
«Avec le lac et toute cette verdure, on se croirait dans un Center Parcs, grince Sophie*. On est à l’opposé de la réalité.» La bénévole de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) évoque le visuel de présentation du Campus IA (intelligence artificielle) dont la construction est prévue à Fouju, un village de 650 habitant·es en Seine-et-Marne. Le 13 mai dernier, aux côtés de représentant·es d’autres organisations (France nature environnement, les Soulèvements de la Terre ou la Confédération paysanne), elle a pris la parole devant la mairie pour dénoncer le projet et déposer des contributions dans le cadre de l’enquête publique ouverte jusqu’à la fin du mois. Ce dimanche 22 mai, un pique-nique est organisé aux alentours du site pour sensibiliser les riverain·es.
Si le projet aboutit, le quotidien de la commune sera chamboulé. Annoncé par le président de la République, Emmanuel Macron, lors du sommet sur l’IA en 2025, le centre de données demande un investissement de 50 milliards d’euros, soutenu par le fonds émirati MGX, l’entreprise tricolore Mistral AI, la Banque publique d’investissement (BPI) et l’éditeur de logiciels Nvidia. Objectif affiché : en faire le plus grand datacenter d’Europe.
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D’après l’avis de la mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) d’Île-de-France, le Campus IA a des caractéristiques «hors normes», notamment «en termes de consommations énergétiques, d’empreinte carbone et de consommations foncières». Au total, onze datacenters de 20 mètres de haut seront regroupés sur 90 hectares, l’équivalent de 125 terrains de foot. Des terres aujourd’hui exploitées à des fins agricoles, bien qu’elles soient classées comme zones destinées au développement économique dans le plan local d’urbanisme.

À elle seule, l’infrastructure devrait mobiliser 1,4 gigawatt de puissance électrique, soit à peu près la capacité d’un réacteur nucléaire tel que celui de Civaux (Vienne). Une fois en service, elle consommera 12 fois ce que la communauté de communes Brie des rivières et châteaux (dont Fouju fait partie) consomme actuellement, souligne même la MRAe. «On demande aux citoyens une sobriété énergétique, mais l’État fait le choix de l’ébriété», s’indigne Jean-François Dupont, coprésident de France nature environnement (FNE) 77.
Une telle consommation d’énergie s’explique aussi par le choix de refroidir les serveurs en dry cooling – par système réfrigérant – plutôt qu’en puisant l’eau de la nappe phréatique. D’après l’autorité environnementale, cela signifie utiliser 514,3 tonnes de fluides frigorigènes (que l’on retrouve également dans les réfrigérateurs, les systèmes de climatisation ou les pompes à chaleur). En plus d’induire la production de HFC 23, un gaz au puissant effet de serre, ces fluides contiennent le barbare R1234ze, un «polluant éternel» (PFAS) particulièrement toxique. Or les porteurs de projet évaluent à 3% le taux de fuite annuel, soit 15 tonnes émises chaque année dans l’atmosphère. Des «rejets […] loin d’être négligeables», alerte la MRAe, d’autant que ces substances augmentent les risques de maladies, comme les cancers ou les problèmes de thyroïde.
Nuisance sonore et îlot de chaleur
La présence de 613 groupes électrogènes pose également question en termes de qualité de l’air. Ces moteurs, destinés à alimenter le centre de données en cas de coupure électrique, fonctionnent pour la plupart au fioul. Lorsqu’ils sont en marche, ils rejettent des particules fines, des oxydes d’azote et du monoxyde de carbone. Pour s’assurer qu’ils ne tombent pas en panne, ils sont mis en fonction plusieurs heures par mois. Problème, selon l’autorité environnementale : «En fonctionnement normal, les seuils toxiques sont dépassés pour les habitants de la prison» qui sera bientôt construite à proximité du site. En tout, le bilan carbone du Campus IA est estimé à 766 000 tonnes de dioxyde de carbone équivalent (CO2e) par an, soit deux fois les émissions actuelles de la communauté de communes.

«Sans parler de la nuisance sonore et de l’émanation de chaleur qu’induisent le système réfrigérant, les groupes électrogènes et les serveurs», note Jean-François Dupont, de FNE. Sans refroidissement, la température intérieure pourrait grimper jusqu’à 60 degrés Celsius (°C). Elle serait ensuite évacuée vers l’extérieur par les systèmes de climatisation, ce qui contribuerait à la formation d’îlots de chaleur autour du site et affecterait les riverain·es à proximité.
Des habitantes résignées
«On a l’impression de vivre dans un département sacrifié», se désole Jean-Noël Péché, apiculteur à Fouju. Il raconte avoir vu le territoire s’artificialiser au fil des années avec des entrepôts logistiques, une décharge et bientôt une prison. «On ne s’occupe pas de la population ; tout ce qui les intéresse, c’est que l’autoroute et les lignes de raccordement au réseau électrique soient à proximité», peste-t-il.
À coups de tracts et de réunions d’information, les associations essaient d’alerter les riverain·es et de les mobiliser. Mais la tâche s’avère ardue. «Les habitants semblent résignés. Ils se disent que si ça n’avait pas été un datacenter, ça aurait été autre chose», souffle Jean-Noël Péché. Selon lui, beaucoup ignorent ce qu’implique un centre de données car «les impacts ne sont pas palpables».
Dans l’espoir de sensibiliser davantage de personnes, Jean-François Dupont est allé à la rencontre de la commissaire-enquêtrice, dossier sous le bras, le 13 mai. Il souhaitait une prolongation de quinze jours de l’enquête publique, ainsi que l’organisation d’un nouveau débat, «vu l’ampleur du projet». D’après la commissaire-enquêtrice, l’extension de la période sera discutée, mais pas celle d’un nouveau débat public.
«Un très beau projet»
Présent pour soutenir le collectif d’opposant·es, le député La France insoumise de Seine-et-Marne, Arnaud Saint-Martin, tient à faire de «Fouju un enjeu national», symbole des projets géants qui pullulent un peu partout en France. Actuellement, on trouve plus de 350 datacenters dans le pays : leur installation est encouragée par la politique d’Emmanuel Macron. La loi de «simplification» de la vie économique, adoptée en avril, facilite la construction de centres de données en leur accordant le statut de «projets nationaux d’intérêt majeur».

De leur côté, les porteur·ses du projet tentent de rassurer sur les impacts environnementaux. «Plus de 45 hectares favorables à la faune locale seront créés en trente ans, avec des prairies et des haies», a répondu au Parisien Campus IA – qui n’a pas donné suite à nos sollicitations. «La condition principale était de ne pas prélever d’eau dans la nappe, je n’ai rien lâché», abonde Christian Poteau, le président de la communauté de communes, interrogé par Vert. Pour lui, comme pour le maire de Fouju, Jonathan Wochenmayer, il s’agit avant tout «d’un très beau projet», avec des retombées économiques qui «dépasseront forcément le million d’euros» pour la commune.
À l’issue de l’enquête, une déclaration d’utilité publique devra encore être publiée par la préfecture pour permettre le début des travaux. Les maîtres d’ouvrage espèrent un premier coup de pelle à l’été 2026 et la livraison de la première partie au printemps 2028.
*Elle n’a pas souhaité donner son nom de famille.










