
Cette semaine, les député·es doivent examiner la proposition de loi de Benoît Biteau (Les Écologistes) et Clémentine Autain (L’Après) «visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Un débat très attendu par les chercheur·ses et les médecins, mais aussi par les proches de victimes du cancer du pancréas.
À 25 ans, Alexandre Roussel est l’auteur d’une pétition déposée début mai sur le site de l’Assemblée nationale qui a récolté près de 9 000 signatures pour demander au gouvernement d’agir contre la contamination des Français·es au cadmium. En décembre dernier, sa mère est décédée d’un cancer du pancréas foudroyant.
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Chercheur au sein de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), un think thank spécialisé dans les relations internationales, il travaille sur des questions liées à l’approvisionnement en énergie et matières premières critiques. Habitué à fouiller dans les rapports scientifiques, il s’est plongé dans celui de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur le cadmium, publié en février 2026. Il découvre alors que le métal lourd «s’accumule en particulier dans le pancréas et est suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas».
Pourquoi avez-vous lancé une pétition pour demander une meilleure protection des Français·es face au cadmium ?
J’ai perdu ma mère d’un cancer du pancréas fulgurant le 6 décembre dernier, elle est décédée trois mois après le diagnostic final. Nous n’avons rien pu faire, elle a fait trois chimiothérapies mais la maladie progressait trop vite. Il y a eu le temps du deuil, puis, fin mars, la publication du rapport de l’Anses sur le cadmium. Grâce aux différents médias que nous consultons avec ma famille, nous avons découvert cette pollution et, surtout, qu’une de ses conséquences est la hausse du cancer du pancréas.
Nous nous sommes alors mis à lire beaucoup d’articles sur le sujet, tout ce qui existait à ce propos. Les scientifiques étaient déjà au courant, mais le rapport a permis de remettre le couvert. Nous avons appris que ce cancer a été multiplié par quatre sur les trente dernières années en France, une progression deux à trois fois plus rapide que dans les autres pays européens.
«Nous avons choisi de nous emparer du sujet pour honorer la mémoire de ma mère.»
La hausse fulgurante des cas de cancers du pancréas peut se comprendre par l’utilisation de pesticides, mais pas seulement. Une autre piste est la contamination généralisée de la population au cadmium. Le lien avec le cancer du pancréas est moins bien documenté que pour d’autres pathologiques telles que les problèmes rénaux, cardiovasculaires ou encore son effet sur l’ostéoporose. Mais, comme plein d’autres sujets environnementaux, à l’image du chlordécone ou d’autres polluants, la question est de savoir combien d’années vont prendre les études pour apporter des preuves solides. Est-ce qu’on doit attendre ce moment avant de parler du sujet ?
Bien sûr, nous ne saurons jamais à 100% ce qui a causé le cancer dont ma mère est décédée, mais, statistiquement, il y a de nombreuses personnes qui meurent à cause du cadmium en France. Le cancer du pancréas, c’est 90% de mortalité, c’est un des cancers les plus mortels. Et le nombre de cas explose ! Avec mon père et mon frère, nous avons choisi de nous emparer du sujet pour honorer la mémoire de ma mère. Quand tu regardes ta mère mourir, décliner toutes les semaines, tu te sens complètement impuissant. Se mobiliser permet de faire quelque chose par rapport à cette situation que nous avons subie.
Avant de lancer cette pétition, nous avons regardé les démarches qui existaient déjà liées au cadmium, nous ne voulions pas concurrencer les autres, mais la nôtre permet de montrer le lien qui existe entre cancer et cadmium. Nous nous sommes inspirés de la pétition contre la loi Duplomb pour écrire la nôtre.
Lors du parcours de soin de votre mère, les médecins ont-il mentionné le potentiel rôle du cadmium ?
Quand nous allions aux rendez-vous avec les médecins, oncologues et gastroentérologues, aucun n’a mentionné le cadmium parmi les causes potentielles de son cancer. On nous a dit qu’une des causes pouvait être l’exposition aux pesticides, parce que mes parents habitent dans un petit village à côté de Toulouse, en zone agricole. Et en effet, il y a pas mal de cultures de céréales tout autour, l’endroit est entouré de champs.
Est-ce que le corps médical s’est dit que l’exposition au cadmium avait un rôle minoritaire par rapport à celui des pesticides ? Est-ce qu’il n’est pas au courant de ses conséquences ou attend-t-il un plus fort niveau de preuves pour en parler ? A priori, c’est une cause environnementale qui explique qu’une personne aussi jeune – ma mère avait 58 ans – et relativement en bonne santé, sans comorbidités, soit touchée d’un cancer du pancréas.
«Notre contamination devient beaucoup plus palpable.»
Dans la famille, nous nous sommes fait tester pour savoir si nous étions contaminés, ça a coûté environ 50 euros par personne. Mon échantillon était trop dilué, donc je vais y retourner. Mon frère attend ses résultats et mon père, lui, avait un taux très bas. Peut-être parce qu’il déteste les féculents, il mangeait des choses très différentes de ma mère. On sait que 98% de la contamination au cadmium vient de notre alimentation, en raison, entre autres, de l’usage d’engrais phosphatés qui contiennent une quantité importante de ce métal.
Ma mère ne mangeait pas beaucoup de viande mais beaucoup de céréales cultivées avec ces engrais. Elle achetait plutôt des produits biologiques, mais ça ne protège pas de tout. Et c’est une femme. On sait que les carences peuvent contribuer à la fixation du cadmium dans l’organisme (notre article). Même si j’étais déjà sensibilisé aux thématiques environnementales, je redoute aujourd’hui d’autant plus les conséquences des polluants après un tel évènement. Notre contamination devient beaucoup plus palpable.
On se croit tous un peu intouchable : tu te dis que tu fais gaffe, que tu as une bonne hygiène de vie… Et finalement le cancer te tombe dessus. Personne n’est intouchable. On réduit la quantité de céréales, on varie son alimentation… Mais ces gestes, c’est pour se protéger du cadmium, et il faudrait aussi faire attention aux PFAS ! Comment se protéger de tout le reste ? On fait comme on peut.
Qu’attendez-vous de la proposition de loi «visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium» présentée à l’Assemblée ce mercredi ?
La proposition de loi déposée par les députés Benoît Biteau et Clémentine Autain est inscrite cette semaine au programme de l’Assemblée. D’ici mercredi, nous aimerions que le public se saisisse du sujet. La pétition peut avoir le rôle d’un compteur de l’intérêt des gens pour cette lutte. Nous espérons que ce texte permettra de réduire les seuils autorisés de teneur en cadmium dans les engrais phosphatés de manière drastique, car la France est à la traîne. Il faudrait diminuer cette quantité autorisée pour qu’elle ne dépasse pas 20 milligrammes par kilo (mg/kg), contre 90 mg/kg actuellement, selon l’Anses.
«On se demande vraiment ce qui retient le gouvernement d’agir.»
J’ai l’impression que la lutte contre la contamination au cadmium remet moins en cause en profondeur le modèle agricole. C’est un combat gagnable qui permettrait de redonner un peu d’espoir aux gens. Après notre pétition, nous avons reçu des dizaines et des dizaines de retours de personnes concernées par la mort de proches de maladies liées à cette pollution. Nous nous sommes unis avec d’autres jeunes qui ont perdu des parents et nous avons publié une tribune. Nous irons également manifester devant l’Assemblée nationale ce mardi. Nous savons qu’il y a déjà eu des lettres ouvertes de médecins, mais nous voulons aussi donner la parole aux jeunes qui ont été impactés par les conséquences très probables de cette contamination.
L’idée est de faire du bruit pour que la proposition de loi soit votée. C’est important de parler de l’inaction politique sur le sujet. Le cadmium est classé cancérogène depuis 1993. On se demande vraiment ce qui retient le gouvernement d’agir. Peut-être la peur d’une fronde agricole ?
Je comprends bien qu’on ait des liens diplomatiques historiques avec le Maroc, que c’est pour cette raison qu’on s’approvisionne chez eux en engrais phosphatés. Mais en Tunisie aussi ils ont du cadmium naturellement présent en grande quantité dans leur sol, et ils ont mis en place des procédés de décadmiation avant d’exporter leurs fertilisants. On connaît déjà les techniques pour le faire. Le coût n’a pas l’air astronomique : cela représente deux euros supplémentaires par hectare et par an, alors pourquoi ne pas s’y astreindre ?










