
«On joue un peu avec notre santé.» Jeudi 25 juin, après avoir disputé le championnat de France du contre-la-montre sous la canicule, la coureuse de l’équipe FDJ-Suez, Marine Le Net, résumait le malaise grandissant dans le monde du cyclisme, auprès de Directvelo.
Alors que le Tour de France masculin s’élance ce samedi de Barcelone (Espagne), et que l’épreuve féminine débutera le 1er août, une question s’impose : la plus grande course cycliste au monde peut-elle encore se courir en plein été, à l’heure du réchauffement climatique ?
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«La compétition flirte déjà avec les seuils critiques» de chaleur, estime auprès de Vert Benjamin Sultan, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et auteur-contributeur du sixième rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Avec le réchauffement climatique, «les épisodes de chaleur extrême ont augmenté en fréquence, en ampleur et en durée dans de nombreux endroits à travers le monde. L’Europe ne fait pas exception : l’été 2022 a été le plus chaud jamais enregistré, tandis que les étés 2019 et 2023 ont battu plusieurs records quotidiens de température», rappelle l’IRD dans une étude publiée en février.
Vers une édition 2026 brûlante ?
Les scientifiques analysent aussi ce que l’on appelle la température WBGT (Wet bulb globe temperature, ou «température humide», en français), un indice mesurant la capacité du corps humain à se refroidir. Ainsi, à Toulouse, Perpignan ou Lyon, les équipes de l’IRD ont observé ces dernières années de plus en plus d’épisodes de chaleur dépassant les 28 degrés Celsius (°C) WBGT.
L’Union cycliste internationale (UCI), organe de supervision mondial du cyclisme, utilise cet indicateur pour élaborer son protocole fortes chaleurs, appliqué pendant le Tour. Au-delà de 28°C WBGT, l’instance considère les risques liés à la chaleur comme «élevés» et recommande une adaptation des épreuves, pouvant aller jusqu’à leur annulation.
Si un tel seuil n’a pour le moment jamais été atteint lors de la Grande Boucle, «il n’est pas impossible qu’il soit dépassé cette année», considère Benjamin Sultan. De fortes chaleurs sont attendues dès la première semaine de compétition.

Celles-ci font peser des risques sur la santé, même si les athlètes sont «plus habitués que les amateurs» aux fortes températures, rappelle Valentin Guillemin, médecin de l’équipe cycliste féminine Ma Petite entreprise, engagée sur le Tour de France 2026.
Les coureur·ses «peuvent souffrir de crampes, voire de coups de chaleur [lorsque la température corporelle atteint ou dépasse les 40°C, NDLR], qui peuvent être létaux», souligne Benjamin Sultan, de l’IRD. D’autant plus que les fortes températures «peuvent se cumuler avec une pollution de l’air accrue», complète Guillaume Chevance, chercheur à l’École des hautes études en santé publique.
Au bord de la route, des fans en déroute
Les dangers planent aussi sur la performance. «Rapidement, on peut ne plus être dans la course : il suffit de perdre 1% du poids de son corps pour perdre 10% de performance. Au niveau professionnel, cela fait la différence», poursuit le médecin de l’équipe Ma Petite entreprise. «Scientifiquement, on sait que la performance diminue lorsque les températures augmentent», confirme Frédéric Ostian, l’un des entraineurs de l’équipe masculine Cofidis, partante sur le Tour.
Et la chaleur affecte aussi les spectateur·ices : les dix à douze millions de fans rassemblé·es au bord de la route y sont vulnérables car «immobiles pendant plusieurs heures, souvent dans des espaces urbains, non ombragés», poursuit Benjamin Sultan.
Alors, que fait la direction du Tour ? Auprès de Vert, l’organisateur assure disposer d’un protocole fortes chaleurs «très précis». Le directeur de l’épreuve masculine, Christian Prudhomme, est plus volubile auprès de l’Agence France-Presse. Il raconte être «en contact constant avec les préfectures des départements traversés. La caravane du Tour, c’est 2,5 millions de couvre-chefs, 550 000 canettes distribuées et nous avons par ailleurs 400 000 litres d’eau emportés en bouteille», à destination des spectateur·ices.
«Pour les coureurs, il est possible d’avoir plus de ravitaillements. Les délais d’élimination peuvent être revus dans un sens beaucoup plus large pour éviter que les coureurs lâchés n’aient à fournir des efforts démesurés» pour ne pas être éliminés, poursuit-il auprès de l’agence de presse.
Christian Prudhomme reconnait toutefois ne pas disposer d’une grande marge de manœuvre concernant l’adaptation des étapes aux températures extrêmes. Pour cause : le Tour nécessite la fermeture de nombreuses routes chaque jour, parfois sur plus de 200 kilomètres. «Les autorisations, on les a pour une certaine heure. Ce ne sont pas des choses qui se font au dernier moment. Tu peux faire quinze kilomètres de moins ou partir une demi-heure plus tôt ; mais ça ne se fait qu’à la marge», détaille le directeur.
Interrogé par Vert, le grimpeur français Guillaume Martin-Guyonnet, qui s’élancera sur les routes ce samedi avec son équipe Groupama-FDJ, reconnaît une «amorce» de prise en compte des questions de santé lors des compétitions cyclistes, «avec des protocoles concernant les conditions météorologiques. Mais ce n’est que le début et c’est minimal.»
Un indispensable changement de braquet pour les organisateurs…
Comment réinventer la compétition ? «Déjà, on a besoin de réduire collectivement nos émissions de gaz à effet de serre. Le sport, y compris le Tour de France, y contribue parfois massivement. C’est important que ce monde en prenne conscience», note Benjamin Sultan. Le bilan carbone de la Grande Boucle s’élevait à 216 000 tonnes équivalent CO2 (tCO2e) en 2021, selon ses organisateurs. Loin d’un évènement comme la Coupe du monde de football, dont l’édition 2026 devrait générer neuf millions de tCO2e.
Ensuite, il serait préférable de changer d’horaires et de zones géographiques. «À l’avenir, on peut imaginer un circuit qui se situerait plus fréquemment dans le nord de la France et en Belgique», plaide le chercheur Guillaume Chevance. «On commence à se poser sérieusement des questions sur le futur du Tour, mais on a quand même des leviers pour s’adapter, reconnaît de son côté Frédéric Ostian, l’entraîneur de l’équipe Cofidis. L’audience à la télé ne serait sans doute pas la même si le Tour avait lieu en matinée plutôt que l’après-midi. Mais, sans tout bousculer, on pourrait déjà imaginer un départ une heure plus tôt», alors que les étapes s’élancent généralement entre midi et 14 heures. En 2025, près de 150 millions de téléspectateur·ices ont regardé le Tour de France hommes en Europe, selon les chiffres officiels.
Le médecin Valentin Guillemin va plus loin : «Actuellement, la coupure dans la saison cycliste a lieu en octobre, qui est une période pas trop mal au niveau de la chaleur. On pourrait très bien imaginer à l’avenir une coupure du 15 juillet au 15 août, avec un changement de calendrier pour le Tour de France et le Tour d’Espagne», actuellement organisé de fin août à début septembre.
… et pour les équipes
Techniquement, des ajustements pourraient aussi être envisagés. «On a besoin de davantage de zones de ravitaillement sur les parcours, propose Frédéric Ostian. Nous pourrions aussi autoriser en compétition des maillots avec un gilet froid intégré, qui sont pour le moment interdits.»
Afin de tenter de s’adapter aux fortes chaleurs, les équipes mettent déjà en place des protocoles d’adaptation en amont des compétitions estivales. «On peut adapter l’organisme volontairement à la chaleur, au travers de séances sur home trainer [un dispositif qui permet de fixer son vélo en intérieur, NDLR] dans des pièces chauffées, en augmentant progressivement la température, expose Frédéric Ostian. En extérieur, à l’approche de l’été, les coureurs du Tour font leur dernière heure d’entraînement avec une couche supplémentaire, comme un coupe-vent, pour monter en température.»
Avant le départ d’une course, le port de vestes froides, de gilets avec glaçons intégrés ou l’ingestion de boissons glacées n’empêche pas que certain·es coureur·ses se retrouvent à «ne plus réussir à s’hydrater correctement», pointe-t-il.
Tous ces protocoles pourraient être insuffisants à l’avenir. «Cela fait longtemps que les scientifiques alertent sur le fait que certaines zones géographiques ne sont plus viables pour ce type de compétition, rappelle Benjamin Sultan. Pour le moment, les choix des villes-étapes sont réalisés selon des intérêts politiques et économiques. Mais, dans les prochaines années, il peut y avoir des endroits ou des moments où il ne sera plus possible d’organiser des compétitions.»










