
«Si on voulait mettre de l’huile sur le feu, on ne s’y prendrait pas autrement.» Le président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), le sénateur (Les Républicains) Stéphane Piednoir, peine à cacher son amertume, ce lundi 4 mai. Le parlementaire, ouvertement «pronucléaire», n’a pas apprécié la décision du gouvernement d’avancer l’enquête publique sur la demande d’autorisation de création (DAC) du projet Cigéo. Ce centre d’enfouissement, situé à Bure, à la frontière entre la Meuse et la Haute-Marne, doit accueillir à partir de 2050 – à 500 mètres sous terre et pour des milliers d’années – les déchets radioactifs les plus dangereux du pays.
L’enquête publique, initialement envisagée à l’automne, devait permettre aux député·es et sénateur·ices de l’Opecst de rendre un avis sur la demande d’autorisation de création, qui conditionne la construction du futur site. Cet office parlementaire joue un rôle de vigie sur les grands projets scientifiques et technologiques. Mais son avancement à ce lundi 18 mai – et jusqu’au 2 juillet –, annoncé fin mars par Xavier Delarue, alors préfet de la Meuse et préfet coordinateur du dossier Cigéo, a coupé l’herbe sous le pied des élu·es. L’avis des parlementaires ne pourra être publié, au mieux, que «courant juin», rappelle le sénateur Stéphane Piednoir.
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L’enjeu est pourtant d’importance. L’enquête publique fait suite à l’instruction technique menée par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Elle constitue un préalable à la signature d’un décret d’autorisation par le gouvernement.
Une décision qui n’a «aucun sens»
Impossible d’obtenir des explications sur cette soudaine accélération. Xavier Delarue vient d’être nommé préfet de l’Eure, quelques jours avant l’ouverture de l’enquête publique. Sa successeure, Anne-Flore Canton, n’a pas donné suite à nos sollicitations. Quant à Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du ministre de l’économie, chargée de l’énergie, elle n’a pas non plus répondu à nos demandes d’entretien.
De l’Assemblée nationale au Sénat, la nouvelle a suscité la colère d’élu·es de différentes formations politiques, de La France insoumise aux Écologistes, en passant par Les Républicains. «C’est une dinguerie d’un point de vue démocratique», s’insurge le député (LFI) Maxime Laisney, membre de l’Opecst, rencontré à l’Assemblée nationale. Le parlementaire de Seine-et-Marne a d’ailleurs posé une question écrite au gouvernement sur le sujet, le 21 avril… restée sans réponse à l’heure où nous écrivons ces lignes.
«Il n’y a aucune justification technique, c’est un grand coup de couteau dans la procédure, fustige le sénateur (Les Écologistes) Daniel Salmon, corapporteur du travail parlementaire à venir sur la DAC de Cigéo. On parle d’un projet sur plusieurs milliers d’années, que l’on décide, d’un coup, d’accélérer de quelques mois. Cela n’a aucun sens.»

Déjà dénoncé dans un communiqué commun par huit organisations environnementales, dont Greenpeace et France nature environnement, l’avancement de l’enquête publique sur la DAC de Cigéo ramène sur le terrain politique un sujet déjà vivement contesté dans la sphère militante. «Il y avait des institutions, comme le HCTISN [le Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire, NDLR], qui travaillait, avec des représentants de l’État en leur sein, pour rendre un avis sur cette DAC. On n’a jamais eu vent d’une volonté d’accélérer le calendrier, c’est une manipulation du gouvernement, et c’est inacceptable», déplore Patrick Maupin, membre du directoire Énergie à France nature environnement.
Même au Clis, le comité local d’information et de suivi du laboratoire de Bure, composé d’élu·es, de représentant·es de l’État et d’organisations professionnelles, la surprise domine. «Quelle idée, franchement», s’étonne Benoît Jaquet, son secrétaire général.
Trois semaines après leur évacuation de l’ancienne gare de Luméville, symbole de la lutte contre Cigéo, des opposant·es au projet réuni·es au sein d’un front juridique ont déposé, le 11 mai, un référé-liberté auprès du tribunal de Nancy (Meurthe-et-Moselle) pour tenter de s’opposer à l’accélération de l’enquête publique. Une requête rejetée le 13 mai. «C’est une prise d’otage de la démocratie», dénonce Angélique Huguin, militante au sein de ce front juridique. Dans les rangs des opposant·es comme chez certain·es élu·es, on soupçonne une volonté de l’exécutif d’entériner Cigéo avant l’élection présidentielle de 2027.
La DAC, «une étape essentielle»… sans l’avis des parlementaires
Le dossier de la DAC de Cigéo a été déposé en 2023 par l’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, auprès de l’État. L’établissement public pilote le projet, vieux de plus de trente ans, ainsi que le laboratoire souterrain où sont menées des recherches sur le stockage de ces déchets radioactifs.

Si elle n’autorise pas encore la mise en service du site – et donc l’accueil effectif des déchets, à l’horizon 2050 –, la DAC constitue «une étape essentielle», estime Patrice Torres, directeur industriel des activités Grand Est à l’Andra, pour ce projet reconnu d’utilité publique et d’opération d’intérêt national (OIN) en juillet 2022.
Avec l’enquête publique, Patrice Torres voit l’occasion «d’expliquer et de faire comprendre à la population que le projet est sûr». Encore faut-il que le public puisse parcourir les milliers de pages très techniques du dossier et se forger une opinion dans un délai relativement court
Le responsable de l’Andra assure que l’accélération du calendrier «n’est pas une demande» de son agence. Mais, estime-t-il, «tous les avis nécessaires à l’enquête publique sont réunis, il n’y avait pas nécessité d’attendre». Tous, sauf celui des parlementaires, qui «n’est pas obligatoire pour l’enquête publique», rappelle-t-il.

Quant à la sûreté du projet, divers militant·es et parlementaires restent très critiques. «Il manque un certain nombre de réponses sur les risques d’incendie ou d’explosion. L’Andra n’a pas fait la démonstration que Cigéo n’est pas dangereux», estime le député insoumis Maxime Laisney. Patrice Torres invite «à regarder le dossier [de la DAC, NDLR] pour observer la sûreté du projet. On est ultra-contrôlé.»
L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) avait estimé, en décembre 2025, que «des compléments et éléments de consolidation seront nécessaires à l’acquisition complète de la démonstration de sûreté pour certaines composantes du projet», notamment sur les risques d’incendie et d’explosion, ainsi que sur le stockage des déchets bitumés.
«Quand on bosse sur le nucléaire, il doit y avoir de la transparence»
«Du début à la fin, Cigéo est marqué par l’autoritarisme et les passages en force, accuse le député Maxime Laisney. Ce projet est unique au monde, l’exutoire de toute la filière nucléaire. Ce n’est pas un petit projet entre deux champs de patates. Il n’y avait pas de raison d’accélérer, c’est un déni démocratique.»
Patrick Maupin, de France nature environnement, considère que «socialement, l’accélération de la procédure peut avoir un impact sur la confiance de l’opinion publique envers les institutions. Quand on a des processus aussi pitoyables, il ne faut pas s’étonner de l’abstention aux élections.»
Sur le plan de la transparence, cette précipitation interroge aussi. «Quand on bosse sur le nucléaire, il doit y avoir du respect, pas de l’opacité et de la suspicion», dénonce le sénateur Daniel Salmon. Stéphane Piednoir d’ajouter : «On n’a vraiment pas besoin de semer du trouble en créant des polémiques stériles sur le sujet. Il n’y a rien à y gagner.»
Semonces de différents bords politiques, action devant la justice de militant·es… Quelles actions sont encore possibles alors que l’enquête publique démarre ce lundi ? «On n’a plus vraiment de moyens légaux pour contester cette décision, reconnaît le député Maxime Laisney. Mais on va continuer de faire du bruit autour de cette histoire.»
La balle pourrait désormais retourner dans le camp des opposant·es. «On va se mobiliser contre cette enquête publique, on veut au moins qu’elle soit reportée à l’automne», pose Angélique Huguin, du front juridique contre Cigéo. Un rassemblement est déjà prévu mardi 19 mai devant la préfecture de la Meuse, à Bar-le-Duc, à l’initiative d’opposant·es à Cigéo : «On veut sonner le tocsin.»










