Décryptage

Dans les campagnes françaises, le déclin silencieux de l’hirondelle rustique : «Quand j’étais gamin, chaque maison en avait»

Bas de l'aile. Chaque printemps, elles sont toujours moins nombreuses à virevolter dans les villages : les hirondelles rustiques connaissent un fort déclin, notamment à cause de l'intensification de l'agriculture. En Île-de-France, les trois quarts de la population se sont effondrés en vingt-cinq ans.
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Les hirondelles annoncent-elles vraiment le printemps ? Comme le racontait en son temps le fabuliste grec Ésope, ces petits oiseaux aux ailes effilées font leur retour sur le continent européen aux beaux jours. Mais, sous l’effet du changement climatique, ces migrateurs au long cours ont tendance à revenir de plus en plus tôt de leur voyage hivernal en Afrique subsaharienne.

En vingt-cinq ans, la population française d’hirondelle rustique a chuté de près de 40%. © Pierre-Marie Epinay/Flickr

Si les aléas climatiques (sécheresses, tempêtes…) perturbent régulièrement leurs périples semés d’embûches, d’autres menaces guettent l’espèce ces dernières décennies. Entre 2001 et 2025, la population française d’hirondelles rustiques – la plus répandue des cinq espèces nichant dans l’Hexagone – a diminué de 40%, d’après les observations remontées chaque année par des centaines d’ornithologues et analysées par les scientifiques. «Et le déclin a plutôt tendance à s’accélérer ces dernières années», dresse Benoît Fontaine, écologue en charge de ce suivi auprès du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).

L’histoire de ce passereau est un cas d’école de la disparition en cours des oiseaux de nos campagnes, principalement due à l’intensification de l’agriculture depuis les années 1960 (utilisation d’intrants, destructions de haies et de zones humides…), selon les scientifiques (notre article). «Aux difficultés à migrer, qui ont dû être très filtrantes sur les jeunes hirondelles, s’est ajouté l’usage complètement inconsidéré des pesticides», confirme Grégoire Loïs, ornithologue et directeur adjoint du programme de sciences participatives du MNHN.

«Vous allez encore voir des oiseaux, mais moins qu’il y a 25 ans»

Si des ornithologues s’inquiétaient déjà d’un potentiel déclin de l’espèce dans les années 1970, il a fallu attendre les suivis scientifiques mis en place à la fin du 20ème siècle pour en faire le constat implacable. Depuis 2016, la liste rouge française de l’Union internationale pour la conservation de la nature classe Hirundo rustica comme «quasi menacée», avec une tendance claire au déclin. Aujourd’hui dotée d’une population estimée à environ deux millions d’individus nicheurs, cet oiseau à la gorge rouge brique n’a pas pour autant disparu de nos contrées. Il est simplement moins commun qu’autrefois.

De fenêtre, rivage ou rochers… cinq espèces d’hirondelles vivent dans l’Hexagone :

La France hexagonale compte cinq espèces nicheuses d’hirondelles, chacune avec des habitudes bien particulières. Les deux plus communes : l’hirondelle rustique, reconnaissable à sa gorge rouge et sa queue en fourche, et l’hirondelle de fenêtre – dos noir, ventre blanc, cette dernière niche sur les façades des maisons.

Viennent ensuite l’hirondelle de rivage, qui vit dans des galeries le long des rivières ou dans les carrières, et l’hirondelle de rochers, oiseau typique des falaises. Toutes les deux sont brunes, avec un ventre blanc. La cinquième – la plus rare – est l’hirondelle rousseline : plus colorée (nuque rousse et dos noir bleuté), elle ne niche que dans quelques zones de Provence. Les hirondelles sont parfois confondues avec les martinets : plus gros et plus sombres, ces derniers sont notamment connus pour dormir en volant (notre article).

«La taille des colonies est nettement plus faible, constate Éric Grosso, qui anime l’observatoire hirondelles et martinets de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) d’Île-de-France. Dès que vous sortez de la petite couronne [autour de Paris, où l’oiseau est presque totalement absent, NDLR], vous allez encore voir des hirondelles, mais moins qu’il y a 25 ans.» Dans la région francilienne, le nombre d’individus a chuté encore plus brutalement qu’au niveau national : -75% entre 2001 et 2025. «Les gens ne perçoivent pas toujours l’importance de la chute, souffle le naturaliste. Il y a comme un effet d’amnésie collective, où l’on s’habitue au niveau actuel.»

«Quand j’étais gamin, il y avait plusieurs couples dans le garage, et chaque maison en avait.»

Passionnée d’ornithologie depuis trente ans, Sylvie Duflot se souvient avec émotion des comptages d’hirondelles avec ses enfants dans son hameau, près de Sagy (Val-d’Oise). Aujourd’hui, les nids ne se comptent plus que sur les doigts d’une main. «Au moment de la migration, en août, les jeunes et les adultes se rassemblaient sur un fil au-dessus de notre maison. Une vingtaine d’hirondelles en moyenne étaient là à discuter, c’était joli, raconte la retraitée, qui anime un groupe local de la LPO. L’année dernière, il n’y en avait qu’une, c’était vraiment triste.»

«C’est un des plus beaux passereaux, de par sa forme et son élégance, avec les grands filets de sa queue qui sont vraiment magnifiques», regrette-t-elle, à la fois «triste» et «en colère» devant cette disparition. Grand spécialiste des oiseaux, Grégoire Loïs a vécu la même expérience dans sa maison d’enfance, près de Rambouillet (Yvelines), qu’il raconte dans son livre Ce que les oiseaux ont à nous dire (Fayard, 2019). «Quand j’étais gamin, on avait plusieurs couples dans le garage, et chaque maison en avait, se rappelle le quinquagénaire. Maintenant, il n’y a plus d’hirondelle rustique du tout dans ce hameau, zéro. C’est un oiseau avec lequel j’ai grandi, et que mes enfants n’ont pas connu ici.»

Boue séchée, festin d’insectes et cocktail toxique

Cette disparition silencieuse est d’autant plus marquante que l’hirondelle rustique est l’un des oiseaux les plus emblématiques des campagnes françaises. Aussi appelée «hirondelle de cheminée», ou même «hirondelle des granges», en anglais, cette virtuose des airs est connue pour construire son nid de boue dans les étables, écuries et autres bâtiments ouverts des zones rurales, le plus souvent contre une poutre. «Aujourd’hui, nous avons plein de témoignages de gens qui ont un couple dans leur garage, mais en principe on devrait avoir des colonies», témoigne Éric Grosso.

Les hirondelles rustiques construisent des nids de terre au plus près des constructions humaines. © Pierre-Marie Epinay/Flickr

Habituée à vivre parmi les humains, elle retrouve chaque printemps le même site de nidification après plusieurs milliers de kilomètres de migration… à condition que ce dernier n’ait pas été détruit. Nos ancien·nes la connaissaient notamment pour «annoncer la pluie» en été : quand le temps s’humidifie, les insectes se rapprochent du sol, donnant lieu à un ballet d’hirondelles virevoltant très bas pour les happer.

«Les adultes ont du mal à se nourrir et n’arrivent pas à donner à manger à leurs jeunes.»

C’est justement de cet appétit pour les petites bêtes que vient leur déclin. «L’hirondelle rustique est un insectivore, et nous mesurons des déclins très forts des populations d’insectes – volants, notamment – dans toute l’Europe, avec des chiffres vertigineux», explique Benoît Fontaine. L’agriculture intensive joue un rôle central dans ce bouleversement, ajoute le scientifique : «Le déclin mesuré sur les insectes est lié aux pesticides, mais aussi à la disparition de milieux semi-naturels» en zone agricole.

«Quand est-ce que les gens vont comprendre ?»

Les hirondelles ne meurent donc pas directement des intrants chimiques, mais de leurs impacts sur leur ressource alimentaire. «Les adultes ont du mal à se nourrir et n’arrivent pas à donner à manger à leurs jeunes, ce qui impacte la réussite des reproductions, détaille Grégoire Loïs. Sur des espèces qui ne vivent pas très longtemps [la longévité d’une hirondelle est d’au maximum une quinzaine d’années, NDLR], les populations peuvent très vite s’effondrer.»

Entre 1997 et 2017, le chercheur Anders Pape Møller a établi une corrélation forte entre le déclin de plusieurs espèces d’hirondelles (dont la rustique) et celui de l’abondance des insectes volants dans une zone agricole du Danemark. Ces dernières années, les preuves du rôle des pesticides dans les déclins d’oiseaux à la campagne s’accumulent – à l’image de cette vaste étude française publiée en janvier dernier, qui démontre un lien avec les quantités d’achats de pesticides.

À la fin de l’été, les hirondelles rustiques se rassemblent sur les fils électriques avant de partir en migration. © Yvan/Flickr

D’autres causes viennent s’ajouter, comme la disparition des prairies et des zones humides – où les hirondelles s’alimentent et trouvent de la boue pour les nids –, la raréfaction des vieilles fermes où elles nichaient, ou encore la destruction de leurs nids lors des rénovations de bâtiments. Des actions sont menées dans plusieurs régions pour recenser les nids, sensibiliser le grand public et trouver des solutions pour préserver cette espèce protégée lors des travaux sur les maisons.

«Ça fait des années que je me bats pour sauver ces populations et les positions ne bougent pas, regrette Sylvie Duflot. Quand est-ce que les gens vont comprendre ?» Cette année, elle n’a pour l’instant observé qu’une hirondelle rustique voleter au-dessus de son hameau, seule. Non, les hirondelles ne font donc pas – ou plus – le printemps. Mais leur bruissement lointain fait retentir un autre message : celui de printemps toujours plus silencieux.

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