Depuis plus d’une décennie, les alertes scientifiques se multiplient autour du cadmium, ce métal lourd hautement toxique qualifié de «bombe sanitaire». Il est identifié au niveau européen comme un contaminant préoccupant pour la santé publique, car reconnu comme «cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction» (CMR). Naturellement présent dans l’environnement, il se retrouve surtout dans les engrais phosphatés – ces fertilisants issus de roches riches en phosphore, largement utilisés en agriculture pour soutenir les rendements. Épandu dans les champs, le cadmium s’infiltre dans les sols, est absorbé par les cultures, et finit dans nos assiettes.
Mercredi, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a de nouveau sonné l’alarme, appelant les pouvoirs publics à «agir dès à présent» et à «appliquer dès que possible des valeurs limites en cadmium» pour les engrais phosphatés (notre article). Faute d’action, prévient-elle, «des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population».
Réglementer les engrais, c’est précisément ce que défend le député (Les Écologistes) de Charente-Maritime Benoît Biteau. Le 4 février, il a déposé une proposition de loi «visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Prévue à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 12 février dans le cadre de la niche parlementaire des Écologistes, elle n’a finalement pas été examinée, faute de temps. Interrogé par Vert, le parlementaire dénonce une inaction «criminelle» de l’État et réaffirme l’urgence d’agir.
En quoi le cadmium est-il une «bombe sanitaire», comme l’affirme votre proposition de loi ?
Sa dangerosité est connue depuis longtemps et pourtant les pouvoirs publics ne font rien. Il a été classé cancérogène certain dès 1993 par le Centre international de recherche sur le cancer. Cela fait plus de trente ans qu’on sait qu’il est extrêmement dangereux et surtout qu’il n’a aucun intérêt biologique. Contrairement à d’autres éléments utiles à faible dose, le cadmium est uniquement toxique.

Son spectre de toxicité est très large : au-delà de son caractère cancérogène, c’est un perturbateur endocrinien, un facteur de maladies cardiovasculaires et une cause importante d’ostéoporose. Il est aussi impliqué dans des cancers particulièrement graves, comme celui du pancréas, dont le taux de survie est très faible, autour de 5%. Or, selon les données de l’Anses, ce cancer a été multiplié par quatre en une trentaine d’années.
L’imprégnation des Français au cadmium a-t-elle augmenté ?
Oui, et de manière très préoccupante. En dix ans, le taux d’imprégnation a doublé dans la population française. C’est une évolution extrêmement inquiétante. Les enfants sont les plus exposés : pendant la croissance, le cadmium se fixe dans les os à la place du calcium. Cela favorise ensuite l’apparition d’ostéoporose à l’âge adulte. Autrement dit, les jeunes générations actuelles risquent de payer cette exposition plus tard.
Cette situation est-elle spécifique à la France ?
Oui, elle atteint des niveaux incroyables. Quand on compare ce taux d’imprégnation avec d’autres pays, notamment des pays européens – Belgique, Allemagne, Italie, Espagne, notamment –, on est deux à trois fois supérieur en France. Pour les enfants français, c’est quatre fois supérieur aux enfants américains. On voit bien à quel point on a une thématique franco-française qui n’a pas été traitée et qui est particulièrement inquiétante.
Comment expliquer ces écarts ?
Ils s’expliquent principalement par notre dépendance aux engrais phosphatés issus de gisements marocains, qui sont particulièrement riches en cadmium. En faisant ce choix d’approvisionnement, on a progressivement contaminé les sols agricoles, puis l’alimentation, et enfin les corps humains. Aujourd’hui, 75% du cadmium présent dans les sols agricoles et 55% de celui retrouvé dans le corps humain proviennent de ces engrais.
La réglementation française est-elle plus permissive qu’ailleurs ?
Oui, et c’est en partie lié à une dérogation accordée à la France. En théorie, la réglementation de l’Union européenne fixe un plafond à 60 milligrammes de cadmium par kilo de P2O5 [le phosphore, NDLR] dans les engrais phosphatés. Mais la France a obtenu de pouvoir aller au-delà, avec une limite fixée à 90 mg/kg aujourd’hui. Cette dérogation explique en grande partie pourquoi les sols français sont plus contaminés que ceux de nos voisins.
D’autant que certains pays ont déjà anticipé un durcissement des normes : la Finlande, par exemple, applique un seuil de 20 mg/kg, conformément aux recommandations des agences sanitaires. En comparaison, nous autorisons des engrais contenant 50% de cadmium en plus.
Quelles solutions existent pour réduire cette contamination ?
Le levier principal est clair : réduire la teneur en cadmium des engrais phosphatés. C’est même l’objet de la proposition de loi que je porte. L’objectif est d’aligner rapidement la France sur les recommandations des agences sanitaires, avec un seuil à 20 mg de cadmium par kilo de P2O5 – niveau à partir duquel on peut commencer à inverser la courbe de contamination.
Pour y parvenir, plusieurs options existent : s’approvisionner auprès de gisements naturellement moins contaminés, notamment en Finlande ou en Norvège, ou recourir à des techniques de décadmiation. Ces solutions sont déjà opérationnelles. Le Maroc lui-même a réussi à diviser par deux la teneur en cadmium de ses engrais en un an grâce à ces procédés.
La proposition de loi ne vise donc pas à interdire les engrais phosphatés, mais à imposer l’usage d’engrais beaucoup moins chargés en cadmium, en s’appuyant sur des alternatives déjà disponibles.
Cela aurait-il un coût pour les agriculteurs ?
Non, car ces engrais phosphatés en provenance d’Europe du Nord ne sont pas plus chers que ceux du Maroc. Et lorsqu’on utilise des engrais issus de gisements comme ceux du Maroc en y ajoutant des procédés de décadmiation, on parle d’environ deux euros supplémentaires par hectare et par an.

C’est un niveau de coût extrêmement faible. On ne peut pas sérieusement soutenir que la compétitivité de l’agriculture française serait menacée pour un tel montant. L’argument économique avancé pour justifier l’inaction ne tient donc pas. Il relève davantage d’un alibi que d’une réalité, surtout au regard des enjeux sanitaires.
Que fait le gouvernement face à cette urgence ?
Une trajectoire de réduction avait été mise sur la table dans le cadre d’une consultation publique : un passage à 40 mg de cadmium par kilo de P2O5 au 1er janvier 2027, puis à 20 mg au 1er janvier 2030. Mais, depuis fin 2023, malgré des annonces, cette réforme n’a toujours pas été adoptée. Et la France reste aujourd’hui à 90 mg/kg.
Ce matin, le gouvernement a évoqué un objectif de 20mg/kg à l’horizon 2038. Attendre autant, c’est criminel, selon moi, au regard des recommandations des agences sanitaires et de l’urgence du problème.
Pourquoi un tel retard ?
Il s’explique en grande partie par des considérations diplomatiques et économiques. La France entretient des relations étroites avec le Maroc, dont les engrais phosphatés représentent une ressource stratégique. Ce choix d’approvisionnement a été privilégié dans la durée, malgré leur forte teneur en cadmium. Et, aujourd’hui encore, il pèse sur notre santé. Or si l’on se base strictement sur les données scientifiques, rien ne justifie de maintenir cette dépendance, alors que des alternatives existent.
Les agriculteurs sont-ils conscients du problème ?
Non, et ils n’en sont pas responsables. Ce sont même les premières victimes de cette situation. Ils ont utilisé ces engrais sans disposer d’informations claires sur leur teneur en cadmium. Aujourd’hui encore, il n’existe pas de véritable transparence : les niveaux de cadmium ne sont pas systématiquement indiqués, ni sur les factures ni sur les produits. Cela pose un problème majeur de traçabilité et d’information.
Peut-on dépolluer les sols ?
C’est extrêmement difficile. Le cadmium est un métal lourd qui s’accumule et persiste dans les sols sur le long terme. Il existe bien certaines plantes capables de l’absorber en partie, mais ces solutions restent limitées et ne permettent pas une dépollution rapide ou à grande échelle. En revanche, certaines pratiques d’agriculture biologique pourraient limiter notre exposition au cadmium.
Manger bio protège-t-il du cadmium ?
Il faut rester prudent, car l’agriculture biologique n’interdit pas totalement l’usage d’engrais phosphatés. Mais, dans les faits, les analyses montrent qu’à produit équivalent, les aliments issus de l’agriculture biologique contiennent en moyenne deux fois moins de cadmium.
Cela s’explique par des pratiques différentes : moins d’apports d’engrais phosphatés, et davantage de recours à des mécanismes naturels, comme les cultures intermédiaires qui vont chercher le phosphore en profondeur pour le restituer au sol. Ces pratiques permettent de fertiliser sans enrichir les sols en cadmium.
Où en est votre proposition de loi ?
Le texte est prêt, mais il n’a pas encore pu être examiné. Il n’avait pas été inscrit en bonne position lors de la niche parlementaire précédente, faute d’avoir été considéré comme prioritaire à ce moment-là. L’objectif est désormais de le présenter dans une niche transpartisane au mois de mai, avec l’espoir de recevoir le soutien du bloc central, notamment d’Ensemble pour la République et d’Horizons.
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