
La route, une longue ligne droite étirée sur plusieurs kilomètres, dévoile un spectacle qui noue la gorge. Ici, tout a brûlé de part et d’autre de la chaussée. Un paysage de sable et de cendres. Certains pins maritimes sont tombés. Étonnamment, la plupart, entièrement noircis, reste plantés bien droits, comme des allumettes qu’on aurait laissé brûler.
Au bout de la route, la ville du Porge, épicentre de l’incendie qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde fin juillet, le plus grand en superficie en France depuis 1949. À l’entrée de cette bourgade proche du bassin d’Arcachon, le panneau est barré d’un épais scotch noir, comme pour marquer le deuil. Le mégafeu, qui a détruit 250 maisons, en a emporté plus de 180 dans cette commune de 3 500 habitant·es.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
C’est ce décor que Marine Le Pen a choisi pour son premier déplacement de campagne. Jeudi, la candidate du Rassemblement national (RN) à l’élection présidentielle est allée à la rencontre des sinitré·es. Un choix qui peut paraître étonnant : la patronne du RN est d’habitude peu prolixe sur l’écologie.
La semaine dernière, lors de son discours de rentrée, elle n’en a parlé que pour fustiger les trop nombreuses «normes». Et le parti «n’a toujours pas de réel volet écologique dans son programme» à six mois de la présidentielle, rappelait cette semaine, dans un entretien à Vert, le spécialiste de l’extrême droite Stéphane François. Lors de la précédente présidentielle en 2022, le mot «réchauffement climatique» n’apparaissait pas dans la brochure dédiée à l’écologie.
Pourtant, c’est bien à cause du changement climatique que ces mégafeux deviennent plus intenses et plus fréquents. En 2022, un autre incendie en Gironde avait déjà emporté près de 20 000 hectares. Cet été, la sécheresse et les canicules à répétition ont fortement compliqué la tâche des pompiers pour contenir les flammes.
Sur l’écologie ? «On a des trucs en soute»
Alors, Marine Le Pen est-elle venue au Porge pour annoncer ses mesures pour lutter contre le réchauffement climatique ? «Non, il n’y aura pas d’annonce programmatique aujourd’hui», balaie Renaud Labaye, le directeur adjoint de la campagne. Sa championne est là avant tout pour rencontrer et écouter les habitant·es, explique-t-il. Il assure à Vert qu’une réflexion sur le sujet est en cours au RN : «On a des trucs en soute». Un livret programmatique sera dévoilé, à une date encore inconnue. Déjà en 2023, le parti avait chargé Andréa Kotarac, aujourd’hui porte-parole de la campagne, de rédiger ledit livret. Ce dernier n’a pour l’instant jamais vu le jour.
«Nous avons une forme de modestie et nous savons que le réchauffement climatique n’est pas lié exclusivement à la France.»
Interrogée à son tour, Marine Le Pen reste évasive : «Oui, on présentera notre projet sur ce sujet. Mais nous avons une forme de modestie et nous savons que le réchauffement climatique n’est pas lié exclusivement à la France. C’est un problème mondial. Nous sommes déjà un pays éminemment vertueux, un des plus vertueux du monde dans ce domaine.» Un argument qui renvoie la faute sur les autres, et passe sous silence le fait que la France est l’une des dix nations ayant émis le plus de CO2 depuis la révolution industrielle.
C’est aussi l’un des douze discours qui participent à ralentir l’action climatique, comme l’ont identifiés les scientifiques. Dès la phrase suivante, elle en mobilise un deuxième, cette fois aux accents fatalistes : «Je ne suis pas sûre que faire mieux, qui est toujours un objectif, permette d’éviter ce réchauffement climatique, insiste la frontiste. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut s’y adapter». Et c’est pour recueillir des idées, dit-elle, que la candidate est venue sur le terrain.
Une commune «sacrifiée» ?
En début d’après-midi, Marine Le Pen a échangé avec une dizaine de sinistré·es trié·es par le parti, dans le jardin arrière d’une maison, en présence de la presse. Une autre vingtaine de personnes s’est attroupée devant la propriété et attend que la candidate sorte, comme Christine Sirot, 51 ans, femme de ménage pour qui «Marine, c’est l’avenir de la France». Sa maison, à elle, n’a pas brûlé, mais elle exprime une opinion qui est partagée au Porge : tout cela aurait pu être évité.
Pendant les incendies, une polémique a enflé sur les réseaux sociaux et dans les médias. Plusieurs habitant·es de la commune dénonçaient le manque de moyens et de secours pour combattre les flammes. Ils auraient été «abandonnés», «sacrifiés» au profit de la commune voisine de Lège-Cap-Ferret et ses maisons cossues. Une affirmation démentie par le responsable des pompiers girondins, Marc Vermeulen, un mois après le sinistre.
Mais la colère est toujours là, ce jeudi, comme chez Frédéric Biard, 51 ans. Il a appelé deux fois les pompiers, ils ne sont jamais venus. La troisième fois, c’est son système de sécurité qui a contacté directement les secours : sa maison était en flammes. «Notre colère, elle n’est pas contre les pompiers, ils ont fait ce qu’ils ont pu, précise-t-il. C’est contre le commandement.» Marine Le Pen encourage ces témoignages. Elle recycle aussi son discours anti-normes et anti-élites : «Avant les forestiers géraient leur forêt et ils savaient faire. Maintenant, il y a des gens dans des bureaux qui leur disent comment faire». «Nos anciens le faisaient très bien», intervient un homme. «Bah voilà !», abonde la cheffe du RN.

Des échanges de la journée, elle conclut qu’il faut «travailler à un dispositif complet» à déclencher lors de ces «catastrophes naturelles», qu’elle reconnait plus fréquentes avec le changement du climat. Les contours de ce dispositif seraient présentés après la présidentielle.
«Ce sont des climatosceptiques !»
C’est la deuxième fois que le RN s’invite en Gironde, après leur meeting de rentrée l’an dernier. Une terre où il est historiquement faible, mais où le vote RN monte, comme au Porge. Le département «n’est plus une forteresse gauchiste imprenable», avait déclaré en septembre dernier Edwige Diaz. La députée, présente ce jeudi, est la seule élue nationale du parti dans le département. Elle est aussi en lice pour les élections sénatoriales qui auront lieu le 27 septembre.
«On ne veut pas que le RN viennent danser sur nos cendres !»
Reste que le RN n’est pas encore le bienvenu partout : le maire du Porge a refusé de prêter une salle à la candidate et ses équipes pour qu’elle puisse rencontrer des agriculteur·ices, des élu·es et des chef.fes d’entreprises. Les frontistes ont dû se rabattre sur la commune voisine du Temple. «Il s’est très mal comporté», dénonce Marine Le Pen.
Alors que les échanges se poursuivent à l’arrière de la maison, des cris se font entendre depuis la rue. Une habitante du Porge vient d’apprendre la visite de la candidate en direct à la télévision. «On ne veut pas que le RN viennent danser sur nos cendres !», crie Béatrice, 56 ans, fonctionnaire territoriale. Elle est venue seule faire entendre son opposition à l’extrême droite, à côté des supporter·ices frontistes qui la regardent en coin, indifférent·es. «Ils utilisent le fait que des gens ont perdu leur maison et leur forêt alors que ce sont des climatosceptiques. À part sa climatisation quand il fait 40 degrés, elle ne propose rien !» Les cris, trop loin, ne troublent pas la visite.











