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Au sommaire :
1. Un data center, c’est quoi ?
3. Qui a la main sur nos données ?
4. Pourquoi les médias en parlent maintenant ?
5. L’intelligence artificielle, qu’est-ce que ça change ?
6. Data centers : quels impacts environnementaux ?
7. L’internet «neutre en carbone», c’est possible ?
8. Va-t-on manquer d’électricité ?
9. L’IA fera-t-elle exploser nos factures d’électricité ?
11. Tout ça, c’est la faute des internautes ?
Derrière nos aventures virtuelles se cachent des infrastructures bien réelles : les data centers – ou centres de données. En France, des projets dantesques défraient la chronique tels que le «campus IA», en gestation à Fouju (Seine-et-Marne), ou le giga-projet de Microsoft tout juste autorisé en Alsace. Folies isolées ou multiplication escomptée ? Pour le savoir, Vert dresse le portrait des data centers… et de leur monde.
1. Un data center, c’est quoi ?
Cœurs battants de notre univers numérique depuis le début des années 1990, les data centers n’en sont pas moins mystérieux pour beaucoup d’entre nous. Le monde en compte près de 12 000, dont 352 en France, selon l’Agence de la transition écologique (Ademe).
Dans ces bâtiments, d’apparence quelconque, sont entreposés des serveurs qui stockent et traitent nos données «dématérialisées», qu’on appelle aussi le cloud («nuage», en anglais). Celles-ci sont en réalité entreposées là et accessibles à distance grâce à internet. Autrement dit, les data centers sont la partie physique du cloud.
Avec l’explosion des usages numériques ces dernières années – services publics dématérialisés, commerce en ligne, applications, réseaux sociaux, etc. –, les data centers sont devenus des infrastructures stratégiques. Selon l’Ademe, «une dépendance structurelle s’est installée. Certes récente. Mais néanmoins profonde.»
2. Où sont-ils en France ?
Toujours selon l’Ademe, «les centres de données sont parmi les infrastructures les plus concentrées spatialement». En France, ils s’agglutinent en priorité dans les zones métropolitaines pour être à proximité des réseaux télécoms et électriques compatibles ; pour offrir une faible latence aux internautes, aussi (c’est-à-dire le délai entre une requête sur internet et sa réponse).
La région Île-de-France concentre à elle seule environ un tiers des data centers du pays (la carte). Aujourd’hui, «la plupart se camouflent dans l’environnement urbain ou métropolitain, notamment en réinvestissant des bâtiments existants. Un riverain peut facilement ignorer leur existence», selon Gianluca Marzilli, responsable de l’Observatoire des data centers en Île-de-France à l’Institut Paris Région.

Mais si les premiers data centers se sont fait relativement discrets, une nouvelle génération de projets aux dimensions extravagantes lorgne cette fois des zones rurales et/ou des terres agricoles. À Fouju, en Seine-et-Marne, un mégaprojet de «campus IA» prévoit l’artificialisation de 90 hectares de terres arables (notre article). À Mulhouse (Haut-Rhin), Microsoft a obtenu le feu vert de l’agglomération pour implanter un data center en lieu et place de 35 hectares de terres agricoles. En comparaison, le plus grand data center de France à ce jour, le Paris Digital Park de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), s’étend sur quatre hectares.
3. Qui a la main sur nos données ?
En dézoomant un peu, on s’aperçoit que les États-Unis sont aujourd’hui l’épicentre incontesté des data centers dans le monde, car «c’est là que sont implantés les plus grands fournisseurs de services cloud, tels qu’Amazon, Google ou Microsoft», explique Alexandra Lutz, de l’association technocritique Data for Good. Dit autrement, «pour des usages en France, les données sont majoritairement stockées à l’étranger», résume Bruno Laffite, expert en data centers à l’Ademe.

Une situation qui pose question en termes de sécurité et de souveraineté, mais aussi sur le plan environnemental. Selon l’Ademe, deux tiers de l’électricité nécessaire à nos usages numériques est produite à l’étranger, «dans des pays dans lesquels les mix électriques sont en moyenne beaucoup plus carbonés qu’en France».
Attention, rapatrier ces données en France réduirait l’impact climatique du numérique, mais le gain resterait limité en termes de souveraineté. «Le droit extraterritorial américain oblige les entreprises sous juridiction américaine à fournir des données stockées sur leurs serveurs, y compris hors des États-Unis», rappelle Alexandra Lutz.
4. Pourquoi les médias en parlent maintenant ?
Les data centers sont nés avec internet, il y a plus de trente ans. Mais depuis quelques mois, certains s’attirent les foudres des riverain·es et réveillent l’attention des médias. Leur multiplication inquiète, et même des célébrités comme Erin Brockovich leur ont déclaré la guerre.
Que s’est-il passé ? «Jusqu’ici, c’était la première vague», résume Alexandra Lutz, de Data for Good. «Aujourd’hui, les usages se développent, le volume de données explose. Mais, surtout, il y a l’intelligence artificielle», prévient-elle.

«Pendant vingt ans, la demande a été quasi plate grâce aux gains d’efficacité, alors même qu’on a énormément digitalisé, confirme Olivier Darmouni, professeur à HEC Paris et auteur d’une étude sur les consommations énergétiques des data centers. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle, en particulier l’IA générative et agentique.» La première génère du texte ou des images ; la seconde prend seule des décisions dans le but d’atteindre un objectif fixé.
5. L’intelligence artificielle, qu’est-ce que ça change ?
Pour certain·es, l’intelligence artificielle est à ce point énergivore qu’elle pourrait cannibaliser tous les autres usages de l’énergie. «Beaucoup de personnes projettent que la demande de notre industrie passera de 3% à 99% de la production totale d’électricité», avait ainsi déclaré le PDG de Google, Eric Schmidt, lors d’une audition devant le Congrès américain en avril 2025.
Au même moment, l’Agence internationale de l’énergie relevait que la consommation d’énergie des data centers avait déjà crû de 12% par an depuis 2017 pour atteindre 485 terrawattheures – soit à peu près la consommation électrique de la France – et qu’elle devrait doubler d’ici 2030.
En France, les projets de data centers hyperscale, c’est-à-dire de très grande taille, sont de plus en plus nombreux, selon le gestionnaire du réseau électrique, RTE. En mai 2026, il recensait «18 gigawatts de capacité, pour environ 80 projets». À titre de comparaison, les 352 projets existants représentent deux gigawatts et 2,2% de la consommation électrique française.
6. Data centers : quels impacts environnementaux ?
⛽ Énergie. Alors que la production d’énergie est déjà responsable de 75% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, on imagine aisément les conséquences d’un déploiement effréné de data centers énergivores. Les seuls usages français pourraient nécessiter 3,7 fois plus d’électricité d’ici 2035, selon l’Ademe. Les émissions de CO2 associées passeraient alors de 7,31 à 23,5 millions de tonnes – de l’équivalent de celles d’une ville comme Marseille à celles d’un pays grand comme la Jordanie.
💭 CO2. Sans compter que la phase d’exploitation compte pour seulement la moitié de l’empreinte carbone d’un data center, selon l’analyse de cycle de vie (ACV) réalisée par APL Data Center et Data4. En clair, la production des équipements et matériaux représente une part tout aussi importante que son fonctionnement.
💦 Eau. Et ce n’est pas le seul impact sur l’environnement. Les data centers utilisent aussi de l’eau (potable) pour refroidir leurs serveurs. La situation est déjà critique dans certaines régions des États-Unis et fait craindre des conflits d’usage ailleurs, y compris en France (voir plus bas)
♨️ Chaleur. Enfin, l’intense chaleur générée par les calculs informatiques est accusée de réchauffer le voisinage. Une étude de l’université de Cambridge estime que les data centers géants (hyperscale) pourraient faire monter la température environnante jusqu’à 9°C, et en moyenne de 2°C.
7. L’internet «neutre en carbone», c’est possible ?
Souvenez-vous des années 2020 ! Lorsque les géants de la tech nous promettaient un internet «neutre en carbone». Apple, Google, Microsoft ou encore Amazon : tous juraient de couvrir leur consommation d’énergie grâce aux renouvelables (ENR). Sur son site internet, Meta assure même y être parvenu dès 2021.

Ces promesses sont aujourd’hui balayées par l’explosion rapide de l’intelligence artificielle. Meta a tombé le masque en juillet, abandonnant officiellement sa stratégie 100% ENR. Au même moment, Google et Amazon ont dévoilé une hausse spectaculaire de leur consommation d’énergie et des émissions associées, laissant peu de crédibilité à leurs promesses.
«Développer les énergies renouvelables et se raccorder au réseau électrique prend plusieurs années. Les Gafam sont prêts à tout pour aller vite, y compris à revenir à des énergies fossiles inefficaces», explique Olivier Darmouni, de HEC.
8. Va-t-on manquer d’électricité ?
D’une gloutonnerie sans pareille, l’IA va-t-elle nous priver d’énergie ? La question a l’air provocatrice, et pourtant. En Irlande, grande terre d’accueil de l’industrie numérique, la demande exponentielle d’énergie a rendu le réseau électrique «dangereusement instable», raconte Le Monde. «Pour éviter la grande coupure, les autorités ont dû rouvrir dans l’urgence deux centrales à gaz et à pétrole», détaille le quotidien, soulignant un autre risque, plus immédiat : celui de mettre en péril la transition énergétique.
Toujours en Irlande, «la consommation énergétique des data centers augmente plus vite que la production issue des sources d’énergie renouvelable, compromettant les objectifs climatiques», confirmait la chercheuse Anne-Cécile Orgerie, sur RFI. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les renouvelables ne parviendront à couvrir que la moitié de la hausse de la consommation d’énergie des data centers d’ici à 2035.
En France aussi, l’Ademe est très claire : «À court terme, ce développement peut s’envisager sans contrainte majeure sur le système électrique français, qui est largement exportateur d’électricité depuis plusieurs années. Mais il apparaît difficilement compatible avec les objectifs climatiques.» Pour Olivier Darmouni, l’essor de l’intelligence artificielle risque bel et bien de relancer l’expansion des énergies fossiles, avec à la clé «de beaux profits pour le secteur».
9. L’IA fera-t-elle exploser nos factures d’énergie ?
Dans son étude sur les consommations énergétiques des data centers, le professeur à HEC Paris estime que ceux-ci pourraient faire flamber les factures dans les zones dans lesquelles ils sont les plus concentrés. Il cite notamment le cas de quatre États américains (Virginie, Texas, Caroline du Nord et Caroline du Sud) qui concentrent à eux seuls près de la moitié des data centers du pays et où les prix de l’électricité pourraient flamber de 20 à 40% d’ici 2035.
En France, la question n’est pas (encore) à l’ordre du jour, car le pays produit plus d’électricité qu’il n’en consomme. En 2025, la production a ainsi été 21% plus élevée que la consommation. Mais, selon Olivier Darmouni, «l’Europe, qui constitue le deuxième hub mondial de data centers, finira par connaître des tensions similaires» à celles observées aux États-Unis. «Pour l’instant, on a des surcapacités. Mais demain ? Les efforts de décarbonation sont aussi censés reposer massivement sur l’électricité, comme la voiture électrique ou les pompes à chaleur», prévient-il. Affaire à suivre…
10. Va-t-on manquer d’eau ?
Si elle est moins extravagante que la consommation d’électricité, la demande en eau des data centers est aussi pointée du doigt. «Dans l’ouest américain, des régions désertiques sont en manque d’eau à cause des data centers», relate le journal Les Échos, mentionnant notamment la région de Phoenix, où 14 milliards de litres d’eau ont été utilisés en 2025 pour refroidir les centres de données : +870% en un an !
Plus près de nous, aux Pays-Bas, les surconsommations d’un complexe de data centers appartenant à Microsoft ont fait scandale en 2022. Cette année-là, la multinationale avait consommé 84 millions de litres d’eau, au lieu des 12 à 20 millions annoncés, a révélé un média local.
Principal problème, les quantités d’eau consommées par les centres de données dépendent fortement des conditions météorologiques et «c’est précisément durant les périodes de chaleur, lorsque l’eau devient une ressource critique, que les besoins en eau […] sont les plus importants», pointe le gendarme du numérique français, l’Arcep, qui s’est penché sur la question.
En France, «le volume d’eau prélevé par les centres de données a atteint 575 000 m3 en 2024», soit 575 millions de litres, estime-t-il. À titre de comparaison, un seul réacteur nucléaire en prélève 500 fois plus. Si «ce volume reste modeste comparé à d’autres usages (industriels, agricoles), il peut générer des conflits d’usage dans les localités où les centres sont implantés», souligne-t-il.
11. Tout ça, c’est la faute des internautes ?
Face aux inquiétantes perspectives du secteur, une réflexion doit évidemment être menée sur nos usages à toutes et tous. Les recommandations ne manquent d’ailleurs pas pour aller vers un numérique plus sobre et/ou pour s’opposer aux pratiques intempestives des géants du numérique, comme les résumés IA de Google.
Mais s’il est tentant d’incriminer les internautes qui cèdent aux sirènes de l’IA, en particulier pour des usages non essentiels, la responsabilité incombe à d’autres, souligne Alexandra Lutz, de Data for Good. Pour s’en convaincre, elle invite à se demander : «Nos usages numériques sont-ils vraiment choisis ? Les données que l’on génère sont-elles vraiment voulues ?»
Pour elle, «la hausse de nos usages numériques est avant tout le résultat de stratégies offensives de la part des Gafam pour nous y pousser. Beaucoup de données nous sont prises plutôt que consciemment données. Car c’est comme ça que ces acteurs se rémunèrent : en extrayant des données sur nous pour ensuite les monétiser.»
Une grande partie des solutions résident, selon elle, dans une plus forte régulation du secteur sur les sujets environnementaux et de protection des données. De leur côté, nombre de citoyen·nes ont déjà pris leurs responsabilités en rejoignant des luttes contre les projets de data centers.











