Perturbateurs endocriniens et substances toxiques pour la reproduction : votre parfum préféré est-il nocif pour la santé ?

Parfum justifie les moyens.
Vaporiser quelques notes de parfum semble anodin, et pourtant. Phtalates, muscs synthétiques et filtres UV, suspectés d'être des perturbateurs hormonaux, se glissent dans les flacons des plus grandes marques. Tour d’horizon des ingrédients à identifier, pour mieux les éviter.
On retrouve des ingrédients dangereux dans des flacons de toutes gammes : le prix n’est pas un gage de qualité. © Adobe stock

Cadeau phare des fêtes des mères et des pères, le parfum trône dans la salle de bains d’un·e Français·e sur deux. Selon une enquête Yougov de 2017, 73% des utilisateur·ices en appliquent quotidiennement. Un geste anodin ? Pas tout à fait. Comme de nombreux cosmétiques, les parfums peuvent contenir des perturbateurs endocriniens (PE) : des substances, naturelles ou synthétiques, qui dérèglent le fonctionnement hormonal des organismes vivants. Chez l’humain, ils sont associés à des troubles de la croissance, du développement sexuel ou neurologique, à des problèmes de reproduction, au diabète, à l’obésité et à certains cancers hormono-dépendants (sein, prostate, thyroïde).

«Les perturbateurs endocriniens sont partout : alimentation, objets du quotidien, produits ménagers. Mais les cosmétiques sont une source importante de contamination, car on les applique directement sur la peau, parfois sans rinçage. Pour les parfums, il y a même une double entrée : par inhalation et par contact cutané», explique Mélanie Popoff, médecin experte en santé environnementale et autrice du livre Perturbateurs endocriniens, on arrête tout et on réfléchit ! (Rue de l’échiquier, 2023).

Des ingrédients dans le viseur

S’ajoute la chronicité : le parfum s’applique souvent dès l’adolescence et jusqu’à la fin de la vie. Et, même à faibles doses, ces substances peuvent produire des effets néfastes. «Pour les perturbateurs endocriniens, ce n’est pas la dose qui fait le poison, mais la répétition», résume Brigitte Pfister, endocrinologue et membre de l’Association santé environnement France. 

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Sur le marché européen, les ingrédients cosmétiques sont évalués par le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (SCCS), dont les avis peuvent déboucher sur une décision de la Commission : restriction, interdiction ou statu quo. Plusieurs substances ont ainsi été retirées du marché ces dernières années, comme le lilial, longtemps utilisé pour son odeur de muguet et interdit en 2022 pour sa toxicité reproductive. Mais la procédure est lente, et plusieurs ingrédients de nos parfums restent suspectés d’être des PE, voire des reprotoxiques pouvant altérer la fertilité ou le développement de l’enfant à naître (avortement spontané, malformations, etc.). On les retrouve dans des flacons de toutes gammes : le prix n’est pas un gage de qualité. Vert a référencé les substances les plus problématiques que vous pouvez retrouver sur l’étiquette de votre parfum.

Hexaméthylindanopyran (galaxolide) : l’ennemi de la vie aquatique

Musc synthétique très utilisé en parfumerie, le galaxolide est néfaste pour la vie aquatique et fortement suspecté d’être reprotoxique et perturbateur endocrinien. Une étude de 2023 publiée dans Reproductive Toxicology a montré une baisse de la concentration et de la motilité des spermatozoïdes, ainsi qu’une chute de la testostérone chez des rats exposés. La France a saisi l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en janvier 2025 pour le faire classer CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique) et perturbateur endocrinien – une décision qui pourrait conduire à son interdiction.

En attendant, on le retrouve dans de nombreux grands parfums, en particulier masculins : CK One, de Calvin Klein ; Acqua di Giò (eau de toilette), de Giorgio Armani ; Scandal Intense, de Jean-Paul Gaultier ; Eros pour homme, de Versace ; Invictus Victory, de Paco Rabanne ; Terre d’Hermès ; L’Eau d’Issey pour homme, d’Issey Miyake ; mais aussi l’eau de parfum signature de Chloé. Côté gammes plus accessibles : certaines eaux parfumées de Roger & Gallet, des eaux de toilette de Panier des Sens ou l’eau de parfum Joalia d’Adopt sont aussi concernées.

Ethylhexyl Methoxycinnamate (EHMC) : un perturbateur hormonal qui fait aussi du mal aux coraux

Filtre UV et photostabilisant, l’EHMC est utilisé en parfumerie pour empêcher la dégradation des molécules odorantes par les rayons solaires. Son rôle de perturbateur hormonal est aujourd’hui scientifiquement reconnu : une étude de synthèse de 2024 publiée dans Chemosphere documente ses effets cardiovasculaires, thyroïdiens, reproductifs et immunologiques. À Hawaï, il est interdit dans les cosmétiques en raison de son rôle dans le blanchiment des coraux. Au niveau européen, le SCCS reconnaît ces effets sur l’activité hormonale, mais juge l’ingrédient «sûr» jusqu’à 10% de concentration.

L’EHMC, également jugé toxique par Que choisir ensemble (ex-UFC-Que Choisir), est présent dans de très nombreux parfums : L’Interdit, de Givenchy ; Nomade et Love Story, de Chloé ; Kenzo World ; For her et For him, de Narciso Rodriguez ; Mademoiselle, d’Azzaro ; Destin, de Balmain ; Baccarat Rouge 540, de Francis Kurkdjian ; Cloud et R.E.M., d’Ariana Grande ; Brut Original ; plusieurs eaux Panier des Sens (Élixir floral rose géranium, Pétale d’Iris) ; et plusieurs eaux de cologne Inès de La Fressange

Benzophénones-1 et -3 : des ingrédients néfastes progressivement abandonnés

Il s’agit d’autres filtres UV. Soupçonné depuis plus d’une décennie, le benzophénone-3 a été officiellement reconnu comme perturbateur endocrinien par l’ECHA en août 2025. Il dérègle les cycles hormonaux, réduit la concentration en spermatozoïdes et affecte le développement du fœtus. Son usage est restreint mais autorisé : maximum 0,5% en parfumerie. Le secteur semble toutefois l’avoir progressivement abandonné : Vert ne l’a retrouvé que dans un seul parfum : Nomade, de Chloé.

Plus préoccupant encore, le benzophénone-1 a été jugé «non sûr» par le SCCS en avril 2025, pour son rôle de PE et pour son potentiel rôle génotoxique, capable d’endommager le matériel génétique d’une cellule. On le retrouve pourtant chez le fabricant d’eaux de Cologne Mont Saint-Michel.

BHT, un anti-oxydant qui fait l’objet de soupçons

L’hydroxytoluène butylé, ou BHT, est utilisé en cosmétique pour ses propriétés anti-oxydantes. Il a remplacé le BHA dans de nombreuses compositions, ce dernier étant soupçonné d’être cancérogène par le Centre international de recherche contre le cancer (Circ).

Problème, le BHT est fortement suspecté d’être un perturbateur endocrinien. Il est notamment accusé de stimuler l’œstrogène, hormone sexuelle féminine, et d’empêcher l’expression des hormones sexuelles masculines. Selon l’Anses, la substance a également des effets sur les glandes surrénales et sur la thyroïde. Au niveau européen, il est considéré comme perturbateur endocrinien potentiel, mais jugé comme «sûr» dans les cosmétiques, jusqu’à une concentration maximale de 0,8%.

Vert en a retrouvé la trace dans plusieurs parfums : For Her, de Narciso Rodriguez ; L’Interdit, de Givenchy ; Mademoiselle, d’Azzaro ; L’eau d’Issey pour homme d’Issey Miyake ; Terre d’Hermès ; certaines eaux de cologne Inès de La Fressange ; et également l’Eau de Verger de la marque POP!.

«Parfum» : la mention floue qui cache tout

La mention «parfum» figure sur 100% des flacons. Pour cause : c’est elle qui désigne les substances odorantes – l’essence même du produit. Les marques en taisent la composition, au nom du secret commercial. Elles sont seulement tenues d’indiquer la présence de 26 allergènes parfumants au-delà d’un seuil (0,01% pour les produits cosmétiques qui se rincent, 0,001% pour ceux qu’on laisse sur sa peau).

Toutefois, derrière ce simple mot peuvent se cacher des dizaines, voire des centaines de molécules, naturelles ou synthétiques. Parmi elles, les phtalates, des perturbateurs endocriniens, dont certains sont aussi toxiques pour la reproduction humaine. Deux études étasuniennes de référence menées par l’Environmental working group, en 2002 et 2010, ont montré que la majorité des parfums analysés en contenaient – sans aucune mention sur l’étiquette.

Vous reprendrez bien un effet cocktail ?

Contacté par Vert parmi d’autres parfumeurs (qui ne nous ont pas répondu), Givenchy affirme que ses parfums font l’objet de reformulations régulières et que l’eau de parfum L’Interdit, actuellement produite dans ses ateliers, ne contient plus de BHT ni d’ethylhexyl methoxycinnamate. En revanche, en boutique, on trouve toujours la version de L’Interdit avec de l’ethylhexyl et du BHT. La Febea, syndicat professionnel des fabricants de produits cosmétiques, rappelle que les produits vendus en Europe sont encadrés par le règlement (CE) n°1223/2009, «l’un des cadres réglementaires les plus stricts au monde». Elle ajoute que les substances sont toutes évaluées par des expert·es indépendant·es et soumises à des restrictions précises «en tenant compte à la fois des propriétés des substances et de l’exposition réelle des consommateurs».

Plusieurs ONG, comme Générations futures, estiment toutefois que la législation ne protège pas suffisamment les utilisateur·ices et qu’il faudrait totalement interdire les perturbateurs endocriniens avérés, présumés et suspectés dans les biens de consommation. EDC-Free Europe et WECF rappellent de leur côté qu’il n’existe pas de seuil sûr pour un PE, en particulier pendant les fenêtres critiques du développement (grossesse, puberté). «L’autre grand problème des perturbateurs endocriniens, c’est l’effet cocktail : seul, certains n’ont pas de conséquences ; mais ça peut être le cas quand ils sont mélangés avec d’autres. Cet effet est encore mal évalué et mal pris en compte par la réglementation», explique Mélanie Popoff.

En tant que consommateur, on peut agir

Que faire en tant que consommateur·ice ? Comme pour l’alimentation ou les produits ménagers, analyser la composition reste la première étape. Des applications comme Yuka, INCI Beauty ou Quel Produit (Que choisir ensemble) facilitent la lecture des étiquettes. Toutefois, comme les compositions évoluent fréquemment, Vert recommande de vérifier la liste d’ingrédients directement sur l’emballage.

Certaines périodes de la vie réclament une vigilance accrue. «Les deux mois précédant la conception, la grossesse et les 1 000 premiers jours de l’enfant sont les plus critiques. Mais l’enfance et l’adolescence restent également des fenêtres sensibles, cruciales pour l’activité hormonale. Pour les bébés et les jeunes enfants, c’est zéro parfum, et le moins de produits cosmétiques possible», insiste Mélanie Popoff, la médecin experte en santé environnementale. Vigilance aussi pour les personnes atteintes de maladies hormonales (endométriose, SOPK…) ou de cancers hormono-dépendants.

«De manière plus générale, il serait bon de réduire notre usage des parfums. Le propre n’est pas censé sentir quoi que ce soit, rappelle l’endocrinologue Brigitte Pfister. Mais, pour celles et ceux qui ne peuvent pas s’en passer, il existe l’option des cosmétiques bio.» Les labels Cosmos organic ou Nature & progrès excluent les ingrédients pétrochimiques et les OGM, éliminant ainsi la grande majorité des PE synthétiques. Sans pour autant offrir de garantie absolue : certaines huiles essentielles (lavande, arbre à thé, anis, fenouil, houblon, sauge sclarée…) contiennent des composés qui peuvent perturber l’activité hormonale, mais leurs effets sont beaucoup plus faibles que ceux des PE de synthèse.

Au-delà du geste individuel, la réponse est avant tout politique. Les associations réclament davantage de transparence aux industriels et davantage de contrôle aux législateur·ices. Or, au niveau européen, le vent ne souffle pas dans cette direction : avec le texte Omnibus VI, la Commission européenne entend faciliter et prolonger l’utilisation, dans les cosmétiques, de substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Alors que les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

Alors que le débat démocratique est pollué comme jamais, nos journalistes ont un rôle inédit à jouer. 

Pour répondre à cette urgence écologique et de santé publique, Vert monte une toute nouvelle équipe d’enquête et solutions spécialisée dans la santé et les pollutions, et va se renforcer sur le climat.

Objectif : + 5 000 membres du Club avant le 14 juin pour créer ensemble un journalisme qui nous protège.

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