
Au son des tambours, une soixantaine de membres des Premières Nations entrent en cercle dans le parc Dufferin Grove de Toronto, ce samedi 13 juin. Les Premières Nations constituent l’un des trois grands groupes de peuples autochtones reconnus au Canada, aux côtés des Inuits et des Métis.
Toutes et tous participent au plus grand pow-wow extérieur de la principale ville du pays, organisé par Na-Me-Res, une ONG qui aide les hommes autochtones sans-abri. Ces grands rassemblements, organisés chaque week-end dans une ville différente d’Amérique du Nord, célèbrent «la culture et le pouvoir des différents peuples autochtones» à travers des danses et des chants, explique Jaccy Kapaqupat, bénévole à Na-Me-Res et membre de la nation Attawapiskat.

Cette année pourtant, les festivités ont un goût amer. Habituellement organisé à Fort York, à proximité du centre-ville de Toronto, le pow-wow a dû céder sa place et se déroule plus loin. En cause : la Coupe du monde de football, organisée en partie au Canada (à Toronto et à Vancouver). À l’emplacement habituel de l’évènement, un festival dédié aux supporter·ices se tient jusqu’au 19 juillet. Les billets journaliers peuvent atteindre 300 dollars canadiens (185 euros).

«La Fifa et le Canada ne peuvent pas affirmer prendre en compte les autochtones lorsque nous sommes obligés de céder notre place pour une Coupe du monde», s’insurge Ilalaia, au sortir d’une danse pendant laquelle elle représentait la nation Anishinaabe.
«C’est juste du spectacle»
Pourtant, la Fifa, organisatrice du Mondial, revendique sur son site internet «une édition plus inclusive que jamais». Elle met en avant une Coupe du monde en forme d’outil de réconciliation avec les peuples autochtones. Des accords prévoient que les Premières Nations Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh soient consultées et associées à l’organisation de la compétition, en lien avec la ville et la province de Vancouver (à l’ouest du pays).
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À Toronto, six groupes ou artistes issus des Premières Nations figurent parmi la trentaine programmée au festival Fifa. Le 21 juin sera d’ailleurs dédié à la Journée nationale des peuples autochtones. Des danseur·ses traditionnel·les ont également participé à la cérémonie d’ouverture canadienne du Mondial, le 11 juin. Quant à l’affiche officielle de la Coupe du monde à Vancouver, elle intègre des éléments inspirés de leurs cultures autour d’un gigantesque ballon.

Au pow-wow de Toronto, alors que les danses traditionnelles se succèdent sous un soleil de plomb, Steve Teekens, directeur de Na-Me-Res et membre de la nation Nipissing, s’agace de l’image renvoyée par la Fifa : «Ils ne veulent pas partager notre culture. Ce qu’ils font est symbolique, mais ce n’est pas assez vrai. Cette Coupe du monde est une mauvaise chose pour nous.» «C’est juste du spectacle, abonde Jaccy Kapaqupat, occupé à porter des cartons entre les stands d’art autochtones. Ils veulent montrer un Canada rêvé.»
«Il n’y a pas vraiment eu de dialogue avec la Fifa»
Cette Coupe du monde se déroule sur les territoires de plusieurs Premières Nations. À Vancouver, les matchs ont lieu sur des territoires non cédés, c’est-à-dire jamais abandonnés, vendus ou transférés à l’État canadien. À Toronto, ils se tiennent sur des territoires traditionnels couverts par des traités coloniaux.
Ces territoires s’inscrivent dans une longue histoire de dépossession des peuples autochtones liée à la colonisation. «Les terres et les ressources qui appartenaient aux collectivités indiennes leur ont été retirées, bien souvent sans indemnités, et parfois en échange d’une indemnité insuffisante», indique le gouvernement canadien dans un rapport publié sur son site internet.

De son côté, la Fifa reconnaît que les matchs au Canada se dérouleront sur des territoires traditionnels de différentes nations. Insuffisant, selon Jaccy Kapaqupat : «On ne fait pas une Coupe du monde sur des terres volées.» Steve Teekens d’ajouter : «Il n’y a pas vraiment eu de dialogue avec la Fifa sur cette question, c’est vraiment décevant.»
Des réalités sociales invisibilisées
Au-delà du discours de réconciliation porté par la Fifa et les autorités canadiennes, certain·es représentant·es autochtones estiment que la compétition met en lumière un décalage avec leurs conditions de vie. Ce, malgré des investissements fédéraux en faveur du développement de programmes sportifs autochtones.
Dans les allées du pow-wow, Anne Charama, artisane d’art de la nation Odawa, évoque les difficultés du quotidien : «Beaucoup de nos familles sont confrontées à la pauvreté, n’ont pas de travail, tombent dans l’alcool ou la drogue.»
Au Canada, les Premières Nations représentent 4,6% de la population. Parmi elles, 11,8% vivaient dans la pauvreté en 2020, contre 7,9% pour les non-autochtones, selon les données du recensement de 2021. Ce taux ne prend pas en compte les personnes vivant en réserve (une terre réservée à une ou plusieurs Premières Nations, souvent en territoire rural), pour lesquelles les données sont indisponibles. Le gouvernement canadien reconnaît par ailleurs que «les enfants autochtones continuent aussi d’être surreprésentés dans les foyers d’accueil».

Pour Steve Teekens, cette réalité reste largement invisible dans le cadre du Mondial : «Nous avons énormément de personnes confrontées à la solitude parmi les autochtones. Beaucoup travaillent aussi dans les aéroports, des métiers essentiels. Tout cela, la Coupe du monde ne le montre pas.»
Au pow-wow de Toronto, certain·es membres des Premières Nations, comme Jaccy Kapaqupat, voient dans l’évènement une occasion manquée : «Cette Coupe du monde ne sera pas celle de la réconciliation.»











