«Cette équipe avance comme un rouleau compresseur» : à Carpentras, le maire RN met fin à la ferme municipale bio pour les cantines

Idée légumineuse.
À peine élu, Hervé de Lépinau a enterré l’une des mesures emblématiques de l’ex-municipalité de gauche. Alors que le frontiste justifie sa décision par des raisons budgétaires, ses opposant·es estiment qu’il «économise quelques sous au détriment de la santé des enfants».
Les cultures de la ferme municipale de Carpentras, en 2025. © DR

«Je suis anéanti. C’était notre plus beau projet.» Olivier Ceyte, ancien élu divers gauche à l’agriculture de la mairie de Carpentras (Vaucluse), est amer. La ferme municipale qui alimentait depuis 2023 les cantines scolaires de cette commune de 30 000 habitant·es a été arrêtée, le 1er juin. Telle a été la décision du nouveau maire Rassemblement national (RN), Hervé de Lépinau, élu avec un peu plus de 50% des suffrages au second tour des municipales 2026.

La ferme était en gestion directe par une régie agricole, au sein de laquelle deux agents cultivaient des légumes bio sur deux hectares. «On fournissait 25% des légumes servis dans les 1 600 repas quotidiens des enfants, avec un objectif de 100% à terme grâce à une surface totale de 6,5 hectares», explique Olivier Ceyte. S’appuyant, entre autres, sur cette production, la restauration collective proposait 42% de produits bio, bien au-delà des 20% imposés par la loi Égalim de 2018.

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«Le 20 mai, les agents ont été informés qu’il n’y aurait plus de régie agricole le 1er juin», ne décolère pas l’ex-élu. Hervé de Lépinau a décidé seul, sans aucun débat en conseil municipal ni consultation du personnel de la mairie, des communautés éducatives et des familles. Pour se justifier, il invoque des raisons budgétaires ; un argument sur lequel s’est aussi appuyé le conseil municipal, vendredi, pour voter la suppression de 300 000 euros de subventions à des associations culturelles et sociales, dont 3 000 euros retirés au Planning familial.

Au sujet de la régie agricole, le cabinet du maire explique à Vert que les finances de la Ville garantissent une «faible capacité d’auto-financement» et que le «niveau de dépenses obligatoires est élevé», en conséquence de quoi elle «ne pouvait pas se permettre de poursuivre cette activité». Et de préciser : «Les deux agents ont été repositionnés sur des missions essentielles de la collectivité, en manque de personnel.»

Dans sa réponse à La Provence, la nouvelle municipalité RN donne un indice sur sa priorité : «La situation financière de la ville fait qu’elle doit se recentrer sur les missions régaliennes.» Autrement dit, cap sur la sécurité – même si le terme «régalien» se rapporte plutôt aux politiques d’État : surveillance des frontières, armée, police nationale…

«Moins cher qu’un rond-point»

Les ancien·nes élu·es en charge de ce projet dénoncent une posture idéologique. «Le RN n’a de cesse de casser toutes nos réalisations. Cette équipe avance comme un rouleau compresseur, affirme Michel Blanchard, l’ancien élu (Les Écologistes) à la restauration collective. Elle fait comme si la restauration collective pouvait être un centre de profits, alors que c’est un centre de coûts. Elle prétend économiser quelques sous au détriment de la santé des enfants.»

«Ça nous a coûté 80 000 euros d’investissements. C’est moins cher qu’un rond-point. Notre chance, c’est que nous avions déjà le foncier, contrairement à la commune de Mouans-Sartoux [dans les Alpes-Maritimes, NDLR], que nous avons prise comme modèle», expose Olivier Ceyte, l’ex-élu à l’agriculture.

La ferme s’était établie au lieu-dit La Denoves, sur la commune voisine de Monteux. Carpentras avait bénéficié d’un legs de cette propriété en 1840, à quatre kilomètres de son centre-ville. «Déjà, c’était à Monteux», et donc pas sur le territoire communal, a argumenté la municipalité RN auprès de La Provence, pour justifier sa décision d’arrêter la ferme.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres»

À la place, elle envisage «diverses options pour le devenir de ce foncier agricole», comme des «jardins familiaux» ou «une mise à disposition à un agriculteur auprès duquel la ville pourrait se fournir à l’avenir», comme elle l’écrit à Vert. Et de promettre que les légumes seront remplacés par «des produits agricoles de qualité similaire».

«Ça ne tient pas. Pour des jardins, ce sera aussi un éloignement pour les Carpentrassiens, générant des déplacements carbonés», juge Michel Blanchard. Par ailleurs, La Denoves continue d’abriter un centre aéré de la Ville de Carpentras. En outre, installer des agriculteur·ices fournissant la commune, c’est ce qui a déjà été fait avant la création de la régie publique. «Il fallait un marché pour chaque produit, c’était très compliqué ; et puis le délai de paiement aux agriculteurs était trop long, ce qui ne leur a pas donné envie de continuer», rembobine Olivier Ceyte.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres. Avant de prendre une décision, il faut regarder ce qu’est le projet. La régie fonctionnait bien et coopérait dans le réseau national des fermes publiques», regrette Gilles Pérole, président de ce réseau d’une cinquantaine de fermes et adjoint à l’alimentation à Mouans-Sartoux (divers écologistes). «J’ai proposé à Carpentras d’échanger. D’autres statuts que la forme publique sont possibles : on a eu deux autres communes qui ont changé de majorité et qui ont voulu stopper leur ferme. Après échanges, elles ont changé d’avis, défend Gilles Pérole. Pour moi, c’est une politique qui dépasse les postures et les étiquettes. Dans les Alpes-Maritimes, des communes UDR [le parti d’Éric Ciotti, allié au RN, NDLR] ont leurs fermes et les défendent mordicus.»

La fin d’une politique pédagogique et sociale

Les ancien·nes élu·es tiennent à rappeler que leur projet était aussi pédagogique et social. «On faisait venir les enfants sur les terres pour faire des récoltes qu’ils allaient ensuite manger. Il y a des enfants qui ne savent pas ce qu’est une salade ou une tomate», expose l’ancien élu à l’agriculture. Les agents de la régie commençaient aussi à se rendre dans les écoles pour installer des potagers et planter des arbres fruitiers avec les élèves. «Cette politique permettait aussi d’offrir un repas de qualité à des enfants qui parfois n’en ont qu’un ou deux dans la journée, pas toujours très équilibrés», expose Michel Blanchard, l’ex-élu à la restauration collective. Les produits de la ferme devaient aussi bénéficier aux plus pauvres : «Cet été, je voulais faire des paniers qui auraient été donnés sur critères sociaux, avec le Centre communal d’action sociale», soupire Olivier Ceyte.

Côté parent·es d’élèves, presque aucune réaction : ni sur la place publique, ni sur les réseaux sociaux – hormis quelques commentaires d’indignation sous les posts Facebook d’Olivier Ceyte. Nous avons contacté une dizaine d’associations de parent·es d’élèves, sur autant d’écoles, sans qu’aucune ne souhaite s’exprimer. Les quelques parents avec qui nous avons échangé regrettent ce choix municipal. «J’ai appris cette fermeture brutale. Je trouve ça hyper dommage de mettre fin à cette tentative pour des produits locaux et de qualité», nous confie une mère d’élève d’une école du nord de la commune, qui a souhaité rester anonyme.

«C’était moins cher, c’était bio. C’est juste du clientélisme pour les agriculteurs fachos qui votent pour lui [Hervé de Lépineau, NDLR]. Les outils de démocratie participative, c’est fini aussi. C’est comme ça, quand on met le feu dans les urnes, ça brûle», réagit un père du sud de Carpentras, qui a lui aussi demandé l’anonymat. Pour Michel Blanchard, «la vision de l’agriculture de l’extrême droite n’est pas celle de l’avenir pour le bien-être et la santé». Élu député en 2022, Hervé de Lépinau n’a transmis des questions au gouvernement en matière d’agriculture que pour défendre l’usage de pesticides – interdit ou en passe de l’être – sur les emblématiques cultures de fraises et de cerises de la région.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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