Analyse

«Un tissu de malhonnêtetés, de faits tronqués» : le rapport mensonger de Charles Alloncle sur le traitement de l’écologie à France télévisions

Arrête ton Charles. Le rapport du député d’extrême droite Charles Alloncle sur l’audiovisuel public a été publié, ce mardi. Vert l’a lu et y a repéré plusieurs fausses informations sur le traitement de l’écologie par les médias publics, notamment France télévisions.
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«Notre rôle en tant que parlementaire, c’est de garantir que les documents qui sortent de l’Assemblée nationale aient un minimum de sincérité. Là, ce n’est pas le cas», déplore Jérémie Iodarnoff, député écologiste et membre de la commission d’enquête «sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public». Le rapport qui clôt la commission, rédigé par le député d’extrême droite Charles Alloncle, a été publié ce mardi sur le site de l’Assemblée nationale. Il avait été adopté dans la douleur par les député·es, le 27 avril – à deux voix près. Le député écologiste s’était opposé à la publication de ce document qu’il considère être «un tissu de malhonnêtetés, de faits tronqués».

Comme révélé par Vert la semaine dernière, le «rapport Alloncle» reprend plusieurs fausses informations, notamment sur le traitement de l’écologie à France télévisions. Le titre du chapitre consacré à ce sujet donne le ton : «Des biais militants dans le traitement de certains sujets environnementaux au détriment des données scientifiques».

Paris, le 5 mai 2026. Le député ciottiste Charles Alloncle présente son rapport sur l’audiovisuel public à la presse. © Magali Cohen/Hans Lucas via AFP

Pour justifier ces «biais», Charles Alloncle fonde son argumentaire sur le fait que France télévisions «a adhéré» à la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Ce texte, initié par la rédaction de Vert en 2022 et coécrit avec une trentaine de professionnel·les de tous médias, donne «un cadre d’interprétation militant» sur l’écologie, écrit le rapporteur. Il «impose, avant même tout travail d’enquête, une interprétation préétablie des faits». Problème avec ce récit : France télévisions n’a jamais signé la charte.

Charles Alloncle contre le «tournant environnemental» de France télé

«C’est faux, archi-faux !, s’agace Sophie Piard, journaliste au sein du service environnement-climat et déléguée syndicale SNJ à la rédaction nationale de France télévisions. On exige de nous de l’honnêteté et de la rigueur, alors que ça fait 20 fois qu’on explique au rapporteur que France télévisions n’a pas signé cette charte. Et cette assertion se retrouve quand même dans le rapport.»

Cette fausse information a été lancée par Géraldine Woessner, rédactrice en chef de la rubrique société du Point. Elle a été entendue par la commission d’enquête lors d’une table ronde controversée sur la rigueur scientifique des médias publics, le 26 mars dernier. Pourtant, lors de la même audition, Eva Morel, secrétaire générale de Quota Climat – une association qui se bat pour un meilleur traitement médiatique de l’écologie – a démenti en direct cette fake news. Charles Alloncle n’a pas tenu compte de sa contradiction dans le rapport.

200 organisations et l’ensemble des écoles de journalisme reconnues avaient signé la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique (la liste complète est facilement accessible ici). De son côté, l’audiovisuel public – comme plusieurs médias privés – avait annoncé un «tournant environnemental» ou «une accélération», avec ses propres engagements pour mieux parler d’écologie.

«Ce qui semble poser problème au rapporteur, c’est qu’on fasse notre travail»

En septembre 2022, la France sort d’un été caniculaire qui génère «une prise de conscience assez brutale des conséquences du changement climatique» dans les rédactions, se rappelle Sophie Piard. «On s’est rendu compte que beaucoup de choses n’étaient pas comprises du grand public», poursuit-elle.

Dans les mois qui suivent l’annonce de cette «accélération», France télévisions crée un service de journalistes spécialisé·es sur le climat et l’environnement. En mars 2023, France 2 et France 3 lancent un «journal météo-climat» qui chaque jour permet aux téléspectateur·ices de poser des questions à des scientifiques sur le réchauffement climatique. Dans son rapport, Charles Alloncle estime qu’«un tel choix éditorial n’est pas condamnable» mais devient «problématique» lorsqu’il se traduit par «une scénarisation militante ou par une présentation orientée qui brouille la frontière entre information, sensibilisation et plaidoyer».

«Ça s’inscrit dans notre mission de service public, puisqu’un journaliste doit expliquer les phénomènes ; d’où ils viennent ; comment ils s’illustrent au jour le jour ; et s’il y a des solutions, répond Sophie Piard. Ce qui semble poser problème au rapporteur, finalement, c’est qu’on fasse notre travail.» Elle rappelle que le «journal météo-climat», élaboré en collaboration avec des scientifiques, suscite un grand intérêt chez des journalistes étranger·es, dont certain·es viennent à la rédaction pour s’en inspirer. Sa cofondatrice, la journaliste Audrey Cerdan, a été récompensée par le titre de «journaliste de l’année 2024» par Covering climate now, un réseau international qui rassemble 500 rédactions.

Un rapport fondé avec «des intervenants nullement légitimes»

En guise d’exemple pour tenter de prouver de prétendus «biais militants», Charles Alloncle a ressorti des tiroirs une émission d’«Envoyé spécial» sur le glyphosate diffusée… il y a sept ans. Enfin, ce rapport se base sur une table ronde controversée à laquelle ont participé Géraldine Woessner (comme expliqué plus haut) et François de Rugy, ancien ministre de la transition écologique. Charles Alloncle écrit dans le rapport que leurs auditions «ont apporté des éléments convergents» : «Ils ont tous deux décrit un traitement de l’écologie [dans l’audiovisuel public] qui, selon eux, tend de plus en plus à subordonner la rigueur scientifique à un récit préétabli.»

Pour Christophe Cassou, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et co-auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), ce sont «des intervenants nullement légitimes pour parler du traitement médiatique de l’information scientifique dans le service audiovisuel public, aboutissant dès lors à des propos biaisés».

Charles Alloncle reprend dans son rapport les arguments de François de Rugy, qui estime qu’il existerait «une “coalition” réunissant responsables politiques, associations, France télévisions et le journal Le Monde afin de favoriser l’adoption d’un texte législatif», la loi anti-PFAS, votée en février 2025. L’ancien ministre fait ici référence au Forever lobbying project, une enquête collaborative entre 29 médias sur le lobbying de l’industrie pour empêcher l’interdiction de ces «polluants éternels». François de Rugy avait déjà critiqué cette «coalition» sur sa chaîne Youtube… où il minimise régulièrement la dangerosité des PFAS.

Eva Morel, de Quota Climat, rappelle que si la rigueur scientifique du service public n’est pas infaillible, c’est dans ses médias qu’apparaissent le plus rarement les fausses informations sur le climat. «La commission d’enquête a clairement un objectif politique et visait à promouvoir soit la diminution du budget de l’audiovisuel public, soit carrément sa privatisation, estime-t-elle. Tous les éléments des auditions et de ce qui a été retranscrit dans le rapport ont été finement sélectionnés pour abonder dans ce sens. Avoir une commission d’enquête qui n’est pas impartiale, c’est quand même assez marquant dans la mesure où l’objectif était d’analyser “l’impartialité de l’audiovisuel public”.»

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