
«Quatre !», «Quatre !», «Deux !», «Deux !», «Cinq !», «Cinq !» ; «Stop ! La caisse est pleine.» Dans la baie de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes), à l’arrière du Victoria IV, bateau océanographique de 17 mètres de long, on passe des heures à compter les faisceaux, ces feuilles qui sortent de la posidonie.
Cette plante sous-marine, protégée car menacée, tapisse de nombreuses côtes méditerranéennes sous forme d’herbiers de 0 à 40 mètres de profondeur. Elle est connue du grand public pour ses feuilles qui tombent chaque hiver et qui finissent sur les plages. «On ne se plaint pas, regardez comme le cadre de travail est paradisiaque», s’amuse Sébastien Personnic, docteur en biologie marine qui travaille pour le bureau d’étude et d’intervention écologique Andromède océanologie. Dans un mouvement de cheveux digne des surfers californiens, il montre les villas multicolores sur la côte baignées de soleil.
Replanter des herbiers arrachés par les ancres
Lui et son équipage de sept biologistes-plongeur·ses passent douze semaines chaque année à bord du Victoria IV pour le programme Repic (Restaurer la posidonie impactée par les ancres). Ils et elles ont pour mission de récolter des herbiers arrachés par des ancres de bateaux, les mettre dans des caisses puis les replanter sur des fonds marins sur trois sites pilotes : Villefranche-sur-mer bien sûr, Beaulieu-sur-mer et le golfe Juan. Le projet est notamment soutenu par l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse et le Fonds vert, ainsi que par des entreprises privées.
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Quand les matelots arrivent à 45 faisceaux de posidonie dans une caisse, ils et elles commencent à remplir la suivante. «La plante est toujours vivante et peut se réimplanter grâce à son rhizome [une tige souterraine, semblable à une racine, NDLR], explique Sébastien Personnic. Nous lui donnons un coup de pouce avec des agrafes en fer qui vont se dégrader à terme sans polluer, le temps qu’elle se reconnecte au fond marin. C’est un peu comme un tuteur pour un arbre sur terre.»
Au fond de la Méditerranée, chaque caisse permet de couvrir un cercle d’un mètre de diamètre, espacé des autres cercles de deux mètres. «Nous avons fait de nombreux tests, et c’est cette disposition en grille qui a le mieux marché», explique le docteur en biologie marine.

Le programme Repic s’approche des 10 000 m2 replantés. «Avec un taux de survie des faisceaux de plus de 80%», se félicite Sébastien Personnic. Il préfère parler de «forêt de posidonie» plutôt que d’«herbiers» (le terme scientifique consacré), car «cela invite plus à la protéger».
«10 000 m2, c’est à la fois énorme et, en même temps, c’est l’équivalent d’un hectare. Nous avons conscience que ce n’est presque rien par rapport à ce qui a été perdu. Nous replantons mais, la première chose à faire, c’est de tout mettre en place pour arrêter de les détruire», expose-t-il.
Restaurer un écosystème clé menacé
La posidonie, qui tire son nom du dieu grec Poséidon et qui n’existe qu’en mer Méditerranée, a subi un important recul en un siècle seulement. On en compte aujourd’hui 80 000 hectares sur le littoral français, soit 10% de moins qu’il y a cent ans. Et deux millions d’hectares sur l’ensemble de la Méditerranée, où la perte est plus difficile à estimer mais pourrait s’élever à plus de 30%, selon les chiffres de l’ONG WWF.
«Plus de 20% de la biodiversité méditerranéenne se trouve dans les herbiers de posidonie. Les poissons s’en servent notamment comme d’une nurserie, et les petites espèces en général y trouvent un refuge pour prospérer.»
«C’est pourtant une espèce clé. Plus de 20% de la biodiversité méditerranéenne se trouve dans les herbiers de posidonie, détaille Jo-Ann Schies, biologiste marine qui travaille pour le programme Repic. Les poissons s’en servent notamment comme d’une nurserie, et les petites espèces en général y trouvent un refuge pour prospérer.»

En plus de fournir des stocks de poisson, les herbiers rendent d’innombrables services aux humains et aux écosystèmes. «En cas de tempête, ils atténuent la puissance des vagues ; le tissu racinaire et les feuilles mortes qui échouent sur les côtes aident à limiter l’érosion des plages pendant les grands vents d’hiver, souligne Jo-Ann Schies. Ils peuvent stocker jusqu’à huit fois plus de carbone qu’un sol forestier et ils produisent énormément d’oxygène. Pour le tourisme, la sécurité, la santé… À chaque herbier détruit, nous perdons une valeur inestimable.»
Ces dernières années, ce sont surtout les ancres des bateaux de plaisance qui ont fait des ravages. Des lois et des cartes qui montrent où s’amarrer ont limité le phénomène, mais les fonds marins portent encore des cicatrices. «Nous avons un autre programme où nous cartographions l’ensemble des herbiers de posidonie en France. Partout sur nos radars, nous voyons des lignes droites sur les fonds marins qui correspondent à des ancres qui ont tout arraché sur leur passage», regrette Jo-Ann Schies.
Si la baie de Villefranche-sur-Mer a été choisie comme site pilote de replantation, c’est qu’elle a été le théâtre de l’un des plus grands reculs de la posidonie en France, à cause de dizaines de bateaux qui naviguent dans le secteur. «Maintenant qu’on a obtenu qu’ils ne puissent plus jeter leur ancre n’importe comment, on peut commencer ce travail de réhabilitation des écosystèmes», détaille la biologiste.
Les canicules marines, une nouvelle menace
Une nouvelle pression s’ajoute : le réchauffement climatique. «Il n’y a pas encore de consensus sur l’impact des canicules marines sur la posidonie, car on manque de recul, prévient Patrick Astruch, ingénieur de recherche pour le Groupe d’intérêt sur la posidonie, qui dépend de l’université Aix-Marseille (Bouches-du-Rhône). Ce qui est sûr, c’est qu’à cause des enfers maritimes que l’on voit maintenant chaque été, elle est automatiquement impactée, comme tous les êtres vivants. On voit déjà des feuilles blanchir lors des événements les plus chauds.»

Une étude parue en juillet 2025 dans la revue Scientific Reports parle d’une possible perte d’habitat de 75% pour la posidonie d’ici 2050, à cause du réchauffement des eaux. Une estimation à prendre avec précaution. «La capacité de résilience de cette plante, qui peut aussi bien vivre à 0 ou 40 mètres de profondeur, nous étonne de plus en plus, souligne Patrick Astruch. Avant, on pensait qu’avec une eau au-delà de 29 degrés, c’était fini pour elle ; je reviens de Tunisie où j’ai vu des herbiers plongés dans une mer à 33 degrés pendant plusieurs semaines : ils n’aiment pas, les feuilles commencent à blanchir, mais ils ne meurent pas. C’est assez exceptionnel.»
Face aux chaleurs extrêmes, la posidonie semble également réagir de manière assez spéciale. C’est une plante à fleurs, qui connaît tous les dix ans une floraison intense et coordonnée. Les scientifiques pensent que le phénomène est enclenché lors d’étés infernaux. «La dernière fois que nous avons observé cette floraison, c’était en 2023, qui est à ce jour l’été ayant vu les canicules marines les plus importantes – même si 2026 va sûrement le surpasser, observe Patrick Astruch. C’est peut-être un mécanisme de survie assez unique.»
Pour les opérations de renaturation comme Repic, les canicules marines doivent aussi être considérées. «Les premières années, nous avons replanté à moins de dix mètres de profondeur, là où les variations de températures sont les plus importantes, se souvient Sébastien Personnic. Ça n’a pas été une réussite et nous avons appris de cette erreur en plantant plus en profondeur.»











