Décryptage

Municipales 2026 : à Saint-Denis, à La Réunion, l’extrême droite en quête du vote des sinistrés du cyclone Garance

Montée de l’amer. Les victimes du cyclone Garance, qui a déferlé sur l’île de La Réunion en février 2025, sont au cœur de la campagne des municipales à Saint-Denis, le chef-lieu. Certain·es habitant·es qui s’estiment «laissés à l’abandon» se tournent vers l’extrême droite pour pouvoir continuer de vivre dans des quartiers climatiquement «à risques».
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Dans le quartier de La Colline, à Saint-Denis (La Réunion), l’image de Gaëlle Lebon s’affiche en grand sur le mur du snack et sur les véhicules hors d’usage, stationnés sur le bas-côté depuis le passage du cyclone Garance en février 2025. Ici, la candidate d’extrême droite (ex-Rassemblement national et Reconquête), à la tête de la formation politique Rassemblement Réunion, convainc nombre d’habitant·es.

Dans le quartier de La Colline, à Saint-Denis, l’image de la candidate d’extrême droite Gaëlle Lebon s’affiche sur les véhicules et bâtiments. © Jéromine Doux/Vert

Ce mardi de février, la rue qui dessert les habitations du quartier est quasiment déserte. Au fond de l’impasse, Patrick* ponce un morceau de bois, assis sur un banc. «Il n’y a plus rien à voir ici. Le quartier n’existe plus. La Colline est morte», lâche cet habitant qui a «tout perdu». Il y a un an, Garance a provoqué des crues qui ont emporté sa maison et celles de ses voisins.

La catastrophe climatique a conduit les autorités à prendre des mesures drastiques. En juillet, cinq mois après le cyclone, la Ville de Saint-Denis et la préfecture de La Réunion ont démoli trois habitations «risquant de s’effondrer», selon des rapports du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et de la Direction de l’environnement de l’aménagement et du logement (Deal).

«J’ai la rage : on nous déloge et on nous trahit», lance Patrick, qui a refusé d’être relogé. Le reste de sa famille a quitté le quartier, comme les autres habitant·es dont la maison a été détruite. «Personne ne voulait partir, ils le vivent très mal, assure Kevin Jean-Jacques, 19 ans, qui a grandi ici et craint d’être expulsé à son tour. On a peur qu’ils viennent détruire toutes nos maisons.»

Le quartier d’une cinquantaine de familles est exposé à un «risque fort» d’inondations et de mouvements de terrain. Selon la Deal, 11% de la population de l’île est menacée par les crues – 1% est même concernée par un «risque fort». Pour cause : La Réunion compte de nombreuses ravines et est sujette aux épisodes cycloniques, qui peuvent provoquer une montée rapide des eaux et des glissements de terrain.

«L’eau est montée quasiment jusqu’au plafond»

Cette problématique est devenue un sujet de campagne pour les élections municipales, voire un objet de récupération politique. Pour la candidate d’extrême droite, Gaëlle Lebon, la municipalité actuelle «laisse le quartier à l’abandon», «néglige la sécurité des habitants» et de «ne les protège pas» assez face aux risques climatiques.

«Aucun travaux d’endiguement n’a été réalisé depuis 20 ans et le lit de la rivière a été dévié lors des travaux de modernisation du captage, situé un peu plus haut», assure-t-elle, pointant des «négligences». Si elle est élue, elle promet un enrochement ou un endiguement des berges.

«Elle veut nous aider et nous permettre de rester ici, même si on sait que c’est dangereux», confie Alysson, 30 ans, qui vit dans le quartier depuis trois ans avec son mari et ses beaux-parents. Lors du cyclone, la maison dans laquelle elle se trouve a été totalement submergée par les eaux. «On a dû s’enfuir, l’eau est montée quasiment jusqu’au plafond», se remémore-t-elle. Son voisin, Freddy Jean-Jacques, 43 ans, est lui aussi convaincu par le discours de Gaëlle Lebon : «Elle va nous aider à protéger nos habitations pour que l’on puisse rester dans le quartier.»

«Aucune solution ne permet de maintenir les habitants en sécurité»

Pourtant, «aucune solution technique pérenne ne permet de maintenir les habitants de La Colline en toute sécurité», selon les services de l’État, qui s’appuient sur les rapports du BRGM et de la Deal. Gaëlle Lebon le concède : «Même en réalisant des travaux d’enrochement, le risque sera toujours présent.» La candidate jure qu’elle aidera les habitant·es qui souhaitent quitter le quartier à accéder à la propriété dans un secteur plus sécurisé.

Pour la maire socialiste sortante, Ericka Bareigts, élue depuis 2020 et candidate à sa propre succession, la démolition en juillet des trois habitations qui risquaient de s’effondrer était «devenue indispensable pour protéger la vie des occupants». «Nous avons agi avec humanité, méthode et fermeté. Nous le faisons pour protéger des personnes, même lorsqu’elles ne prennent pas conscience du danger», avait-elle expliqué avant la démolition.

Depuis le cyclone, des logements sociaux ont été proposés aux familles délogées. «Ils ont été relogés dans de petits appartements, qui prennent l’humidité et où ils doivent payer un loyer, s’agace Freddy Jean-Jacques, qui vit chez sa mère depuis le passage de Garance. Je n’ai pas eu de proposition de relogement. Ma maison n’est plus habitable mais elle est toujours debout.»

Les loyers ont augmenté de 34%

À La Réunion, l’accès au logement est l’un des principaux enjeux et la demande dépasse largement l’offre. Selon les estimations, les loyers ont augmenté de 34% sur les cinq dernières années : les Réunionnais·es sont de plus en plus à ne pas réussir à se loger. «Dans le logement social, la demande progresse de 9% tous les ans. Nous avons dépassé les 50 000 demandeurs en 2025, alors que nous sommes à 6 000 attributions par an», précise Erick Fontaine, administrateur de la Confédération nationale du logement (CNL).

Pour Matthieu Hoarau, directeur régional de la Fondation pour le logement à La Réunion, «certains foyers consacrent 50 à 80% de leur budget au paiement du loyer, c’est leur premier poste de dépenses. Et beaucoup de personnes ne parviennent plus à accéder à un logement ou à s’y maintenir.» Dans le quartier La Colline, «impossible» pour Alysson et son mari de se reloger et de payer un loyer. La trentenaire souffle : «On n’a pas les moyens de partir.»

*Le prénom a été modifié.

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