«On a peur de ne plus avoir la même Camargue» : à Arles, 2 500 personnes réunies contre le projet de ligne à très haute tension

Tension à la marche.
Samedi, environ 2 500 personnes se sont réunies au théâtre antique d’Arles pour s’opposer à un projet de ligne à très haute tension qui traverse des milieux naturels protégés. Le mouvement affiche une unité assez rare entre associations écologistes et milieu agricole.
Une foule rose au théâtre antique d’Arles, samedi. © Samy Hage/Vert

Sacrée journée pour le théâtre antique d’Arles (Bouches-du-Rhône). Ce samedi, peu avant 18 heures, les visites des journées du patrimoine se terminent à peine quand une autre foule se presse pour entrer à son tour. Le cortège vient manifester contre un projet de ligne à très haute tension (THT) entre le Gard et les Bouches-du-Rhône. Celui-ci doit traverser le parc naturel de Camargue, le domaine AOC des vignobles des Costières de Nîmes et le site Natura 2000 de la plaine de la Crau. Les 2 500 places du théâtre se remplissent à vue d’œil pendant que l’organisation distribue des foulards couleur flamant rose, espèce emblématique qui vit sur le tracé. «On a peur de ne plus avoir la même Camargue», s’alarme Aurélie (elle n’a pas donné son nom), qui manifeste pour la première fois contre le projet avec quelques ami·es.

Ce moment se veut le point culminant de deux ans et demi d’une mobilisation transpartisane autour du collectif THT 13/30, qui réunit 36 associations. Les prises de parole sont très variées face aux gradins bondés. On retrouve des représentant·es d’organisations environnementales, d’exploitations agricoles locales ou d’organismes de préservation du patrimoine. «Le pouvoir macroniste aura au moins eu le mérite de nous unir», se réjouit Clément Lajoux, porte-parole des organisations professionnelles agricoles des Bouches-du-Rhône.

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Au centre des gradins, l’union politique est encore plus surprenante, avec une centaine d’élu·es de tous bords. À quelques sièges de la députée écologiste Delphine Batho, on retrouve le maire Horizons d’Arles, Patrick de Carolis, et même le sénateur d’extrême droite (ex-Reconquête) Stéphane Ravier. Pas franchement des habitué·es des luttes écologistes. «Ils sont écolos quand ça se passe dans leur territoire», raille le député de Marseille, Hendrik Davi (L’Après). Face à la foule, le porte-parole du collectif THT 13/30, Jean-Luc Moya, introduit : «La règle d’or, ce soir, c’est que l’on ne parle que de THT.» Auprès de Vert, son collègue Jean-Laurent Lucchesi dénonce l’opportunisme de certain·es : «Les élus ont été pris de plein fouet par la colère de leurs électeurs. Ils n’ont pas vraiment le choix.»

Des pylônes au milieu d’espaces protégés

Cette colère est galvanisée par la possibilité de voir s’ériger près de 150 pylônes, pouvant mesurer 60 mètres de haut, en plein milieu d’espaces protégés. En plus de défigurer le paysage, l’infrastructure pourrait menacer l’activité agricole. La rizicultrice Carole Guintoli explique, les larmes aux yeux : «J’ai peur qu’on nous interdise de cultiver du riz, car des parcelles inondées ne seront pas compatibles avec les pylônes.»

Des représentant·es des 36 associations du collectif THT 13/30. © Samy Hage/Vert

L’avis de l’autorité environnementale, rendu le 27 août dernier, alimente ses craintes. Il pointe «des incidences sur les zones humides probablement supérieures aux seules fondations». Le gestionnaire du réseau électrique RTE promet une imperméabilisation des sols uniquement autour des 60 pylônes en zones humides, mais l’autorité craint une modification plus large de l’écosystème, ne serait-ce que pour l’accès à ces pylônes. L’avis confirme également l’alerte du collectif sur les dangers pour la riche faune de la région. Il parle de «risques de collision et d’effet barrière pour les oiseaux», notamment sur le Ganga cata, espèce protégée de perdrix, en danger critique d’extinction.

Dès lors, une solution est sur toutes les lèvres : l’enfouissement de la ligne. C’est la revendication principale du collectif, qui a mandaté une expertise tierce pour proposer un projet alternatif. «Nous ne proposons que des techniques que RTE sait faire», affirme Jean-Laurent Lucchesi. Mais RTE ne l’entend pas de cette oreille et affirme qu’enterrer la ligne serait trop coûteux. «La solution de ligne aérienne demeure la plus robuste», réaffirme l’entreprise auprès de Vert. Une option que l’autorité environnementale regrette dans son rapport : «Le dossier ne compare pas suffisamment les incidences sur l’environnement et la santé humaine des différentes stratégies, notamment [..] de celles examinées par la tierce expertise.»

La déconnexion de «l’État central»

Pour Clément Lajoux, la raison n’est ni technique, ni économique, mais bien politique : «RTE est le bras armé de l’État. Si l’État veut que ça aille vite, alors ils choisiront la solution la plus rapide, et c’est l’aérien.» La ligne est un projet important du plan de «réindustrialisation verte» voulu par Emmanuel Macron. Elle doit fournir la puissance nécessaire à la zone industrielle de Fos-sur-Mer, l’une des plus polluantes de France, pour réduire ses émissions en électrifiant autant que possible. Le gestionnaire des espaces naturels protégés de Camargue et de Crau, Jean Jalbert, déplore une politique du résultat à court terme : «Un aménagement du territoire qui oppose transition écologique et transition énergétique est un non-sens absolu.» Son intervention est largement applaudie.

Cette opposition entre des décisions centrales et des réalités locales est palpable au sein de la manifestation. «C’est un projet qu’on nous impose», peut-on entendre à de multiples reprises. Au micro, Carole Guintoli développe : «Sur les cartes, ce n’est qu’un trait. Or celui-ci traverse nos vies.» L’impression d’une indifférence de l’exécutif va grandissant, alors que le gouvernement enchaîne les déclarations en faveur d’une procédure accélérée. Au début de l’été, le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, parlait d’un projet éligible à «la méthode Notre-Dame». Comprendre : une simplification administrative qui réduit les possibilités de contentieux.

La signature du serment par les élu·es. © Samy Hage/Vert

C’est aussi ce qui explique le pari de réunir autant d’élu·es, y compris du camp gouvernemental. «Cette grande union a comme objectif de tendre la main à l’État central pour discuter du projet alternatif», veut croire Jean-Laurent Lucchesi. En fin de manifestation, les six maires des villes concernées par le tracé signent un serment «en faveur d’une solution alternative à la ligne aérienne», qui sera envoyé au président de la République.

Vers un durcissement du mouvement ?

Un plan B, en cas d’échec du dialogue, est cependant dans toutes les têtes, alors que la déclaration d’utilité publique devrait être annoncée dans les prochaines semaines. Chez les manifestant·es, on envisage des actions de blocage, voire une zone à défendre, comme dans la lutte contre le projet avorté d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Carole Guintoli achève son discours par un message fort en ce sens : «Si RTE et l’État s’entêtent, nous finirons morts ou en prison. Nous sommes désespérés et, le désespoir, c’est dangereux.»

Reste à savoir quel sera le positionnement des responsables politiques présent·es si la mobilisation passe à la vitesse supérieure. Interrogé par Vert, le maire Horizons d’Arles, Patrick de Carolis, botte en touche : «Ce soir, on ne parle pas de politique !» Quelques mètres plus loin, Jean Jalbert développe une vision un brin différente : «Si la déclaration d’utilité publique passe, ce sera une déclaration de guerre.»

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