Après les «polluants éternels» (PFAS) ou l’acétamipride (l’insecticide «tueur d’abeilles» au cœur des débats sur la loi Duplomb), le nouveau scandale sanitaire autour du cadmium charrie à son tour son lot de désinformation. Ce métal toxique – présent naturellement dans les sols et contenu dans les engrais phosphatés – qui nous contamine surtout via l’alimentation (pain, pâtes, céréales, chocolat…) inquiétait déjà dans les années 1980.
Il y a quelques mois, des professionnel·les de santé ont de nouveau alerté sur une «bombe sanitaire». Et il refait l’actualité depuis la publication d’une étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), le 25 mars. Malgré les conclusions des scientifiques, des voix persistent à minimiser la dangerosité du cadmium.
Manger du cadmium, pas cancérogène ?
Plusieurs d’entre elles isolent une phrase du rapport de l’Anses pour prétendre que ce métal ne serait pas cancérogène. «Des politiques ont expliqué que le cadmium était cancérogène via l’alimentation : c’est juste une fake news», lançait par exemple Antoine Copra, le 30 mars, dans une vidéo du Figaro intitulée «Il n’y a ni scandale, ni bombe sanitaire, ni empoisonnement en lien avec le cadmium dans l’alimentation». Fondateur du site Les Électrons libres, qui revendique «un prisme libéral», «techno-optimiste» et une large utilisation de l’intelligence artificielle (IA) générative, il estime qu’«aucune preuve scientifique ne dit que le cadmium peut être cancérogène par voie orale».
Un refrain repris dès le lendemain par Jean-Sébastien Ferjou, fondateur du média conservateur Atlantico : un site qui publie les contributions de plusieurs auteurs climatosceptiques. Dans une chronique sur la chaîne Public Sénat, il a dénoncé «une forme d’hystérie sur le cadmium». «Aucune étude ne permet de montrer clairement une association entre exposition par voie orale et cancer», a-t-il assuré, citant le rapport de l’Anses.

Voilà un exemple parfait de cherry picking (picorage en français) : une technique de désinformation qui consiste à sélectionner les données qui semblent confirmer un point de vue tout en ignorant celles qui le contredisent. Si l’Anses écrit bien cela dans son rapport, elle indique dès la phrase suivante que plusieurs études «suggèrent une possible augmentation du risque de cancer du sein».
Le cadmium a été classé cancérogène pour la première fois en 1993 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) – pour le cancer du poumon, via les voies respiratoires. Mais «il n’a pas été réévalué depuis» par le Circ, malgré son potentiel cancérogène pour d’autres organes, explique Pierre Souvet, cardiologue et président de l’Association santé environnement France (AESF). Il confirme à Vert que de «multiples études montrent depuis qu’il y a bien d’autres cancers qui sont en cause, par voie orale ou non». «Une fois qu’il est dans l’organisme, qu’il rentre par la voie orale ou les poumons, c’est la même chose, poursuit le spécialiste. On joue sur les mots pour ne pas prendre en compte la réalité de la contamination des Français, notamment des enfants. Ce que dit l’Anses, c’est que si rien ne se passe, les Français en paieront le prix sanitaire. Elle ne dit pas qu’il n’y aura pas de cancers.»
Le Point et le complot russe
Avant le rapport de l’Anses du 25 mars, le journal Le Point avait aussi minimisé le danger du cadmium. L’association de critique des médias Acrimed a recensé ce qu’elle qualifie d’«errements» de l’hebdomadaire sur le sujet. Dès octobre 2024, le Point parlait de «la grande intox du cadmium» ou de «faux scandale», en décembre 2025.
Lors de l’alerte des médecins libéraux en juin dernier, la rédactrice en chef, Géraldine Woessner, avait dénoncé un «emballement médiatique» qui serait en fait… «une campagne de désinformation» sur laquelle planerait «l’ombre de Moscou». Selon elle, les Russes tenteraient ainsi de vendre en France leurs engrais phosphatés, moins contaminés au cadmium que les engrais marocains massivement utilisés aujourd’hui dans l’Hexagone.

Depuis la publication du rapport de l’Anses, Géraldine Woessner titre désormais sur les «risques réels» de l’exposition au cadmium, «comme l’ensemble de la presse, et à contre-courant de ce qu’elle avait produit jusque-là sur le sujet», pointe Acrimed. Rappelons que le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) a déjà épinglé le travail de Géraldine Woessner et de la rédaction du Point pour avoir enfreint «l’obligation déontologique d’exactitude et de véracité».
Antoine Copra, Jean-Sébastien Ferjou, Géraldine Woessner… elle et ils ont pour point commun d’avoir été invité·es sur la chaîne Youtube de François de Rugy (notre enquête), où l’ancien ministre de la transition écologique minimise régulièrement la dangerosité des PFAS ou de l’acétamipride.
La ministre de l’agriculture relativise le danger lié à l’alimentation
La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a elle aussi relativisé la dangerosité de la contamination au cadmium par l’alimentation. «La substance est dangereuse particulièrement quand elle est inhalée. L’inhalation, c’est le tabac», a-t-elle affirmé sur Sud Radio, le 1er avril. Pourtant, l’Anses a insisté dans son rapport sur le fait que «l’alimentation [était] de loin la source majeure d’exposition». Elle représente jusqu’à 98% de l’exposition au cadmium dans la population hors fumeur·ses.

Pendant toute la séquence, la ministre a minimisé les dangers dans l’alimentation pour se faire la défenseure des agriculteur·ices. «Ne conflictualisez pas tout. Vous seriez mieux inspirés d’être en soutien à nos agriculteurs et à l’agriculture française, qui est la plus vertueuse du monde», a-t-elle conclu à l’Assemblée nationale, le 1er avril toujours, en réponse à Clémentine Autain. Pourtant, la députée du groupe écologiste l’avait interpellée sur la nécessité de diminuer le taux de cadmium dans les engrais – conformément aux recommandations sanitaires – et non pas sur la responsabilité des agriculteur·ices, qu’elle n’a pas accusé·es de quoi que ce soit.
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