Julien Le Guet, figure de la lutte contre les bassines comparait de nouveau devant la justice : «Plus l’État est autoritaire, plus ça renforce la lutte»

Prendre bassine.
Convoqué à la cour d’appel de Poitiers ce mercredi 27 mai, le porte-parole de Bassines non merci !, Julien Le Guet, enchaîne les procès intentés dans le cadre de la lutte antibassines. Si la multiplication de ces attaques n’entame pas la mobilisation, elle révèle selon lui une tendance autoritaire préoccupante.
Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci ! à Melle le 20 mai 2026. © Sylvain Lapoix/Vert

Organisation de manifestations interdites, diffamations, dégradations, vol… Co-porte-parole de Bassines non merci ! (BNM), principal mouvement d’opposition aux projets de stockage d’eau à vocation agricoles, Julien Le Guet fait l’objet depuis deux ans d’une longue série de procédures judiciaires liées à cette lutte.

Le 6 mai dernier, il a pour la première fois été condamné en appel à une peine de prison ferme, aménagée en six mois de bracelet électronique pour «participation à un groupement», «menaces de destruction», «vol d’une pelle» et «inscriptions sur un panneau» lors d’un rassemblement le 22 octobre 2022.

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Il s’apprête à comparaître ce mercredi 27 mai devant la cour d’appel de Poitiers (Vienne) pour avoir organisé la manifestation anti-bassines à Sainte-Soline du 25 mars 2023, non autorisée par les autorités, aux côtés de Nicolas Girod, ex-porte-parole national de la Confédération paysanne, Benoit Jaunet, porte-parole de la Confédération paysanne 79 et Benoit Feuillu, co-porte-parole des Soulèvements de la terre.

Cette mobilisation massive avait réuni plusieurs milliers de personnes pour s’opposer à la réserve d’eau de la commune, la plus grande prévue dans le projet Sèvre Niortais Marais poitevin. Elle avait été violemment réprimée par la police, faisant 200 blessés parmi les manifestant·es, dont quatre graves.

Vert a rencontré Julien Le Guet à Melle (Deux-Sèvres), où il est libre de ses mouvements jusqu’à son rendez-vous avec un·e juge d’application des peines. Il a évoqué «l’acharnement judiciaire» dont il considère être la cible, ses effets sur la lutte et le signal qu’il représente pour notre démocratie.

Vous êtes visés par de nombreuses procédures en lien avec plusieurs actions d’oppositions aux mégabassines. Où en êtes-vous ?

Je suis à mi-chemin d’un marathon judiciaire commencé en décembre : six procès en six mois. Demain [jeudi 21 mai 2026, NDLR], je serai à Paris pour un procès en diffamation intenté par l’ancienne préfète des Deux-Sèvres, Emmanuelle Dubée [la décision sera rendue le 2 juillet, NDLR]. Le mercredi 27 mai, je comparaîtrai à Poitiers pour un procès en appel pour l’organisation de la deuxième manifestation de Sainte-Soline.

Puis un dernier procès en appel le 29 juin pour un tag réalisé le le 1er mai 2023 qui m’est attribué et qui indiquait «pour Serge et les 200 blessés de Sainte-Soline, Dubée, Vestieu, Darmanin en prison» [en référence aux blessé·es de la manifestation du 23 mars 2023, NDLR].

Comment avez-vous vécu votre condamnation par la cour d’appel de Poitiers à une peine de prison ferme aménagée en bracelet électronique le 6 mai dernier ?

C’était un choc : je m’étais dit que, raisonnablement, ça ne pourrait pas aller aussi loin. Les six mois de bracelet électronique ne faisaient même pas partie des réquisitions. Un militant écolo qui prend une peine de prison ferme en France, il n’y a que deux précédents à ma connaissance : José Bové et une militante de Dernière Rénovation, en novembre dernier, dont la condamnation a constitué un passage du Rubicon en matière de répression systématique des militants.

Mais je ne suis pas la seule victime de cette évolution, je ne suis que la partie émergée de l’iceberg. Des camarades de lutte ont fait de la garde à vue pour une banderole sur un pont. D’autres personnes engagées dans les luttes écologistes sont également poursuivies. Les idées et les méthodes de l’extrême droite visant à cibler tout opposant politique sont déjà à l’œuvre.

Quel est l’effet de la multiplication des procédures sur la lutte anti-bassines ?

Une bonne partie de mon énergie militante est tournée vers la réponse aux convocations judiciaires : il faut s’organiser, construire des argumentaires, trouver les témoins… Je suis mobilisé sur ces aspects de défense au lieu d’être à l’offensive sur les dossiers : je ne peux pas me mobiliser sur la loi d’urgence agricole, ce qui devrait être une priorité. Une de nos réponses collectives, c’est de faire de ces moments des rassemblements, des luttes, des événements mobilisateurs… Nous maintenons le rapport de force.

Depuis l’été 2024 où Bassines non merci ! avait organisé le «Village de l’eau» et une grande mobilisation à La Rochelle, vous n’avez plus lancé d’appel national à manifester. Est-ce une conséquence de la multiplication de ces procédures ?

Pas du tout : si nous n’avons pas lancé d’appel national, c’est parce que tous les projets de mégabassines sont à l’arrêt depuis deux ans ! C’est la preuve que notre lutte fonctionne, y compris sur le plan judiciaire. Je rappelle que la bassine de Sainte-Soline doit être considérée à ce jour comme illégale [le 18 décembre 2024, la Cour administrative d’appel de Bordeaux a jugé illégales les autorisations environnementales de quatre réserves, dont Sainte-Soline, NDLR], et que le rapporteur public a réclamé le 5 mai 2026 la remise en état des terrains de cinq bassines illégales en Charente-Maritime.

Julien Le Guet regrette de ne pas avoir le temps de se mobiliser contre la loi d’urgence agricole. © Sylvain Lapoix/Vert

La stratégie mise en place par l’État et les porteurs de projets, en connivence avec le lobby agro-industriel, repose sur l’idée que nous sommes des mouvements verticaux, hyper hiérarchisés. Or c’est tout l’inverse ! Je suis un porte-parole, je ne suis ni seul, ni irremplaçable.

Le lendemain de ma condamnation du 6 mai, une action de débâchage [dégradation de la bâche étanche recouvrant le fonds des mégabassines, NDLR] a été revendiquée à Lusseray (Deux-Sèvres) et Pamproux (Vienne) par un collectif d’action qui s’est fait appeler «Amicale des débacheurs permanents du Poitou-Charentes». Je l’ai appris le matin même par un SMS envoyé par une journaliste de la presse locale.

Leur stratégie de dissuasion a l’effet inverse de celui attendu. C’est comme la répression de la deuxième mobilisation contre Sainte-Soline. Je ne suis pas convaincu qu’on freine une lutte en envoyant 5 000 grenades sur des crânes ou en coupant les têtes du mouvement : plus l’État est autoritaire, et plus ça renforce la lutte.

Quand avez-vous pris conscience du risque judiciaire dans la lutte contre les mégabassines ?

Nous savions que la bataille judiciaire ferait partie de la lutte dès la création du collectif en 2017. Nous avons d’abord été soumis à un cycle d’auditions libres puis, au bout de trois ans, les premières gardes à vue, ça a été crescendo. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui restera dans la mémoire collective. Je suis conscient de ce que je représente pour l’État, que je suis une cible.

Qui sont les personnes qui vous poursuivent ?

La liste des plaignant·es en dit long : au tribunal, nous avons en face de nous la mairie de Niort, la coopérative agricole Ocealia, la société anonyme Coopérative de l’eau des Deux-Sèvres (ou Coop de l’eau) qui porte le projet de 16 bassines et l’État… C’est un révélateur, ça clarifie le parti pris du gouvernement en faveur de l’agro-industrie. Pour l’affaire de dégradation qui a débouché sur la peine de rétention à domicile et bracelet électronique, c’est l’État associé à la Coopérative de l’eau qui a fait appel.

L’objet même des poursuites pose question, certaines affaires sont des pécadilles ! Suite à l’action de la «Grillade party» du 22 octobre 2022 [rassemblement à l’occasion de la pose des grilles autour du chantier de la bassine de Sainte-Soline, NDLR], la coopérative agricole Ocealia nous a poursuivi pour un vol de pelle et un tag au Veleda sur un panneau qui s’efface avec un coup d’éponge humide. Rien que pour cela, il y a eu un procès en première instance et un appel.

Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci !, comparait ce mercredi devant la justice. © Sylvain Lapoix/Vert

Je n’ai pas d’animosité vis-à-vis de la justice. En revanche, le rôle des procureurs est clair : c’est eux qui décident si une plainte est recevable, quels moyens seront mis… Parallèlement, il y a des dossiers de détresse, de violence, qui ne sont pas traités. Dans le même temps, des membres de la Coordination Rurale peuvent s’attaquer au café où on se trouve sans que la gendarmerie ne bouge ou ne prenne la moindre photo qui pourrait permettre d’identifier ceux qui procédaient à ces menaces et ces dégradations. Ces pratiques font le lit du fascisme et développent le sentiment d’impunité qui expose les militants à des agressions, jusqu’à ce jour toutes classées sans suite.

Quels seront les effets concrets de votre dernière condamnation ferme à 6 mois sous bracelet électronique ?

Pour les personnes qui, comme moi, n’ont pas d’activité professionnelle régulière, c’est une autorisation de sortie de 8 heures à midi et une demi-journée par week-end. Il peut y avoir des aménagements accordés, notamment sur des critères d’activité professionnelle ou de santé. Je crains de ne pas pouvoir bénéficier des mêmes largesses que Nicolas Sarkozy : je ne pourrai probablement pas partir aux Seychelles !

Je pourrai recevoir des camarades, bosser sur mon projet de bande dessinée… Mais, en pratique, cela atteindra profondément ma vie sociale et politique. Et, s’il y a une canicule, je ne pourrai même pas aller me rafraîchir dans une rivière !

Que se passera-t-il après cette série de procès ?

Normalement, toutes les plaintes qui me visaient seront purgées cet été. Maintenant, notre objectif, c’est de tout faire pour que les responsables des violences de Sainte-Soline 2 comparaissent en justice. En cas de décision défavorable, nous étudierons l’opportunité d’aller en cour de Cassation, et même à la cour européenne des droits de l’Homme s’il le faut. C’est un marathon.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Alors que les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

Alors que le débat démocratique est pollué comme jamais, nos journalistes ont un rôle inédit à jouer. 

Pour répondre à cette urgence écologique et de santé publique, Vert monte une toute nouvelle équipe d’enquête et solutions spécialisée dans la santé et les pollutions, et va se renforcer sur le climat.

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