À la toute fin des années 1990, une mystérieuse maladie touche près de 300 personnes et cause une centaine de décès en Asie du Sud-Est. Le virus en question – nommé «Nipah» – a pour foyer de vastes élevages de porcs du sud de Kuala Lumpur (Malaisie). Pour endiguer l’épidémie, plus d’un million d’animaux sont abattus. Des études révéleront que ces derniers avaient eux-mêmes été contaminés par des chauves-souris géantes porteuses de l’infection, qui s’étaient rapprochées des zones agricoles après la destruction des forêts où elles vivaient.

Cette interconnexion indéniable entre la santé des humains, des animaux et des écosystèmes est au cœur de l’approche «One Health» («Une seule santé»), portée depuis une vingtaine d’années par des scientifiques et des organismes de santé à travers la planète. Ce concept novateur est mis à l’honneur avec le tout premier sommet One Health, présidé ce mardi à Lyon (Rhône) par la France et l’Indonésie.
Chef·fes d’État et de gouvernement, organisations internationales, scientifiques, représentant·es de la société civile, du monde de l’entreprise… Cette grande conférence – précédée d’un colloque scientifique lundi – tend à renforcer le dialogue entre les pays et les disciplines, et à impulser de nouvelles actions autour de ce concept encore méconnu du grand public.
Un nouveau paradigme : penser ensemble la santé des personnes, des animaux, des plantes et des écosystèmes
«Il faut d’abord voir le One Health comme un mouvement qui a émergé il y a une cinquantaine d’années, quand on a commencé à prendre conscience des limites planétaires», retrace Aurélie Binot, anthropologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). La notion même de «One Health» est créée au début des années 2000, à l’occasion d’une conférence scientifique fondatrice à New York.
En 2020, la pandémie de Covid-19 (elle aussi d’origine animale) expose au grand jour l’importance de cette approche préventive. Référence mondiale en la matière, le groupe d’expert·es de haut niveau pour l’approche «One Health» (OHHLEP) s’accorde deux ans plus tard sur une définition officielle : «Une approche intégrée et unificatrice qui vise à optimiser la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes, et à trouver un équilibre entre ces dimensions, de manière durable.»
«C’est un retour aux fondamentaux de la science, estime Agnès Soucat, responsable de la division santé et protection sociale de l’Agence française de développement (AFD). Au lieu de partir de la maladie et de sauter au médicament, on repart sur ce qui fait la santé humaine : l’alimentation, l’air, l’eau, les contacts avec les animaux, les sols, les plantes…» Un principe théoriquement simple, avec de nombreux exemples concrets :
🐖 Ebola, dengue, sida… 75% des maladies infectieuses émergentes chez l’humain proviennent du monde animal (sauvage comme d’élevage). Les activités humaines (intensification de l’agriculture et du commerce, urbanisation, déforestation…) favorisent clairement la mise en contact avec les animaux et la propagation de ces pathologies.
🦅 La biodiversité a un «effet dilution» : plus les écosystèmes sont riches et diversifiés, plus la transmission des maladies est entravée. À l’inverse, la perte d’espèces peut avoir des effets négatifs en cascade. En Inde, la disparition des vautours qui régulaient les carcasses de bovins a par exemple mené à une hausse des cas de rage (30 000 décès par an dans le pays).
🌿 Le développement de certaines plantes envahissantes menace d’autres espèces végétales, ainsi que certaines productions agricoles. Mais elles peuvent aussi avoir un impact sur la santé humaine : pathologies respiratoires, allergies…
🌡️ Le changement climatique a déjà un impact sur de nombreuses populations animales et végétales, mais aussi sur la santé publique, notamment chez les plus vulnérables : surmortalité lors des vagues de chaleur, renforcement de la malnutrition, stress et troubles psychologiques…
🦟 La hausse globale des températures favorise aussi l’extension géographique d’insectes vecteurs de maladies. Dans l’Hexagone, c’est le cas du moustique tigre (qui a causé près de 800 cas de chikungunya en 2025, un record) ou de la fièvre catarrhale ovine dans les élevages, apparue en 2006 après la montée vers le nord des moucherons piqueurs qui la transmettent.
Une approche nouvelle : plusieurs initiatives concrètes en France et ailleurs
S’il est d’abord un concept scientifique, le «One Health» est aussi et surtout une méthode nouvelle. «C’est un cadre de pensée qui nous amène à agir, à coopérer dans des schémas nouveaux, détaille Aurélie Binot. Il nous faut raisonner de manière intersectorielle, décloisonner les questions strictement environnementales ou sanitaires : on est toujours à l’interface entre les deux.»
Cette approche est un idéal vers lequel devraient tendre les politiques publiques. Un «virage» s’est opéré ces dernières années dans les stratégies de santé mondiales, constate Agnès Soucat. «On sort d’une approche où on attaque une seule maladie à la fois : un grand programme sur le sida, un autre sur le paludisme… Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où les risques environnementaux augmentent de façon exponentielle, il faut développer des systèmes de santé différents qui équipent nos sociétés pour prévenir et répondre à ces risques.»
Là encore, des initiatives concrètes existent, dans le domaine de la recherche comme dans celui des politiques publiques :
📋 En décembre 2024, le «Giec de la biodiversité» a publié un vaste rapport sur l’interconnexion entre les crises de la biodiversité, de l’eau, de l’alimentation, de la santé et du changement climatique. Ses auteur·es appellent notamment à sortir d’une gestion séparée «en silo» (notre entretien).
🤝 En mars 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) ont signé un accord pour renforcer leur coopération autour de l’approche «One Health».
🦠 De plus en plus de programmes de recherche regroupent les disciplines : biologie, médecine, écologie, sciences sociales… C’est le cas pour l’antibiorésistance, ces bactéries de moins en moins sensibles aux antibiotiques après leur usage massif en santé humaine et animale. Elle pourrait causer jusqu’à dix millions de morts par an en 2050.
🦆 Des maladies font l’objet de programmes de surveillance qui allient services vétérinaires, de médecine, de contrôle de l’environnement… C’est le cas de la grippe aviaire, qui nécessite un suivi des contaminations d’oiseaux sauvages comme d’élevage, des coronavirus en Asie du Sud-Est, de la fièvre de la vallée du Rift au Sénégal…
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