
Un petit village au fin fond de la Seine-et-Marne illustre presque à lui seul le bouleversement causé par le «boom» de l’intelligence artificielle (IA). D’ici deux ans, la commune de Fouju, 650 âmes, verra sortir de terre le plus grand centre de données d’Europe. Ce mois-ci, une enquête publique est en cours auprès des habitant·es. Pour faire accepter ce «Campus IA» géant, les porteurs du projet et les élu·es promettent un équipement exemplaire, sans nuisance, source de «plusieurs centaines d’emplois».
Pourtant, un rapport de l’autorité environnementale, publié le 8 avril et relayé par le Canard enchaîné, pointe la consommation d’énergie potentiellement «hors normes» du projet et les risques d’émissions de fumées toxiques et de PFAS dans l’air. Un exemple parmi d’autres du «grand enfumage» des entreprises de la tech pour développer l’IA à toute vitesse.
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Dans IA : le grand enfumage, paru le 6 mai aux éditions Payot, Lou Welgryn, secrétaire générale de Data for good, et Théo Alves Da Costa, président de l’association et ingénieur en analyse de données et IA, démontent ces récits. Dans cet entretien à Vert, Lou Welgryn montre que l’IA n’est ni magique ni neutre, et qu’elle a des conséquences bien réelles sur l’environnement, notre quotidien ou la démocratie.
Un campus géant dédié à l’intelligence artificielle devrait être construit d’ici 2028 à Fouju, au sud de Paris… Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cela montre l’augmentation du nombre de centres de données en France. On copie la politique numérique des États-Unis, qui consiste à créer plein de datacenters géants partout. Le 30 janvier, Anne Le Hénanff, la ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle, a annoncé vouloir l’équivalent de 28 gigawatts de puissance installée dans les prochaines années. 28 gigawatts, c’est la moitié de la puissance nucléaire française ; ce sont des ordres de grandeur gigantesques. Le projet à Fouju fera au total 1,4 gigawatt. C’est presque autant que les deux tiers de tous les datacenters déjà installés en France.

Pourtant, l’Agence de la transition écologique [l’Ademe, NDLR] a publié un rapport en janvier dernier qui montre que si l’on suit la tendance actuelle, la consommation électrique des centres de données dans notre pays sera multipliée par 3,7 d’ici 2035. Elle explique que cette trajectoire est complètement incompatible avec l’Accord de Paris [qui vise à maintenir le réchauffement de la planète sous la barre de 1,5 degré Celsius par rapport à l’ère préindustrielle, vers 1850, NDLR].
À l’échelle mondiale, quels sont les autres risques pour l’environnement ?
Ces équipements ont énormément d’impacts environnementaux, notamment en termes de consommation d’électricité ou d’eau. Beaucoup de ces centres de données sont construits dans des zones déjà arides, au Chili ou au Mexique, où les populations locales ne peuvent pas consommer de l’eau en continu. Il y a cette tension sur les ressources et, plus largement, sur tous les composants nécessaires pour faire fonctionner ces datacenters.
Récemment, une autre étude de l’université de Cambridge a montré qu’un centre de données pouvait générer jusqu’à 9 degrés de réchauffement dans sa zone : ce sont des îlots de chaleur très importants.
Les conclusions de l’étude de l’Ademe montrent aussi qu’il y a très peu de réductions d’émissions permises par le numérique – contrairement à ce que certains prétendent. Ce n’est absolument pas une solution qui résoudra quoi que ce soit. Pourtant, c’est le discours majoritaire de tous les géants de la tech aujourd’hui.
Vous parlez justement de «grand enfumage» pour désigner ces fausses promesses autour de l’IA…
Oui. On entend souvent que l’IA va résoudre le problème climatique, et que sauver la planète rime avec développer l’IA. Ça, c’est la directrice de Microsoft qui le dit. L’ancien PDG de Google, lui, explique qu’il préfère tout miser sur l’IA pour résoudre le changement climatique, plutôt que l’on essaye de trouver des solutions nous-mêmes. Son projet est d’arrêter la transition écologique et la réduction des émissions, d’appuyer à fond sur l’accélérateur de l’IA, et de lui faire confiance.
Dans le livre, on montre tous les usages délétères pour nos objectifs climatiques liés à ces infrastructures. À commencer par la relance de l’industrie pétrogazière pour fournir de l’électricité très carbonée aux centres de données.
Vous avez d’autres exemples de cet «enfumage» ?
Tout un arsenal de narratifs s’est développé pour faire accepter ces projets localement, comme celui de la création d’emplois. Or, pour faire tourner un centre de données, il faut très peu d’emplois, et cela ne dépend pas forcément de la taille de l’infrastructure. Au contraire, il y a tout un processus pour essayer d’automatiser le plus de choses et pour réduire au maximum le nombre de travailleurs sur place.

L’IA nous est aussi présentée comme magique ou inarrêtable. Presque comme quelque chose de naturel auquel on ne pourrait pas échapper. Ces processus sont utilisés pour masquer la réalité physique de l’industrie, et pour déresponsabiliser les acteurs qui la font. Il y a aussi cette idée que l’IA est neutre, que ce n’est qu’un outil et qu’il s’agit seulement de bien ou de mal s’en servir. Cela fait reposer la faute sur les individus, alors que ces technologies sont développées avec une certaine vision du monde, qu’elles reproduisent.
Quels sont justement les intérêts des grandes entreprises de la tech qui promeuvent l’IA ?
L’un des moteurs principaux est la quête absolue de profits. Mais plein de gens se sont aussi penchés sur les idéologies des géants de la tech et sur les objectifs qu’ils poursuivent, comme les journalistes Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji, dans leur livre Apocalypse nerds (2025, Éditions divergences).
On pense notamment à Peter Thiel [milliardaire réactionnaire, cofondateur de Paypal et de Palantir, NDLR] qui, dès 2009, disait ne pas croire que démocratie et liberté étaient compatibles, et qui poursuit des idées fascistes. Ce n’est pas le seul.
On a parfois l’impression de faire face à un train inarrêtable lancé à toute vitesse… Comment s’y opposer ?
Beaucoup de mouvements de résistance émergent : des gens refusent d’utiliser l’IA, luttent contre la vidéosurveillance ou résistent à l’installation de centres de données. C’est le cas à Memphis contre Colossus, le plus gros datacenter d’Elon Musk, [accusé de polluer l’eau et l’air des quartiers noirs de la ville, NDLR], construit dans une ville qui subit déjà depuis des décennies d’autres types de pollutions industrielles. Plein de projets ont été arrêtés grâce à la lutte contre les datacenters aux États-Unis ; ça ouvre une brèche, une porte pour faire autre chose.
Bien sûr, ça peut être écrasant. Il y a aussi une dynamique qui va dans la droite lignée de tout le backlash écologique que nous vivons. Mais il y a des de gens, à leur échelle, qui résistent. À chaque bataille gagnée, des citoyens sont protégés. C’est une brique de plus, un grain de sable supplémentaire, qui peut empêcher ces acteurs de décider de notre avenir collectif.










