
L’été 2026 est le plus chaud que la France ait jamais connu et plusieurs records de température ont été battus en ce mois de septembre. Aujourd’hui, nous sommes sous le choc… mais pour combien de temps ? Cet été permettra-t-il une véritable prise de conscience des effets du changement climatique ou aurons-nous tout oublié demain ?
«On ne perçoit pas l’augmentation inexorable de la température moyenne, seulement les extrêmes qui, eux, sont plus fréquents et marquent les esprits», assure Christine Berne, climatologue à Météo-France. Difficile de s’apercevoir que la température annuelle moyenne est passée de 11,82 degrés Celsius (°C) dans les années 1960-1990 en France hexagonale à 12,97°C entre 1990 et 2020. Les chaleurs des étés 1976 et 2003, elles, restent davantage en tête.
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«Les changements extrêmes de température modifient notre compréhension culturelle de ce qu’est le changement climatique, ce n’est plus abstrait», explique à Vert George Adamson, chercheur en représentations culturelles du climat à l’université King’s College London (Angleterre). C’est pour cette raison, que selon lui, «nous devons utiliser ce moment, là tout de suite, pour rendre la dureté de ce que nous avons vécu très claire : il faut rappeler que ces chaleurs provoquent des morts, avant que ce ne soit normalisé par la répétition d’étés similaires.»
«Les changements de température liés au dérèglement climatique sont rapidement normalisés»
En raison de la variabilité climatique, des canicules aussi intenses et aussi longues que celles de l’été 2026 ne surviendront peut-être pas l’année prochaine, ni celle d’après. Toutefois, le changement climatique rend les vagues de chaleur plus fréquentes, plus intenses et plus longues. Elles s’étendent également à une plus large partie du territoire et peuvent survenir plus tôt (en mai cette année) ou plus tard (sept départements ont été placés en alerte canicule début septembre). «Les prochains épisodes de chaleur risquent de nous faire dire que ces extrêmes ne sont pas si bizarres», alerte le géographe.

«Les changements de température liés au dérèglement climatique sont rapidement normalisés par les populations», rappelle-t-il. Selon une étude publiée en 2019 dans la revue internationale Sustainability Science, environ cinq ans suffisent à banaliser des températures exceptionnelles. Les auteur·ices ont analysé des milliards de contenus publiés sur les réseaux sociaux portant sur la météo. Si, dans les cinq dernières années, les internautes avaient connu des chaleurs bien au-dessus des normales de saison, alors celles-ci ne représentaient plus une anomalie et n’étaient même plus un sujet de conversation.
Les scientifiques font le parallèle avec le conte de la grenouille ébouillantée : si l’on plonge l’animal directement dans l’eau en ébullition, elle s’échappera d’un bond ; mais si on chauffe progressivement la casserole, elle ne se rendra pas compte de l’élévation de la température, jusqu’à en mourir.
L’amnésie climatique n’est pas inévitable
Un autre phénomène nous fait oublier l’évolution du climat : nous choisissons souvent un point de référence récent pour savoir si une température est normale.
Ce réflexe nous empêche de prendre conscience des grands changements dans notre environnement, selon le biologiste franco-canadien Daniel Pauly. Le chercheur qui étudie l’évolution des stocks de pêche souligne le problème que pose le «changement de référence» ou «seuil de référence changeant» pour estimer la diminution du nombre de poissons prélevés. Il montre que pêcheur·ses et scientifiques comparent les stocks d’aujourd’hui à ceux d’il y a une vingtaine d’années. Or, à cette époque, les prises étaient déjà bien amoindries par rapport aux vingt années précédentes. Cette comparaison, qui ne prend pas en considération le temps long, empêche de réaliser la chute gigantesque du nombre de poissons.
«Cette idée d’une amnésie écologique peut être appliquée au climat», selon George Adamson. Mais cet oubli n’est pas irréversible : pour maintenir une conscience du réchauffement climatique, il met en lumière le rôle clef de certaines périodes de l’année.
Une étude à laquelle il a participé indique à quel point notre perception du climat est influencée par les changements dans notre paysage quotidien : un enneigement qui ne survient plus pour les vacances, des feuilles d’automne qui tombent plus tôt à l’endroit où l’on a grandi… Ces images affectent bien plus nos esprits que de savoir que les températures sont plus élevées à l’échelle nationale. «Il reste toujours quelques preuves de ces bouleversements climatiques dans la mémoire individuelle et collective», insiste George Adamson. Il est crucial, selon l’expert, d’entretenir ce souvenir.
Entretenir la mémoire grâce à nos représentations culturelles
«L’enjeu est de comprendre ce que l’on perd et ce que l’on a déjà perdu avec le changement climatique ; de savoir comment faire son deuil», explique-t-il. Et de recommander, pour entretenir cette mémoire, de poser des questions qui portent sur la météo aux personnes les plus âgées – sans mentionner le dérèglement du climat. «Les gens peuvent normaliser le changement climatique tout en reconnaissant, pour les plus vieux, que la météo d’avant était différente chez eux», appuie-t-il.
En plus de notre quotidien, des évènements culturels nationaux peuvent aussi servir de repères. «Les gros festivals sont des moments particuliers dans la mémoire du climat, car nous avons des attentes pour ces évènements, nous savons reconnaître s’il est supposé y faire plus chaud ou plus froid.»
Un site internet recense ainsi la météo du Hellfest, célèbre festival de musique hard-rock et métal à Clisson (Loire-Atlantique). Les éditions de 2007 à 2013 ont été marquées par des températures automnales, pluies et boue. À l’inverse, celle de 2017 était déjà qualifiée «d’enfer» par Ouest-France, lorsque la température atteignait 27°C. En 2022, 800 malaises ont été comptabilisés en deux jours. Les festivals de 2025 et 2026, eux, ont atteint les 37°C, voire les 40°C. Ces éditions sont toujours désignées dans les mêmes termes, alors que dix degrés se sont ajoutés au record préexistant.
Les médias ont donc un rôle à jouer pour rappeler l’anormalité des températures extrêmes. Charge à eux de souligner que l’été 2026 aurait été quasiment impossible sans la combustion massive d’énergies fossiles et les émissions de gaz à effet de serre associées, qui alimentent le réchauffement climatique.
L’oubli, «l’un des dangers les plus insidieux du changement climatique»
Le chercheur et épidémiologiste Kévin Jean s’étonne que le bilan sanitaire exceptionnel des canicules de 2026, 7 300 morts, selon les chiffres provisoires de Santé publique France, ne suscite pas davantage de réactions dans le débat public. Il souligne qu’une autre catastrophe naturelle aurait entraîné une minute de silence ou un hommage plus marqué. Le maire écologiste du 11ème arrondissement de Paris, David Belliard, a proposé, au cœur de l’été, la création d’un mémorial et une journée de commémoration des mort·es des canicules.
Pour la climatologue Christine Berne, «il est indispensable de garder cette mémoire du climat pour prendre conscience qu’on avait moins de problèmes de ressource en eau auparavant, que les canicules estivales n’entraînaient pas nécessairement des décès, et que la vie était un peu plus agréable».
Et si on préférait tout oublier ? Un choix dangereux, selon l’agroclimatologue Serge Zaka. «La banalisation des extrêmes climatiques est peut-être l’un des dangers les plus insidieux du changement climatique, prévient-il sur le réseau social Linkedin. Notre perception du climat peut changer en quelques années. La physiologie d’un chêne, d’une vigne ou d’un écosystème, non.»









