Entretien

Cadmium, PFAS, pesticides : «La santé environnementale n’est la priorité d’aucun ministère», déplore cette députée

PFAS sombre. Alors que les preuves scientifiques s’accumulent sur les effets des pollutions sur la santé, l’action publique peine à suivre. Dans un rapport, la députée Les Écologistes Catherine Hervieu en apporte la preuve. Vert l’a rencontrée.
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ll y a les paroles, et les actes. Début avril, lors du sommet «One Health» («Une seule santé») à Lyon (Rhône), Emmanuel Macron affichait sa volonté de structurer une véritable politique de santé environnementale à l’échelle internationale. «Polluants éternels», cadmium, pesticides… étude après étude, les effets délétères des pollutions sur la santé humaine s’accumulent. Le ministère de la santé le reconnaît sur son site : «En Europe, les facteurs environnementaux évitables sont responsables de 1,4 million de décès par an, soit au moins 15% de la mortalité.» Pourtant, en France, la problématique semble reléguée au second plan. Le quatrième plan national santé-environnement (2021-2025) est arrivé à échéance sans qu’aucune suite n’ait été donnée.

Jeudi, la députée écologiste Catherine Hervieu a présenté les conclusions de son rapport d’évaluation des politiques de santé environnementale. © Zoé Moreau/Vert

Ce décalage n’a pas échappé à la députée de Côte-d’Or Catherine Hervieu (Les Écologistes). Depuis décembre 2024, elle mène, au sein du comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale, un travail d’évaluation des politiques de santé environnementale. Jeudi, après dix-huit mois d’auditions (de ministères, agences d’État, associations de victimes, etc.), elle a publié un rapport de plus de 200 pages formulant près de 80 recommandations à destination des décideur·ses. Dans cet entretien à Vert, elle dénonce des politiques «sous-dimensionnées» et une absence de «portage politique» sur le sujet.

Les pouvoirs publics protègent-ils suffisamment la santé des Français face aux menaces environnementales ?

Non, ce rapport met en évidence une inertie préoccupante de l’action publique, malgré des recommandations anciennes et largement convergentes sur plusieurs sujets.

«Il ne se passe quasiment plus une semaine sans qu’une nouvelle étude révèle l’ampleur des pollutions environnementales.»

L’exemple des PFAS est particulièrement parlant : alors que leur dangerosité est désormais bien documentée, la redevance visant à faire payer les pollueurs pour la dépollution n’a toujours pas été mise en place. Si elle l’avait été, certains industriels auraient déjà contribué à hauteur de plusieurs millions d’euros.

Même constat pour l’eau : les fermetures de captages se multiplient à cause des pollutions (pesticides, nitrates, PFAS), tandis que les collectivités investissent massivement pour dépolluer. On se retrouve à gérer les conséquences plutôt qu’à prévenir les causes.

Qu’est-ce qui vous a poussée à enquêter sur le sujet ?

Ce travail part d’un constat simple : il ne se passe quasiment plus une semaine sans qu’une nouvelle étude révèle l’ampleur des pollutions environnementales. Nous savons qu’elles ont des effets délétères sur la santé, et qu’ils s’aggravent avec la mise sur le marché de nouvelles molécules dont on ne connaît pas toujours les effets.

L’augmentation de certains cancers en est une illustration frappante : la progression du cancer du sein, qui apparaît sous des formes très agressives chez des femmes de plus en plus jeunes ; ou encore les clusters de cancers pédiatriques, comme dans la plaine d’Aunis, près de La Rochelle. Ces phénomènes interrogent : face à ces signaux, l’action publique est-elle à la hauteur ?

Catherine Hervieu, à Paris, jeudi 16 avril 2026. © Zoé Moreau/Vert

En tant que responsable politique, je ne pouvais pas me contenter de constater. J’ai donc rejoint le comité de contrôle des politiques publiques et proposé une évaluation sur la question. Cette initiative, retenue par mes collègues, a donné lieu à dix-huit mois d’auditions et de travaux, qui ont abouti à ce rapport.

L’actualité récente autour du cadmium est-elle symptomatique de cette inertie ?

Oui, très clairement. Le cadmium est classé cancérogène avéré depuis 1993, mais les mesures tardent à être prises malgré des alertes répétées. Ce schéma n’est pas nouveau. On l’a déjà observé avec l’amiante ou le chlordécone, par exemple : prohibé aux États-Unis dès 1973, il a fallu attendre les années 1990 pour une interdiction en France. Les raisons étaient économiques, mais aussi liées à l’éloignement géographique des territoires concernés. Résultat : des populations durablement contaminées et un coût colossal de dépollution. Nous passons trop souvent notre temps à réparer, avec cette logique du «après moi le déluge».

Quels sont les freins à l’action politique ?

Ils sont d’abord réglementaires : les procédures d’évaluation et d’autorisation des substances chimiques sont longues et complexes, ce qui retarde les décisions.

Mais le principal frein est politique. La santé environnementale ne bénéficie d’aucun portage et n’est la priorité d’aucun ministère. Elle entre souvent en conflit avec d’autres priorités, comme la compétitivité ou l’emploi. Dans ces arbitrages, elle est désavantagée : elle implique des coûts immédiats, alors que ses bénéfices – des maladies évitées – sont moins visibles à court terme.

«Il est urgent de renforcer les moyens alloués à la recherche.»

Cette situation interroge sur la vision politique des dernières années, régulièrement marquée par une forme de «business as usual» [«comme si de rien n’était», NDLR]. Or, les conséquences sont terribles, sur le plan sanitaire, mais aussi économique. Une personne de 40 ans arrêtée dans son élan par une maladie, ça génère forcément des coûts…

Le manque de moyens alloués à la recherche aggrave-t-il cette situation ?

Oui. L’incertitude scientifique est fréquemment utilisée pour retarder les décisions, et les moyens des agences sanitaires ne sont pas à la hauteur des enjeux. L’Anses [l’agence nationale de sécurité sanitaire française, NDLR] et Santé publique France voient leurs missions s’élargir, tandis que leurs budgets stagnent, voire diminuent. Le programme national de recherche «environnement, santé, travail» de l’Anses a par exemple vu son budget réduit de moitié depuis 2025, alors même qu’il est le seul strictement dédié à la santé environnementale…

De manière générale, nous avons des lacunes criantes dans la connaissance des effets sanitaires des pollutions environnementales. Le Centre international de recherche sur le cancer n’a évalué qu’environ 70 substances actives sur plus d’un millier utilisées ces dernières décennies.

Les risques sanitaires évoluent aussi sous l’effet du réchauffement climatique : canicules, inondations, événements extrêmes… Aujourd’hui, plusieurs rapports soulignent que les capacités d’évaluation de ces risques sont insuffisantes. Il est donc urgent de renforcer les moyens alloués à la recherche sur le sujet.

Quel rôle jouent les lobbys dans cette inertie ?

Certaines industries [chimiques, agrochimiques, transports… NDLR] disposent de moyens considérables pour influencer les décisions publiques : elles financent des études, s’immiscent dans certaines instances consultatives, naviguent entre le public et le privé… Cela présente un véritable risque pour la démocratie.

«Avec de la volonté politique, on peut impulser de véritables changements.»

À l’Assemblée, il m’arrive d’entendre des arguments directement inspirés de ces industriels aux intérêts privés très éloignés de l’intérêt général. Cette influence se retrouve aussi au niveau de l’exécutif et, plus largement, à l’échelle européenne, où les moyens des industriels dépassent largement ceux des associations.

Cette situation suscite une forte incompréhension chez les citoyens, notamment chez les malades, qui dénoncent des logiques économiques perçues comme prioritaires par rapport à leur santé.

À quoi ressemblerait une politique publique qui prendrait réellement en compte la «santé environnementale» ?

Ce serait une politique transversale, qui intégrerait pleinement la santé dans toutes les décisions publiques : gestion de l’eau, transport, logement… Prenez les transports, par exemple : développer des alternatives à la voiture pour les trajets courts, encourager la marche et le vélo, ce sont des choix politiques bons pour le climat, et pour la santé.

Concernant la qualité de l’eau, une bonne politique publique serait de systématiser la protection des captages d’eau. On pourrait imaginer un système qui rémunère les agriculteurs pour service rendu lorsqu’ils acceptent de ne pas épandre de pesticides sur des zones proches de captages d’eau, ou bien les aider à se convertir en bio.

Il s’agirait aussi de mettre en place des mécanismes économiques cohérents, comme une véritable application du principe «pollueur-payeur».

Des politiques efficaces sont possibles : les directives européennes sur la qualité de l’air ont permis des améliorations mesurables, sur la diminution des concentrations de particules fines et de dioxyde d’azote dans l’air. Dans le rapport, on est très clairs : avec de la volonté politique, on peut impulser de véritables changements.

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