
À quelques mètres de la piste cyclable longeant l’entreprise Locacil à Feldkirch (Haut-Rhin), des terrils noirâtres de plus de cinq mètres de haut semblent sortir du sol du site industriel. Ils ne sont pas constitués de résidus miniers, mais de morceaux broyés de polychlorure de vinyle, le célèbre PVC, ou de polyéthylène et d’élastomère, un plastique souple semblable à du caoutchouc. Ces substances servent à recouvrir les câbles électriques présents dans de nombreux appareils d’électroménagers, chargeurs de téléphone ou encore dans les prises murales.
«Il y a des odeurs nauséabondes lorsque l’on passe en vélo à côté de l’entreprise. Même les cyclotouristes prennent le temps de s’arrêter en mairie pour nous signaler le problème. Il faut que tout cela disparaisse», clame Jean-Marie Romann, premier adjoint au maire sans étiquette de Feldkirch. Lors de la mandature précédente, la municipalité a rencontré à de nombreuses reprises le gérant de Locacil.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
Le maire actuel, Jean Tomé, élu en mars dernier, est dans l’équipe municipale depuis plus de vingt ans : «Nous avons cru dans le projet du gérant de Locacil lorsqu’il est venu nous voir pour la première fois en mairie, il y a près de 10 ans. Son activité de revalorisation des déchets avait un vrai sens, mais ça a été fait n’importe comment.» S’il n’a plus de nouvelles du gérant depuis près d’un an, le maire se rappelle parfaitement de leurs derniers rendez-vous : «En 2022 et 2023, il nous a baladé pendant des mois en nous faisant croire qu’il allait enlever ces immondes tas de plastique. Il ne l’a jamais fait. Nous n’avions pas d’autres moyens d’actions que de porter plainte, et nous l’avons fait.»
Trois ans d’enquête et un procès dont le jugement sera rendu le 1er et 2 juillet
La municipalité de Feldkirch a déposé plainte contre l’entreprise Locacil en juillet 2023. Après un peu moins de trois ans d’enquête, ce mercredi 27 mai, l’entreprise, son gérant et sa femme ont comparu devant la 6e chambre correctionnel du tribunal judiciaire de Strasbourg. L’audience a été renvoyée aux 1er et 2 juillet 2026.
Les prévenus sont poursuivis pour écocide par le parquet du pôle régional environnement de Strasbourg. Introduit en 2021 dans le Code de l’environnement, le délit d’écocide consiste à émettre intentionnellement, dans l’air ou les eaux, une ou plusieurs substances, avec pour conséquence des effets nuisibles graves et durables sur la santé, la flore ou la faune, ou des modifications graves du régime normal d’alimentation en eau.
Ce délit est puni de dix ans d’emprisonnement et d’une amende de 4,5 millions d’euros. C’est la première fois qu’une entreprise est poursuivie pour un tel délit en Alsace et l’une des premières fois en France.

Avant d’en arriver au procès, neuf inspections de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) sur le site de Locacil ont été réalisées entre mai 2024 et décembre 2025.
Dans les rapports de ces visites, accessibles au public sur le site de Géorisques, il est possible d’identifier près d’une vingtaine de mises en demeure de l’entreprise afin qu’elle respecte les règles qui encadrent son fonctionnement, des consignations (des dépôts d’argent de l’entreprise auprès de la préfecture qu’elle ne pourra récupérer qu’après s’être mise en conformité), ainsi que des amendes.
Le tout pour une somme totale dépassant le million d’euros. Ces procédures ont abouti à la liquidation judiciaire de l’entreprise avec cessation immédiate de l’activité, ordonnée par le tribunal judiciaire de Colmar le 24 juin 2025.
30 000 tonnes de plastique stockées sur le site
La première inspection de Locacil par la Dreal remonte au 30 mai 2024. À l’époque, la dernière visite du site date de 2017. Dans leur rapport, les inspecteur·ices décrivent ainsi l’activité de l’entreprise : «Des broyats de câbles électriques sont livrés sur le site. Ces déchets font l’objet d’une opération de tri qui permet de séparer les PVC souples, les élastomères, les polyéthylènes et le cuivre. Le cuivre est revendu. Les déchets plastiques sont en grande majorité entreposés sur site, dans l’attente d’un traitement dans une installation qui reste à construire d’après le gérant. À ce jour, les déchets produits sont accumulés sur le site.»
Au total, plus de 30 000 tonnes de ces petits morceaux de plastique ont été identifiées sur le site de Locacil. Ces déchets sont toujours entreposés à l’air libre.
Le Saubaechlé et deux plans d’eau pollués
Dans le même rapport, les inspecteur·ices ont constaté «que des broyats plastiques présents au sol étaient entraînés dans les avaloirs d’eau pluviales par les écoulements d’eau». Ces déchets ont ensuite terminé leur route «dans le ruisseau qui traverse le site au niveau de l’exutoire du réseau de collecte des eaux pluviales.»
Après la réalisation d’analyses au cours de l’enquête, le Saubaechlé, le cours d’eau traversant le site de l’entreprise, ainsi que deux plans d’eau situés en aval appartenant à la Collectivité européenne d’Alsace sont pollués «aux métaux lourds et particulièrement au cuivre, aux PCB (polychlorobiphényle), aux PFAS et aux microplastiques», précise la procureure de la République de Strasbourg, Clarisse Taron, dans un communiqué publié en mars 2026. Ces substances peuvent provoquer une très forte mortalité dans les écosystèmes aquatiques et la disparition de nombreux êtres vivants des milieux pollués. C’est ce qu’il se produit dans la Thur depuis plusieurs années, dont le Saubaechlé est un affluent.
Toujours selon le communiqué, le gérant de Locacil a été «placé sous contrôle judiciaire depuis le 20 mars avec interdiction de quitter le territoire français». Lors de l’audience du mercredi 27 mai, il a demandé la levée de cette interdiction aux juges pour postuler «à des postes à Genève ou Singapour». Il affirme avoir été «licencié de son emploi situé à Dubaï» dans le secteur du négoce de métaux suite à son interdiction de sortir du territoire. Les juges ont décidé de suivre les réquisitions du procureur et de maintenir le contrôle judiciaire et l’interdiction de quitter le territoire national.

«Je ne suis pas sûr que deux jours d’audience suffiront à traiter ce dossier très technique, interpelle Thomas Wetterer, avocat de la défense. Nous avons un dossier qui comporte plus de 3 000 pages et nous devons produire nos conclusions en à peine trois mois. De son côté, le ministère public s’appuie sur une très longue enquête, avec une enquête préléminaire qui a débuté il y a près de trois ans.»
Thomas Wetterer a fait savoir que le gérant de la société Locacil et sa femme «ne souhaitent pas s’exprimer dans les médias» à la suite de l’audience.
L’association Alsace nature environnement s’est constituée partie civile dans ce procès. Son conseil, François Zind, abonde : «Alsace Nature réclame avant tout la remise en état du site et des écosystèmes touchés par la pollution. Ce procès doit aussi permettre d’envoyer un signal au monde de l’entreprise : ce n’est pas parce que l’on est en liquidation judiciaire que l’on peut échapper aux poursuites pénales.»
Parmi les nombreuses autres parties civiles, l’agglomération de Mulhouse, la commune de Feldkirch, l’Agence de la transition écologique (Ademe) ou encore la Fédération de pêche du Haut-Rhin.
Une dépollution du site à plusieurs millions d’euros
Pour faire évoluer la situation du site et évacuer les déchets, la préfecture du Haut-Rhin est en train de «discuter avec les fournisseurs de Locacil pour que chacun récupère le tonnage vendu à l’entreprise», affirme Jean Tomé. Une première étape nécessaire mais qui ne permettra pas de «dépolluer le sol et les milieux contaminés» selon le maire.

Ce n’est pas la première fois que le site industriel de Feldkirch fait face à une pollution majeure. Le 12 juillet 2009, un incendie a ravagé le bâtiment principal de l’ancêtre de Locacil, Ecomix, spécialisée dans la revalorisation des pneumatiques, entraînant une pollution de l’air et des produits cultivés par un maraîcher du village. L’entreprise a été liquidée le 4 août 2009.
Un passif qui assombrit encore les perspectives pour ce site industriel : «Dépolluer a été estimé à 6 millions d’euros sur la partie de Locacil et plus de 4 millions d’euros pour la partie d’Ecomix qui n’appartient pas à Locacil», précise le maire. Avec seulement 1 000 habitants, la commune n’a pas un budget suffisant pour réaliser ce chantier. «Nous ne voulons pas que ce terrain demeure une friche industrielle. C’est à l’État de prendre ses responsabilités et de faire respecter le principe du pollueur-payeur», assène le maire de Feldkirch.









