Reportage

Ferme municipale, cantine 100% bio… À Mouans-Sartoux, une politique alimentaire exemplaire qui inspire au-delà des frontières

Ah, les champs ! Cette commune des Alpes-Maritimes a engagé une transition alimentaire écologique depuis maintenant quinze ans. Elle incite les habitant·es à cultiver, attribue de nouvelles terres à l’agriculture… Des pratiques qu’elle voudrait voir se développer ailleurs, y compris au-delà des frontières. Vert s’est rendu sur place à l’occasion de la visite d’une délégation européenne.
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Au pied des platanes et du petit immeuble d’un quartier résidentiel se développe un potager promu par la mairie et cultivé par les habitant·es. Bienvenue à Mouans-Sartoux, ville de 11 000 âmes située dans les Alpes-Maritimes, à mi-chemin entre Cannes et Grasse. «La municipalité met à disposition les terrains et l’eau en échange d’un engagement des citoyens à ne pas utiliser de chimie et à participer à des événements pour promouvoir l’autoproduction alimentaire», explique Sylvain Bourdon, animateur du foncier agricole de la Ville. Entre le persil et les cébettes, il s’adresse à une délégation européenne qui découvre la commune en ce début de mois de février.

La quinzaine de personnes vient de six villes européennes : Liège (Belgique), Cagliari (Italie), Idanha-a-Nova (Portugal), Ljubljana (Slovénie), Rozdilna (Ukraine) et Faaborg (Danemark). Elles et ils sont là pour un voyage d’étude sur la politique alimentaire municipale de Mouans-Sartoux. La commune est connue pour être la première ville française, en 2010, à avoir ouvert une ferme municipale pour alimenter ses cantines. Dans celles-ci, elle propose depuis 2012 100% de nourriture biologique. Une démarche entreprise sous la mandature du maire écologiste André Aschieri, et prolongée par son fils, Pierre Aschieri (divers écologistes), qui a pris la suite en 2015.

La délégation européenne visite la ferme municipale de Mouans-Sartoux, le 5 février 2026. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Les membres de la petite délégation représentent des villes parties prenantes d’un programme européen d’échanges baptisé Eat4Climate («Mangez pour le climat», en anglais). L’objectif est de «découvrir et s’approprier les bonnes pratiques», résume François Jégou, animateur du programme. Une initiative de même nature a été menée fin 2025 avec des élu·es et candidat·es aux municipales de ce mois de mars, venu·es découvrir Mouans-Sartoux. «Je suis impressionnée par cette ville. Nous sommes venus voir comment apporter de la nourriture locale en centre-ville, afin de promouvoir les légumes pour la santé des citoyens, et de réduire l’empreinte carbone», confie Mette Abrahamsen, élue en charge de l’économie à Faaborg, ville portuaire de 7 000 habitant·es.

Un réseau national de 55 fermes publiques

À l’image de la visite en cours, la municipalité de Mouans-Sartoux agit pour diffuser ses pratiques auprès d’autres collectivités. À l’initiative de la commune azuréenne, le réseau national des fermes publiques a vu le jour en 2025. «Il rassemble 55 fermes et vise à offrir un espace d’échange», expose Arthur Garrigue, animateur du réseau au sein de la Maison d’éducation à l’alimentation durable de Mouans-Sartoux.

Une serre et des cultures en plein champ sur la ferme municipale de Mouans-Sartoux. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Elles cultivent en agriculture bio et s’engagent également dans une démarche pédagogique auprès de la population. Depuis 2020, un diplôme universitaire (DU) de «chef de projet en alimentation durable» a aussi été mis en place par l’université de Nice (Alpes-Maritimes), en lien avec Mouans-Sartoux. L’objectif est de former des agent·es de collectivités en charge de politiques alimentaires, en particulier pour mener des projets alimentaires territoriaux (PAT).

Sur le domaine de Haute-Combe, au nord de la ville, six hectares sont cultivés en régie agricole par quatre maraîchers employés de la mairie. «De quoi fournir 90% des besoins des cantines pour 1 200 repas quotidiens. Nos produits étant livrés en direct, ça permet aussi d’éduquer les enfants sur la saisonnalité», expose Frédéric Rebuffel. Le directeur du service environnement de la Ville accueille la délégation dans une allée d’oliviers multicentenaires.

«Nous produisons 200 litres d’huile d’olive lorsque la saison est favorable», indique-t-il. Les champs et serres se distribuent de part et d’autre des arbres noueux. La Maison d’éducation à l’alimentation durable a été installée dans le vieux mas attenant, on y accède depuis la rue par «un jardin à la fois citoyen et pédagogique pour les enfants», présente Gilles Pérole, l’adjoint à l’alimentation.

Gilles Pérole, adjoint à l’alimentation, et Sylvain Bourdon, animateur du foncier agricole de Mouans-Sartoux. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

L’auditoire est captivé, mais certain·es sont parfois sceptiques sur la possibilité d’ouvrir une ferme publique dans leur ville, dans un contexte sociétal, réglementaire ou environnemental différent. «Pourquoi vous n’avez pas fait le choix d’acheter à des maraîchers déjà installés ?», interroge Isabella Ligia, responsable du service de planification de la Ville de Cagliari (148 000 habitant·es), en Sardaigne. «Il y avait un maraîcher qui avait déjà ses débouchés. Nous ne lui faisons pas concurrence, nous ne vendons pas à la population», argumente Gilles Pérole.

Une ceinture «aliment-terre»

«En Slovénie, nous sommes obligés par la loi de vendre les produits entre les différents départements de la municipalité», explique Maruška Markovčič, qui s’occupe du développement rural au département de protection de l’environnement de Ljubljana (300 000 habitant·es), la capitale. En clair, des légumes produits par une régie publique agricole ne peuvent pas être cédés gratuitement à celle s’occupant des cantines. Son équipe «travaille à connecter 25 producteurs locaux pour la nourriture scolaire» et accompagne la création de potagers pédagogiques dans les écoles.

Au Danemark, on ne dispose pas d’un climat propice à la même diversité de cultures qu’en terres méditerranéennes. «On n’a que des pommes de terre et des topinambours», ironise Mette Abrahamsen. «Et puis, le temps du déjeuner ne dure qu’une demi-heure : c’est difficile d’avoir le temps de discuter avec les enfants pour les éduquer sur ce qu’ils mangent.»

Quatre hectares sur six sont cultivés à la ferme de Mouans-Sartoux, qui pratique la rotation des cultures pour préserver les sols. © Pierre Isnard-Dupuy/Vert

Même difficulté en Belgique, où «on a perdu la culture du repas. Les enfants ne sont pas obligés de manger à la cantine. Ils peuvent venir à l’école avec leur propre nourriture», raconte Véronique Biquet, coordinatrice du projet alimentation durable de la Ville de Liège (197 000 habitant·es).

La municipalité belge accompagne une légumerie bio pour la restauration collective. Celle-ci transforme les légumes de maraîcher·es rassemblé·es dans un réseau baptisé Ceinture aliment-terre liégeoise, qui existe depuis 2013. La Ville a créé sa propre «Maison de l’alimentation durable et inclusive» et met à disposition des parcelles «pour des maraîchers qui proposent des auto-cueillettes», raconte Véronique Bicquet. Moyennant un abonnement à prix modique, les habitant·es peuvent venir y ramasser eux-mêmes leurs fruits et légumes. Ce qui est aussi une politique sociale.

De 40 à 150 hectares en zone agricole

Pour sa part, Mouans-Sartoux a mis en place une épicerie solidaire où les bénéficiaires – retenus sur des critères sociaux – peuvent avoir accès aux légumes de la ferme municipale. La Ville propose également un tarif réduit à la cantine pour les foyers les plus modestes. À destination des paysan·nes, elle porte un projet de «hameau agricole» pour leur proposer des logements à faibles coûts. Elle accompagne aussi les installations en bio, notamment via des subventions pour des systèmes d’arrosage économes.

Dans le cadre de la révision de ses documents d’urbanisme, la municipalité s’apprête à faire passer les surfaces agricoles de son territoire à 150 hectares – contre 112 à l’heure actuelle. Un mouvement à rebours de celui des communes voisines, au cœur d’une Côte d’Azur marquée par «l’artificialisation à tout-va, où il y a une grosse spéculation», expose Gilles Pérole. «Jusqu’en 2011, on n’avait que 40 hectares inscrits en terres agricoles ; on a donc déjà triplé ces surfaces», se satisfait l’adjoint à l’alimentation, qui défend un modèle global apportant des bienfaits au-delà du sujet de la nourriture.

«Quel est l’intérêt d’avoir de l’agriculture chimique si c’est pour polluer l’eau, alors que nous produisons l’eau potable via notre régie municipale et que cela engendrerait des coûts supplémentaires de traitement ?», pointe Gilles Pérole. Du point de vue de l’adaptation au changement climatique, avoir «des sols vivants permet de retenir l’eau et donc de réduire le risque d’inondations, alors que l’artificialisation dans notre région les aggrave. Les friches agricoles sont sujettes aux incendies mais, si on les remet en culture, elles font coupe-feu», souligne l’élu.

Cette politique municipale a des effets durables. Selon une thèse en géographie soutenue en 2024 à l’université de Nice, 71% des habitant·es ont changé leurs habitudes alimentaires en cinq ans, en réduisant de 30% leur consommation de produits ultratransformés, et de 23% celle de viande. L’impact carbone de leur alimentation a été réduit d’un quart. Et, selon une étude du CHU de Nice, le taux d’obésité chez les enfants qui déjeunent à la cantine de Mouans-Sartoux est inférieur de 45% à la moyenne nationale.

Une politique qui fait des émules à proximité. Quelques communes et le département des Alpes-Maritimes développent leurs propres fermes publiques. Gilles Pérole se félicite : «On montre que l’écologie est possible sur des terres de droite.» Et pour l’élection à venir, il est assuré d’être réélu. La liste de Pierre Aschieri n’aura pas de concurrence.

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