Ce qu’il faut retenir :
→ Selon les informations de Vert, le rapport du député ciottiste Charles Alloncle restitue les éléments d’une table ronde controversée sur «l’information scientifique» dans les médias publics, organisée lors de la commission d’enquête.
→ Cette table ronde a donné la parole à des intervenant·es comme François de Rugy et Géraldine Woessner, qui ont multiplié les fausses informations et les attaques contre le service public – accusé d’avoir des «biais militants».
→ Des journalistes (de France télévisions et France inter) et des scientifiques interrogé·es par Vert dénoncent la composition de cette table ronde et l’absence de membres du service public pour défendre leur travail.
→ Elles et ils y voient une volonté de nuire aux médias publics – et à l’information sur l’environnement.
Les six mois de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public laisseront des traces. Dans les mémoires, d’abord, à cause de débats souvent houleux, abondamment partagés sur les réseaux sociaux. Dans un rapport, ensuite, rédigé par le député ciottiste Charles Alloncle et très contesté pour les attaques qu’il contient contre le service public. Le document a finalement été adopté – à deux voix près – par les membres de la commission, lundi, et sera rendu public le 4 mai. Selon les informations de Vert, un peu plus d’une page (sur 400) reprend une partie d’une table ronde controversée. Son thème ? La rigueur scientifique des médias publics et leur traitement de l’écologie.

Organisée le 26 mars dernier, celle-ci avait retenu l’attention du journal Le Monde, qui avait repéré de nombreuses contrevérités énoncées sous serment. Plusieurs interlocuteur·ices interrogé·es par Vert remettent aussi en question la légitimité des personnes invitées à donner leur avis sur la rigueur scientifique du service public. François de Rugy, par exemple : l’ancien ministre de la transition écologique minimise régulièrement la dangerosité des PFAS ou de l’acétamipride (le pesticide au cœur des débats sur la loi Duplomb) sur sa chaîne Youtube. Géraldine Woessner, rédactrice en chef du service société du Point, était aussi entendue. Elle a pourtant été épinglée à six reprises par le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) pour avoir enfreint «l’obligation déontologique d’exactitude et de véracité». L’ancienne ministre de la santé, Agnès Buzyn, et le physicien François-Marie Bréon, ancien président de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), complétaient le tableau. Leur point commun ? Avoir été invité·es sur la chaîne Youtube de François de Rugy, «Et si l’économie sauvait l’écologie ?».
«Ils avaient l’air d’être tous de mèche, on n’était pas du tout audible», regrette Eva Morel, secrétaire générale de Quota Climat. Son association était aussi invitée… à la dernière minute, et grâce à l’intervention de la députée Génération.s Sophie Taillé-Polian, pour tenter d’équilibrer les débats. Sans succès. «Charles Alloncle a pris soin d’inviter les gens qui étaient nécessaires pour nourrir son propos, estime la députée rattachée au groupe écologiste. Le but était d’offrir une tribune aux personnes qui considèrent qu’il y a une parole trop écologiste sur l’audiovisuel public.»
«On fait notre procès sans nous auditionnner»
L’audition a fait des remous jusque dans la communauté scientifique. Dimanche dernier, une quarantaine de chercheur·ses ont signé une tribune dans le Nouvel Obs pour dénoncer les fausses informations (sur la toxicité de certaines molécules, sur les pratiques d’élevage ou sur l’intégrité de journalistes et d’ONG environnementales) énoncées pendant la table ronde. «Ces positions étaient prédictibles compte tenu des propos que ces gens avaient déjà tenus dans le passé, estime Gonéri Le Cozannet, co-auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et signataire de cette tribune. Est-ce qu’on sélectionne des intervenants parce qu’ils sont compétents ou parce qu’ils disent des choses qu’on a envie d’entendre ?»
Des journalistes de France télévisions ou Radio France confient leur malaise à la découverte de cette table ronde : aucun·e n’a été convoqué·e pour aborder la rigueur scientifique de son travail. «On fait notre procès sans nous auditionner, sans nous entendre, sans qu’on puisse se défendre, estime Célia Quilleret, journaliste environnement à France inter. C’est très grave, parce qu’on jette en pâture tout le travail des journalistes sur la science et l’environnement, et ce n’est pas du tout révélateur de ce qu’on fait réellement.»
Au cours des deux heures seize d’audition, François de Rugy et Géraldine Woessner ont dénoncé les «biais militants des émissions du service public». Les deux auditionné·es ont été encouragé·es par les questions de Charles Alloncle, qui a fini par demander si le service public ne contribuait pas à «désinformer la population». Selon nos informations, la page et demie consacrée à cette table ronde dans son rapport reprend en priorité les arguments de François de Rugy et Géraldine Woessner.
Célia Quilleret explique qu’elle tend au maximum le micro aux scientifiques dans ses chroniques à France inter, afin de donner de l’écho à leurs études auprès du grand public. «Notre rôle, c’est de médiatiser les études scientifiques donc, au contraire, on fait de l’information scientifique factuelle», assure-t-elle.
Le «théâtre de règlements de compte personnels»
Le reste des attaques a ciblé les figures médiatiques de France télévisions ou de ses émissions d’investigation. Près de quatorze minutes ont été dédiées au travail d’Hugo Clément, qui avait pourtant déjà été auditionné par la commission d’enquête. Plusieurs journalistes interrogé·es par Vert rappellent que ce dernier ne représente qu’une infime partie des programmes du service public. «On ne peut pas discréditer le travail de 5 000 journalistes et de centaines d’émissions en reprenant trois exemples en boucle, regrette Antoine Chuzeville, cosecrétaire général du Syndicat national des journalistes et salarié de France télévisions. C’est symptomatique de cette commission d’enquête qui s’intéresse à l’écume des choses : on cible quelques têtes d’affiche, et on ignore l’immense majorité du travail journalistique qui est fourni.»
Pour le syndicaliste, le rapporteur Charles Alloncle a donné la parole à des gens qui avaient «des comptes à régler avec l’audiovisuel public». Il en veut pour preuve un passage, «très malaisant», où François de Rugy raconte ne pas avoir apprécié les questions des journalistes de France 2 lors d’une interview lorsqu’il était ministre. Le politique critique aussi l’émission La Terre au carré, sur France inter, qui a eu le tort de consacrer une chronique à l’enquête de Vert sur… lui-même. «L’audiovisuel public mérite mieux que d’être le théâtre de règlements de compte personnels», déplore Antoine Chuzeville.
Dans une autre séquence de cette audition, l’ancienne ministre de la santé, Agnès Buzyn, estime qu’il n’y a plus de «grands journalistes scientifiques» au 20 heures à la télévision. Pourtant, France 2 et France 3 proposent, depuis mars 2023, un «journal météo-climat» pour informer le public sur le réchauffement climatique. Chaque soir, à une heure de forte audience, un scientifique répond aux questions des téléspectateur·ices sur le sujet. Pour Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et co-auteur du Giec qui a participé à la fabrication de ce programme, son invisibilisation est «volontaire car il vient contredire frontalement les propos des intervenants». «Il aurait été honnête de le mentionner, ainsi que les mécanismes mis en place entre journalistes du service public et scientifiques pour s’assurer du traitement objectif et rigoureux des faits et enjeux», poursuit-il. Pour lui, cette table ronde est révélatrice d’une volonté d’instaurer de la défiance vis-à-vis des médias et des scientifiques.
«Si on ne parle plus de ces sujets-là, ils auront réussi à casser le thermomètre»
Quota Climat a rappelé que, si la rigueur scientifique du service public n’est pas parfaite, elle est meilleure que celle des médias privés : l’Observatoire des médias sur l’écologie montre que France info est six fois moins perméable à la désinformation climatique que CNews ; que France Culture l’est 52 fois moins que Sud Radio. Pour Quota Climat, «il y a une espèce de stigmate» dont sont victimes celles et ceux qui couvrent les enjeux environnementaux. «Ça déteint sur le service public, qui fait un effort éditorial supérieur aux autres sur le sujet, complète Eva Morel. Mais c’est aussi ce qui fait sa valeur : il ne faut pas céder du terrain, sinon je pense que cette commission d’enquête aura gagné.»
Les journalistes de France télévisions et France inter interrogé·es par Vert décrivent toutes et tous une volonté de nuire au service public pendant les six mois qu’a duré la commission d’enquête. «Je suis un peu triste de voir un ancien président de l’Assemblée nationale [François de Rugy] et une consœur qui est chef de service dans un grand hebdo [Géraldine Woessner] taper sur l’audiovisuel public. […] Ils donnent du grain à moudre à une extrême droite qui nous déteste, estime Antoine Chuzeville. C’est très inquiétant car, si elle arrive au pouvoir, cela sera une catastrophe pour les services publics et pour l’information sur l’environnement.»
Une journaliste de France télévisions – qui préfère rester anonyme – craint la fragilisation des rares programmes consacrés à l’enquête, notamment sur les questions climatiques ou de biodiversité. «Si on n’arrive plus du tout à parler de ces sujets-là, comme c’est le cas aux États-Unis, ils auront réussi à casser le thermomètre. Car l’extrême droite est climatosceptique.»
Le parallèle avec le pays de Donald Trump est aussi pertinent pour Célia Gautier, fondatrice d’Expertises climat, un organisme qui met en relation des journalistes et près de 300 scientifiques. Selon elle, l’extrême droite attaque les institutions qui produisent et diffusent une information scientifique rigoureuse, notamment sur le climat et l’environnement. «Leur but est de créer un vide dans lequel une autre narration peut s’installer, afin de ralentir l’action. Aujourd’hui, en France, la science n’est plus seulement attaquée dans l’espace médiatique, elle est aussi fragilisée sur le terrain politique et législatif.»
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