Décryptage

Guerre au Moyen-Orient : l’Europe est-elle mieux préparée qu’en 2022 à une nouvelle crise énergétique ?

Coût de pompe. La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël en Iran fait ressurgir le spectre d’une nouvelle crise énergétique mondiale, quatre ans après le choc de l’invasion russe en Ukraine. Bien que l’Europe soit – un peu – mieux armée qu’en 2022, l’extrême droite y est en meilleure position que jamais pour pousser des réponses populistes et inefficaces à la flambée des prix.
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Pour la deuxième fois en moins de cinq ans, l’Europe risque de payer très cher sa dépendance aux énergies fossiles. La première fois, en 2022, elle avait dû se détourner en quelques mois de la Russie, qui venait d’envahir l’Ukraine, alors qu’elle assurait plus 45% de son approvisionnement en gaz et 27% de son pétrole.

En deux ans, la flambée des prix de l’énergie a coûté à l’Europe la bagatelle de 1 250 milliards d’euros, selon l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), et plongé des millions d’Européen·nes dans la précarité. En France, 36% des foyers ont eu des difficultés à payer leurs factures d’énergie en 2025, contre 25% avant la crise, selon le médiateur national de l’énergie.

Cette fois-ci, l’onde de choc est partie d’Iran, le 28 février dernier. L’offensive lancée par les États-Unis et Israël embrase aujourd’hui toute la région du Golfe. Or, celle-ci a une importance cruciale sur l’échiquier énergétique, rappelle Andreas Rüdinger, expert au sein de l’Iddri : «Elle représente environ 30% de la production mondiale de pétrole, 20% de la production de gaz. Et le détroit d’Ormuz, bloqué par l’Iran, voit habituellement transiter un cinquième du trafic mondial de ces deux hydrocarbures.»

«L’incertitude est énorme»

A priori, l’Europe semble moins exposée qu’en 2022 – «80% des exportations d’hydrocarbures de la région vont vers l’Asie, en particulier la Chine, explique Andreas Rüdinger. Mais la région représente tout de même 20% de nos importations de pétrole et 5% de nos importations de gaz.» Surtout, l’Europe est exposée aux marchés mondiaux qui s’affolent : lundi, le prix du pétrole (brent) a frôlé le seuil symbolique de 100 dollars le baril (+50% par rapport au début de l’année), tandis que les cours du gaz naturel avaient doublé, passant de moins de 30 euros par mégawattheure début 2026 à plus de 60 euros.

Lundi 9 mars, Boigny-sur-Bionne (Loiret). Cette station-service est affectée par une pénurie d’essence liée à la guerre au Moyen-Orient. © Romain Gautier/Hans Lucas via AFP

Même si on est encore loin du choc majeur provoqué par la guerre en Ukraine (les cours du gaz avaient atteint 350 euros par mégawattheure), «l’Europe en a déjà pour trois milliards d’euros de surcoût chaque semaine pour s’approvisionner en gaz et en pétrole», illustre Andreas Rüdinger. À la pompe, les prix ont déjà grimpé de 16%, atteignant deux euros par litre en moyenne, selon l’Agence France-Presse (AFP).

«Aujourd’hui, l’incertitude est énorme sur la suite des évènements. Les choses évoluent très vite, explique le chercheur. La semaine dernière, les marchés misaient encore sur une résolution rapide du conflit. Les cours du pétrole ne réagissaient pas beaucoup. Cette semaine, c’est différent.»

L’Europe est – un peu – mieux préparée

Dans ce contexte profondément incertain, l’Europe peut se targuer d’être un petit peu mieux armée qu’en 2022. Tout ce qui avait permis, à l’époque, de réduire la dépendance aux énergies fossiles est aujourd’hui un facteur de stabilité précieux. C’est notamment le cas du plan RepowerEU, décidé au plus fort de la crise, avec trois axes principaux : réduire et diversifier les approvisionnements européens en gaz ; accélérer massivement sur les énergies renouvelables ; et réduire les consommations d’énergie tous azimuts. «Ce plan a bien marché et les résultats sont aujourd’hui tangibles», constate Neil Makaroff, directeur du cabinet d’analyse Strategic perspectives.

Sur le gaz, l’Union européenne est parvenue à réduire sa consommation de 20% en trois ans (2021-2024). «On a notamment vu beaucoup d’industriels qui ont investi dans le solaire pour se mettre à l’abri des prix du gaz», illustre Neil Makaroff. En revanche, pour le reste de son approvisionnement, l’UE s’est tournée massivement vers le GNL étasunien (gaz naturel liquéfié, majoritairement composé de gaz de schiste), dont les importations ont été multipliées par quatre entre 2021 et 2025. «Résultat, aujourd’hui on finance l’impérialisme américain», ironise Andreas Rüdinger.

Sur l’accélération des énergies renouvelables aussi, les résultats sont là. «La France fait partie des mauvais élèves mais, dans beaucoup d’autres pays d’Europe, ça a nettement accéléré», souligne Neil Makaroff. En 2025, les renouvelables ont produit la moitié de l’électricité européenne. Solaire et éolien ont même surpassé pour la première fois toutes les énergies fossiles réunies, annonçait le think tank Ember energy en début d’année.

Côté consommation d’énergie, l’Union européenne a atteint en 2023 l’un des plus bas niveaux depuis 1990 (à 894 millions de tonnes équivalent pétrole), à peine 0,3% au-dessus de 2020, où le Covid-19 avait mis l’économie à l’arrêt. Un résultat lié à la mise en œuvre de plusieurs directives du Pacte vert européen, mais aussi à la flambée des factures énergétiques et à l’implication des consommateur·ices. En France, les appels à la sobriété ont permis de passer l’hiver 2022 sans encombre, en réduisant la consommation énergétique du pays de 12% entre 2022 et 2023.

«Sur le pétrole, on n’a pas été bons»

Problème : «Sur le pétrole, on n’a pas été bons», tance Andreas Rüdinger. La consommation de l’Union européenne a baissé de 3,5% depuis 2021, selon Eurostat. Le passage des véhicules thermiques aux véhicules électriques n’est pas assez rapide et l’Union européenne vient même d’abandonner une mesure emblématique : l’interdiction de vente des véhicules thermiques neufs à partir de 2035.

En France, «on a aboli les ZFE [zones à faibles émissions, réservées aux véhicules peu polluants, NDLR], sabré dans le leasing social [qui permet aux ménages pauvres de louer une voiture électrique] et réduit les aides à l’achat de véhicules électriques», égrène Andreas Rüdinger. Le transport n’est pas le seul secteur où les reculs se sont multipliés ces dernières années : le dispositif d’aides à la rénovation des logements, Ma prime rénov’, a aussi été raboté.

Alors que des millions de foyers risquent de nouveau de voir leurs factures énergétiques s’envoler, l’extrême droite, en grande forme, risque de cadrer le débat sur des propositions populistes et inefficaces. En France, le Rassemblement national propose de bloquer les prix à la pompe (l’État payant la différence avec les prix de marché) ou de réduire la TVA sur les énergies de 20% à 5,5%.

Des mesures non ciblées qui avantagent les plus riches sans aider les plus pauvres, s’agace Andreas Rüdinger. «En 2022 déjà, on avait constaté que ces mesures étaient ce qu’il y a de plus inefficace sur le plan budgétaire, social et environnemental», détaille-t-il. En France, le blocage des prix de l’électricité et du gaz pratiqué entre 2021 et 2023 a coûté 110 milliards d’euros, pour une efficacité contestée.

Pétrole et idées folles

Au niveau européen aussi, les dirigeant·es d’extrême droite imposent leurs idées, constate Neil Makaroff. Pour faire baisser la facture énergétique, l’Italie de Giorgia Meloni demande la suppression/suspension du marché des quotas carbone (qui donne un prix au CO2, acquitté par les industriels polluants), car il renchérit le prix des énergies fossiles. «Giorgia Meloni en a fait le totem à abattre, et de plus en plus de pays la soutiennent», estime Neil Makaroff. Une mesure de court terme qui, si elle aboutissait, ralentirait la transition hors des énergies fossiles.

Parmi les autres idées folles que l’expert craint de voir émerger dans le débat européen : le retour aux hydrocarbures russes pour «protéger» les consommateur·ices européen·nes. Lundi, le président russe Vladimir Poutine s’est dit prêt à fournir les pays européens en pétrole et en gaz, à condition qu’ils cessent de soutenir l’Ukraine.

Selon Neil Makaroff, l’extrême droite, qui a toujours été opposée aux sanctions contre la Russie, pourrait rapidement s’emparer de la proposition. «Préparez-vous : ce discours va bientôt se diffuser dans le paysage politique européen et en France. Les relais de Moscou comme ceux de Washington vont expliquer qu’il faudrait rouvrir Nord Stream, lever les sanctions et renouer avec Moscou», a-t-il alerté sur LinkedIn. Le contexte politique a bien changé depuis 2022 et la transition écologique comme réponse à la crise n’a plus vraiment le vent en poupe.

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