La lutte contre le réchauffement climatique est souvent réduite à la baisse des émissions de gaz à effet de serre, nécessaire pour contenir la hausse des températures. Un rapide coup d’œil au dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) permet de comprendre que cela ne suffira pas à limiter les dégâts. Quel que soit le scénario retenu par les scientifiques, les températures continueront d’augmenter au moins jusqu’en 2050.
En juin dernier, des chercheur·ses du monde entier ont même conclu que l’objectif minimal de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré d’ici 2100 (par rapport à 1850) – inscrit dans l’Accord de Paris sur le climat – n’était «désormais plus atteignable» (notre article).
Pour faire face, certaines communes françaises ont commencé à s’adapter. Elles sont «des acteurs incontournables pour prendre en compte les risques climatiques actuels et futurs, dans la mesure où elles sont les mieux placées pour évaluer les conditions environnementales et climatiques de chaque rue, voire de chaque parcelle», souligne l’ONG Oxfam dans un récent rapport. Ce travail d’adaptation a parfois commencé il y a plusieurs dizaines d’années.
🌳 Remplacer le béton par des espaces végétalisés
Parmi les bonnes pratiques, il existe une mesure capable de répondre simultanément aux risques d’inondation et de hausse des températures : la dé-bétonnisation de nos espaces urbains. Les scientifiques en soulignent l’urgence, alors que s’accumulent les preuves des effets délétères des sols artificialisés, «qui n’absorbent pas l’eau de pluie», résume l’hydrologue Charlène Descollonges. Lors d’épisodes pluvieux intenses, cette imperméabilisation accélère le ruissellement et augmente les risques d’inondation – une réalité qu’ont récemment éprouvée plusieurs territoires de l’ouest et du sud de la France.
L’enjeu ne s’arrête pas là. Les surfaces bétonnées, très sombres, emmagasinent la chaleur et accentuent le phénomène «d’îlots de chaleur urbains». À l’inverse, «un sol végétalisé possède un réel pouvoir de refroidissement !», insiste Charlène Descollonges. Encore faut-il que les communes ne se contentent pas de remplacer le béton par de simples pelouses… «Planter des arbres est essentiel : ce sont eux qui puisent l’eau dans le sol et rafraîchissent l’air ambiant grâce à l’évapotranspiration», martèle la chercheuse.

Sur ce point, la métropole de Lyon a été «précurseuse», selon l’urbaniste Gwenaëlle d’Aboville. Amorcée dans les années 1990 puis relancée lors du dernier mandat, sa démarche repose sur une idée simple : permettre à l’eau de pluie de s’infiltrer dans le sol plutôt que de finir dans les égouts et ainsi encombrer les stations de traitement des eaux usées. «On intercepte la goutte d’eau avant qu’elle ne soit avalée par la grille», résume Christian Arlet, responsable de la stratégie «ville perméable» de la métropole lyonnaise. Concrètement, la collectivité a créé de nombreux espaces végétalisés le long des trottoirs, autour des arbres ou dans des zones de creux, où l’eau de ruissellement arrive naturellement, afin qu’elle s’y infiltre.
En six ans, plus de 800 aménagements ont été réalisés. Disséminés dans la métropole (et dans des bâtiments publics tels que le collège Marcel-Pagnol à Oullins-Pierre-Bénite), ces espaces d’infiltration, appelés «noues» ou «jardins de pluies», peuvent retenir 20 à 30 centimètres d’eau lors de pluies très intenses.

Ils soulagent les réseaux d’assainissement, irriguent directement les arbres, limitent leur stress hydrique et favorisent leur évapotranspiration. Résultat, l’air ambiant est plus frais – parfois de plusieurs degrés – et cela crée de nouveaux refuges pour la biodiversité.
🍅 Soutenir des pratiques agricoles adaptées au risque climatique
Autre levier, l’agriculture, qui concerne la moitié des terres en France. En plus d’être en première ligne des changements climatiques (sécheresse, canicule, gel tardif…), les paysan·nes ont, par leurs pratiques, un rôle à jouer dans l’adaptation des communes. «Par exemple, les coulées de boue peuvent venir de l’absence de couverts végétaux en hiver, illustre Aude Bodiguel, en charge de l’adaptation des territoires à l’Agence de la transition écologique (Ademe). Cela joue aussi en défaveur des agriculteurs : une fois que la couche arable [cultivable, NDLR] est partie, les champs ont moins de valeur.»
En matière agricole, les communes ont surtout un rôle d’incitation, par exemple en installant des fermes municipales pour alimenter les cantines scolaires en nourriture locale et biologique. Elles ont aussi plusieurs outils en main pour encourager la transition des fermes locales vers de nouvelles méthodes : obligation réelle environnementale (ORE) pour protéger un espace naturel sur 99 ans (par exemple en y interdisant les pesticides), bail à clauses environnementales sur les terres communales…
Les haies sont l’une des meilleures alliées face aux aléas climatiques. «Elles sont essentielles en matière de gestion de l’eau et de biodiversité, détaille Aude Bodiguel. Elles pompent l’eau quand il y en a trop, limitent les éboulements, sont une réserve de biodiversité pour les oiseaux ou les insectes pollinisateurs…» Dans l’Allier, la communauté de communes du Bocage bourbonnais a par exemple décidé de revaloriser les haies dans sa stratégie d’adaptation climatique.
Ce territoire rural est fortement affecté par les sécheresses et le retrait-gonflement des sols argileux. Après un diagnostic de ces vulnérabilités établi en 2022, les élu·es ont lancé un travail de mise en relation entre les associations locales de replantation de haies et les agriculteur·ices : «Une grande majorité n’avait pas connaissance de ces associations, et encore moins des possibilités d’avoir de l’aide technique comme financière sur l’entretien, la plantation et la rénovation de haies», explique Guillaume Barbier, chargé de mission au sein du projet alimentaire territorial (PAT) local.
🦦 Imiter les castors, pour se protéger des inondations
Que faire face aux crues ? En France, 21 772 communes sont exposées au risque d’inondation par les fleuves et les cours d’eau, selon le Commissariat général au développement durable. L’une des mesures les plus prometteuses pour gérer ce risque, selon Charlène Descollonges, est la restauration des rivières et de leurs abords. Cela commence par arrêter de construire autour des cours d’eau. «C’est une chose dont on parle trop peu, et pourtant c’est essentiel… Il faut laisser un espace de liberté autour de nos rivières», insiste l’hydrologue.
Plus cet espace est important en amont, plus l’onde de crue sera réduite en aval en cas de fortes pluies. Mais ce n’est pas tout : à ne pas laisser «les rivières s’exprimer», les communes s’exposent également au risque «d’incision» de ces cours d’eau. Faute de place, leur lit s’enfonce et, par un phénomène physique, elles se déconnectent de la nappe phréatique qui les accompagne. Résultat, «l’été, il n’y a plus d’eau», insiste Charlène Descollonges.
Face à cela, l’agglomération de Valence-Romans (Drôme) s’est lancée en 2023 dans un projet pilote sur le bassin versant de la rivière Véore. S’inspirant de la méthode du castor, des ingénieur·es du pôle Gemapi – dédié à la gestion des inondations – ont créé plusieurs ouvrages en bois sur la rivière, sur une zone longue de 1 300 mètres. «L’enjeu était que la rivière se remette à bouger, qu’elle ressemble à un cours d’eau qui n’aurait jamais été aménagé par l’Homme», explique Cédric Cadet, qui a coordonné les aménagements.

En l’espace de deux ans, «la rivière a changé du tout au tout», salue Charlène Descollonges. «Elle s’est rehaussée de deux-trois mètres par endroit», détaille Cedric Cadet. Alors que le milieu avait tendance à «se simplifier» ces dernières années, explique l’expert, «les habitats aquatiques se complexifient de nouveau : plusieurs espèces d’amphibiens et de libellules sont notamment revenues. C’est une très bonne nouvelle !» Au total, ces travaux ont permis de réhydrater deux hectares de zone humide.
🏠 Rénover et mieux construire
En 2024, la France comptait quelque 5,8 millions de passoires énergétiques. Ce sont ces appartements ou maisons dotés d’une piètre isolation thermique, que l’on trouve «surtout dans le parc privé», selon l’urbaniste Gwenaëlle d’Aboville. Ces passoires sont «complètement inadaptées à l’urgence climatique et à l’augmentation des températures, souligne-t-elle. Il faut y réaliser des travaux qui peuvent être considérables.»
Certain·es propriétaires n’ont pas forcément les moyens financiers ou logistiques de faire ces travaux. D’autant plus que le gouvernement a récemment durci les règles de Ma prime rénov’, le dispositif d’aide à la rénovation. Celui-ci ne s’applique plus qu’à certains types de logements, et à certains travaux (notre article). Mais les maires peuvent agir. «En donnant un coup de pouce à la rénovation», expose Gwenaëlle d’Aboville. À Reims (Marne), la ville a mis en place en 2014 une exonération de taxe foncière à hauteur de 50% pour les propriétaires de logements construits avant 1989 – valable les trois années qui suivent la réalisation d’une rénovation thermique d’ampleur.
L’enjeu est aussi de construire des bâtiments «plus résilients» face aux conditions climatiques futures, note l’urbaniste, praticienne et enseignante. Sur ce point, «l’exemple de la ville de Rosny-sous-Bois, qui construit elle-même ses écoles [sans passer par des promoteurs, NDLR], est l’un des plus aboutis», pointe-t-elle. Rareté en France, cette commune de Seine-Saint-Denis dispose d’un service municipal entièrement dédié à l’adaptation de la ville au réchauffement climatique : la direction de la recherche et de l’innovation.

Depuis 2014, cette équipe d’une dizaine d’architectes et d’ingénieur·es a livré sept établissements scolaires conçus comme des laboratoires climatiques, dont la maternelle des Boutours, la maternelle Bois Perrier ou l’école élémentaire Jean-Mermoz. Les bâtiments sont en matériaux biosourcés : murs en bois et isolation en bottes de paille de blé. L’approvisionnement a lui aussi été pensé pour limiter l’empreinte écologique, explique à Vert Charlotte Picard, directrice adjointe du service : «La paille est achetée auprès d’agriculteurs bio situés dans un rayon d’environ 100 kilomètres, tandis que le bois massif local provient de forêts et scieries de la région.»
À l’intérieur de ces bâtiments, tout est pensé pour rester frais sans climatisation : stores extérieurs, pergolas, brasseurs d’air et ventilation naturelle grâce à des «tours à vent» – de hautes cheminées classiques de l’architecture persane, qui servent à évacuer l’air chaud.

Résultat : «L’été dernier, on avait près de 10 degrés d’écart entre l’intérieur et l’extérieur», souligne Charlotte Picard. Les cours de récréation ont aussi été transformées avec plus de terre, des «noues d’infiltration», des arbres et même des mares, où «il nous arrive d’avoir des canards de passage».
🌊 Se protéger des vagues et de la submersion
Sous l’effet du réchauffement climatique, le niveau de la mer monte, les tempêtes sont plus hautes et les plages reculent. Les communes littorales doivent donc s’adapter. «C’est une problématique d’ampleur», insiste auprès de Vert Catherine Meur-Férec, géographe et spécialiste des risques côtiers. Elle a émergé à la minute «où l’on a décidé de construire des maisons, des ports, des réseaux de transport dans des zones très exposées aux aléas», poursuit-elle.
La chercheuse chiffre l’élévation du niveau marin à environ 3 à 4 millimètres par an – un phénomène «lent mais inéluctable», qui s’accélère à mesure que les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine augmentent. En France, les zones les plus exposées sont celles les plus basses et «où on a le plus construit», pointe l’experte : Languedoc-Roussillon, Vendée, Charente-Maritime ou encore Nord-Pas-de-Calais.
Face aux risques de submersion et d’érosion, les communes peuvent «construire des digues», détaille Catherine Meur-Férec. Là où, pour des raisons de faisabilité, «il est impossible de reculer» : «Si vous avez une ville, un port ou une centrale nucléaire en bord de mer, par exemple», illustre-t-elle. Ailleurs, le recul reste la solution privilégiée. «À Treffiagat [dans le Finistère], la collectivité a compris qu’elle n’arriverait pas à protéger les habitations exposées au risque de submersion. Alors, elle a racheté sept maisons à leurs propriétaires, avec le soutien de l’État, et a commencé à les démolir», détaille la géographe.
Pour les communes côtières qui, contrairement à Treffiagat, ne sont pas éligibles au fonds Barnier – réservé aux territoires exposés à la submersion et non à la simple érosion –, une autre option existe : le projet partenarial d’aménagement (PPA). Ce dispositif de soutien de l’État est potentiellement accessible aux communes «volontaires pour établir une cartographie du recul du trait de côte à 30 et 100 ans», explique Catherine Meur-Férec. En échange, l’État peut aider financièrement la collectivité «à racheter les biens destinés à être démolis». «Il faut du courage pour une commune pour signer un PPA, souligne la géographe, car cela entraîne ensuite des restrictions très strictes sur les autorisations de construire dans la zone.»
En France, une dizaine de collectivités ont déjà signé un tel accord avec l’État, telles que la communauté de communes de Coutances mer et bocage, la communauté de communes du Médoc Atlantique ou encore la communauté d’agglomération du Pays basque. Ces contrats ont enclenché des opérations de délocalisation de biens et d’activités sur les communes de Gouville-sur-Mer, de Lacanau et de Saint-Jean-de-Luz.
🌪️ Faire face aux cyclones en outre-mer
Et que peut-on faire face aux cyclones ? En tout, plus d’1,7 million de Français·es sont exposé·es au risque cyclonique chaque année. Elles et ils vivent en Guadeloupe, en Martinique ou encore sur l’île de la Réunion. Derniers exemples en date : Mayotte et La Réunion, toutes deux victimes des passages dévastateurs de Chido (40 mort·es) et Garance (5 mort·es et 5 blessé·es) en décembre 2024 et février 2025.
Dans les outre-mer, les simulations du climat pour le 21ème siècle indiquent que le réchauffement va aggraver ce risque. À l’avenir, «il n’y aura pas forcément plus de cyclones», explique à Vert Mathieu Le Duff, maître de conférences en géographie au Centre universitaire de Mayotte. En revanche, «la hausse de la température dans les océans augmentera considérablement leur intensité. Plus il fait chaud, plus le risque est élevé», résume-t-il. Dans un scénario de réchauffement à +2°C, les cyclones les plus sévères, de catégorie 4 et 5, seront plus puissants de 13%, selon le Réseau action climat.
Face à cette menace, certaines collectivités imaginent les solutions du futur. La commune du Prêcheur, tout au nord de la Martinique, est particulièrement exposée aux cyclones, aux séismes, aux coulées volcaniques et au recul du littoral. En 2015, son maire a lancé un projet d’école-refuge paracyclonique : baptisé Kay Ripalantjaj, l’établissement doit fonctionner comme une école au quotidien, mais aussi accueillir la population jusqu’à 30 jours en cas de cyclone ou de séisme.

Encore en construction, cet établissement scolaire a ainsi été imaginé avec des murs en pierres issues des coulées de lave, enfermées dans des cages métalliques. «L’idée était d’utiliser ces risques comme une opportunité de projet», explique l’architecte Jeanne Demoule, qui a participé à sa conception.
L’architecture a aussi été pensée pour résister aux vents extrêmes : volets métalliques renforcés, toitures inclinées à 30 degrés pour limiter la pression du vent… «Si on ne fait pas ça, les fenêtres peuvent exploser, comme ça a été le cas quasiment partout à Mayotte», pointe l’architecte. De grandes fenêtres à lames orientables, ainsi que des débords – sortes de casquettes – de toiture ont été pensés pour favoriser la ventilation naturelle et abaisser la température intérieure. «Les écoles, tout le monde sait où elles sont», rappelle Jeanne Demoule : en cas de catastrophe, elles deviennent donc naturellement des refuges pour la population.
🤑 Mais pour ça, il faut des moyens !
Aujourd’hui, la mise en œuvre de ces projets par les communes – pourtant nombreuses à agir – est «freinée par un manque de moyens», alerte l’ONG Oxfam. Les investissements publics consacrés à l’adaptation au changement climatique «restent très insuffisants», a également constaté le Haut Conseil pour le climat en 2025.
Selon les estimations, les collectivités territoriales auraient besoin d’environ 1,5 milliard d’euros par an pour financer les mesures d’adaptation. Or, en 2025, le soutien direct de l’État ne s’élevait qu’à 464 millions d’euros. Selon Oxfam : «Si l’État augmentait les subventions aux communes qui mettent en œuvre l’adaptation, il pourrait considérablement accélérer la transformation des territoires face au changement climatique.»
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