Elle précisait qu’il avait perdu l’élection présidentielle de 2020 et subi deux tentatives infructueuses de destitution pour «abus de pouvoir et incitation à l’insurrection après l’attaque du Capitole américain par ses partisans le 6 janvier 2021». Finalement, le 13 juin dernier, une décision de justice a ordonné au gouvernement fédéral de réinstaller les panneaux, arguant que l’administration ne pouvait pas «présenter une vision partielle de l’histoire» et enlever les inscriptions «qui ne correspondent pas à son récit officiel». La Maison Blanche a fait appel.

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Pour Esther Cyna, maîtresse de conférences en histoire et civilisation des États-Unis à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, la célébration des 250 ans de l’indépendance représente une nouvelle opportunité pour Donald Trump de réécrire le récit de la nation. Ce samedi 4 juillet est le point d’orgue de l’événement : la Maison Blanche prévoit une grande manifestation de près «d’un million de personnes», qui culminera avec un discours de Donald Trump.

Quelle vision Donald Trump donne-t-il de l’histoire des États-Unis ?

Deux grandes tendances convergent dans son rapport à l’histoire. D’abord, il y a ses affinités avec les mouvements nationalistes blancs chrétiens, qui cherchent à dépeindre les États-Unis comme une nation blanche, chrétienne, hétéronormée, supérieure et qui n’a commis aucun crime.

Ensuite, il y a sa haine des universités et des institutions du savoir parce qu’elles seraient associées à la gauche. Trump est devenu la figure de proue de mouvements plus anciens, conservateurs et ultraconservateurs, qui, depuis les années 1980-1990, ont identifié les campus américains comme des bastions de la gauche qui font un travail idéologique à combattre. Trump exacerbe des positions conservatrices qui datent d’avant lui, et les pousse jusqu’à l’extrême.

Esther Cyna, historienne spécialiste des questions de racisme, de l’histoire politique et de l’éducation aux États-Unis. © DR

C’est le cas avec son décret pour «restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine». C’est une caricature, presque dystopique, de positions qui sont avancées de façon un peu moins violente depuis plusieurs années.

Quel était l’objectif de ce décret ?

Le décret est extrêmement explicite. Il y est écrit que tout ce qui n’est pas un récit national positif, c’est-à-dire à la gloire des États-Unis, n’a rien à faire dans des textes d’histoire. Selon ce texte, tout ce qui se rapporte à des choses dont les États-Unis pourraient avoir honte – l’esclavage, le génocide des populations amérindiennes… – tendrait à diviser la nation. Pour Trump, c’est donc un problème de sécurité nationale et cela doit être évincé des musées.

Concrètement, l’État fédéral ne peut vraiment agir que sur les institutions fédérales, donc certains musées ou les parcs nationaux. Ce qu’aurait voulu faire Trump, c’est attaquer les programmes scolaires, mais il n’a pas le pouvoir de faire ça. Ce sont les États fédéraux et les districts scolaires locaux qui ont un droit de regard là-dessus.

Cela traduit-il une volonté de modifier l’histoire des États-Unis ?

Oui, complètement. Réécrire l’histoire, c’est dire qui on considère être citoyen ou citoyenne des États-Unis : qui est Américain. Si l’histoire nationale ne parle que des descendants européens chrétiens, on exclut une grande partie de la population – toutes les personnes racisées, les immigrés, les personnes non chrétiennes – du récit national. C’est ouvrir la porte – ce qui est par ailleurs le projet – à la création de classes de citoyens et citoyennes. Si être Américain, c’est avoir des ancêtres qui sont arrivés avec les colons et être blanc, alors ça facilite le travail pour retirer le droit du sol aux immigrés. Même si c’est faux, c’est un récit qui correspond à l’agenda politique.

On peut penser que l’histoire est dans les musées, dans les livres, et que ça n’a pas l’impact qu’ont les lois. Mais, en fait, c’est lié. Et particulièrement aux États-Unis. Si on regarde les arrêts de la Cour suprême, les juges justifient souvent leurs décisions avec des références à l’histoire de la nation. Si vous prenez l’arrêt qui retire le droit fédéral à l’avortement, il y a la justification que ce droit n’est pas inscrit historiquement dans la tradition étasunienne. La construction d’un récit historique a une répercussion directe sur les lois et sur les droits des personnes.

Pourquoi avoir retiré les panneaux qui abordaient les questions climatiques dans les parcs nationaux ?

C’est le même mécanisme. Trump a une idéologie climatosceptique et une politique qui nie le réchauffement climatique. Il utilise des institutions touristiques, culturelles et d’éducation pour aveugler la population et ne pas être contredit, tout simplement.

C’est faire disparaître le problème, mais c’est aussi créer l’idée d’un ennemi. Ceux qui disent qu’il y a un changement climatique, qui disent que la nation est diverse : ce sont des ennemis qui nous divisent, des dangers.

Au-delà du décret, y a-t-il d’autres tentatives de réécrire le récit national ?

La célébration des 250 ans de l’indépendance des États-Unis est pour moi une deuxième opportunité. C’est une fête qui rentre dans cette logique et qui mélange un peu tout : la célébration de Trump, de son régime et la célébration de la nation. Ce n’est pas du tout un moment d’éducation historique. C’est vraiment la fête, comme on imagine, des régimes autoritaires qui viennent asseoir leur puissance.

Est-ce qu’il y a des tentatives de s’opposer à cette réécriture de l’histoire au sein de la société américaine ?

Force est de constater que les tentatives de résistance sont extrêmement modestes et timorées. Pour une raison simple : les universités se sont retournées contre leurs enseignants et enseignantes et ont cédé au gouvernement Trump. Donc les historiens et historiennes ne peuvent pas vraiment agir et ont peur. Il n’y a pas de mouvement à la hauteur de l’assaut que représente le trumpisme sur l’histoire.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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