
Assis sous les hautes voûtes de pierre blonde de la caserne Niel, au sein du tiers-lieu Darwin, à Bordeaux (Gironde), Tani* semble fatigué. Il dort depuis deux nuits dans cette grande salle aménagée pour les évacué·es des incendies en Gironde, qui ont brûlé plus de 42 000 hectares depuis le 22 juillet. Le jeune homme de 23 ans a été séparé de ses grands-parents, avec lesquels il vit, dont l’état de santé a nécessité l’évacuation au parc des expositions de la ville (un autre lieu d’accueil aux dimensions XXL), puis dans un Ehpad. «Ils n’ont jamais été en Ehpad, jamais», s’énerve Tani. Les policier·es, raconte-t-il, ont dû insister, vendredi dernier, pour les évacuer tous les trois de leur appartement de Saint-Jean-d’Illac (Gironde), petite commune forestière de 10 000 habitant·es.
La fatigue de Tani s’explique surtout par la nuit qu’il a passée, entre lundi et mardi, au parc des expositions. Décharger des cartons de couches, de nourriture et de boissons : «Je n’ai rien d’autre à faire», souffle celui qui a abandonné l’école après le brevet.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
À Darwin, le jeune homme dort depuis samedi sur un lit picot, dans la grande salle. Éco-lieu, écosystème, tiers-lieu : difficile de trouver le terme exact pour décrire cette galaxie d’entreprises, d’associations et de foncières qui occupe 5 000 m2 d’un ancien site militaire de la rive droite de Bordeaux depuis 2015. Philippe Barre, l’un des créateurs, en a fait un espace capable d’accueillir les initiatives écologiques et solidaires en tout genre, qu’elles soient commerciales ou non. En plus du café, des magasins, de la librairie, de la conciergerie solidaire, Darwin s’ouvre aussi aux séminaires d’entreprises, dans des salles qui jouxtent celles qui hébergent des sans-abris durant l’hiver, juste à côté des chalets réservés aux familles de réfugié·es.

Philippe Barre, qui a grandi au bord du bassin d’Arcachon, où les feux font rage, s’est rapidement mobilisé pour proposer des solutions à quelques-unes des 220 000 personnes déplacées en Gironde. Depuis vendredi, entre dix et cinquante d’entre elles et eux dorment chaque soir à Darwin. À côté de Tani se rassemble une communauté d’une dizaine d’habitant·es de Saint-Jean-d’Illac. «On ne se connaissait pas, mais on habite juste à côté», confie Anne*, éducatrice à la retraite âgée de 65 ans. Malade des poumons, elle a été évacuée dans une camionnette municipale. Tous les passager·es de ce véhicule ont refusé d’aller au parc des expositions, par peur de se retrouver noyé·es au milieu de milliers d’autres sinistré·es. Les Illacais·es ont passé une première nuit dans une salle communale de Cestas (Gironde), avant d’être de nouveau évacué·es à cause de la progression de l’incendie.
«On est bien ici ; le retour m’angoisse. J’avais choisi Saint-Jean-d’Illac pour la nature, justement parce que c’est au milieu de la forêt, et on va retrouver un décor de ville fantôme», s’inquiète Anne. À côté, son fils Nicolas, 16 ans, reste plongé dans son téléphone. Des ami·es, dans le centre de Bordeaux, lui ont proposé un canapé, mais il préfère tenir compagnie à sa mère.
C’est Bernie Calatayud, intermittente du spectacle de 55 ans, qui a emmené les Illacais·es à Darwin. Cette fille d’immigré·es espagnol·es se mobilise de longue date pour soutenir les précaires et les isolé·es, de France ou d’ailleurs. «J’aurais pu aller ailleurs, chez des amis à la campagne, mais je préfère être ici, ça fait du bien de ressentir la solidarité», explique-t-elle.

Pour Amélie*, infirmière et ostéopathe de 40 ans, l’incendie a été l’occasion de devenir volontaire pour la première fois. Fréquentant le tiers-lieu régulièrement, elle a écrit dès vendredi aux fondateur·ices de Darwin pour devenir la principale référente pour la gestion des bénévoles. Une évidence pour celle qui est née au Cap Ferret et dont beaucoup d’ami·es ont été affectés par le feu.
Au tiers-lieu, après un appel sur les réseaux sociaux, plus d’une centaine de personnes ont répondu présent·es pour du bénévolat. «Certains sont venus, ont demandé de quoi on avait besoin et sont aussitôt repartis faire les courses nécessaires», rapporte Amélie. Les bonnes volontés, détaille-t-elle, se sont exprimées à tous les âges et dans toutes les professions. Alors que la logistique est désormais bien en place et que le flux des évacué·es a ralenti, la quarantenaire a proposé ses services au parc des expositions. «J’aurais bien aimé aller près du feu, mais les mairies ne répondent pas», souffle-t-elle.

Philippe Barré nous salue devant le café pour prévenir qu’il part pour le bassin d’Arcachon. En 2019, il a racheté une vingtaine d’hectares de sable et de pins à Camicas, pour expérimenter un nouveau modèle de plantation et de gestion forestière.
L’endroit était utilisé au 19ème siècle comme espace de démonstration pour lutter contre la progression de la dune. La végétation semée et plantée s’est ensuite hybridée aux plantes locales, offrant une diversité rare – alors que le reste de la zone a été planté de monoculture de pin ou urbanisé. Après guerre, les Postes, télégraphes et téléphones (PTT) ont installé un poste de radio sur plus de 1 500 m2 de bâtiments, qui sont progressivement tombés à l’abandon.
Le site a failli être racheté pour construire un hôtel, un golf et des villas de luxe, mais c’est Philippe Barre qui a remporté la mise. Ainsi, Camicas est devenu un conservatoire de graines de chêne vert, d’arbousiers et autres figuiers, qui doivent permettre de végétaliser d’autres espaces forestiers en Gironde. «La forêt est une industrie ici. Il faut montrer qu’on peut diversifier, arrêter de faire des coupes rases plantées d’une seule espèce», insiste le co-fondateur de Darwin.
Pour aider à endiguer le feu temporairement «stabilisé», qui continue malgré tout de dévorer la forêt girondine, le bâtiment devrait bientôt recevoir des pompier·es ou des volontaires de la DFCI, le service d’entretien des forêts contre les incendies. L’équipe de Darwin espère aussi leur trouver plusieurs pick-up. «On va essayer de mobiliser les personnes qui ont beaucoup d’argent dans le coin, à Arcachon, au Pyla-sur-Mer : un genre d’impôt qui permettra aussi de protéger les piscines et les villas», espère Philippe Barre.
Retour à Darwin, où Tani abandonne les claquettes qu’il porte toute l’année pour enfiler des bottes. Après les incendies, quand son grand-père ira mieux, il compte s’inscrire dans la légion : «J’ai toujours aimé me battre.» Anne, Bernie et les autres prévoient, dès qu’elles et ils seront rentré·es à Saint-Jean-d’Illac, de créer «une sorte d’auberge espagnole», où tout le monde apportera à manger pour se souvenir de ces quelques jours hors du commun. Anne soupire : «Tout ça a au moins créé du lien.»
*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom.










