Des abeilles qui dansent, des oiseaux multicolores qui virevoltent dans le ciel, et un toucan, pancarte de revendications à la main… Il n’y a qu’à la marche de «Printemps bruyant» qu’on peut observer un tel spectacle. Samedi, trois jours avant la journée mondiale de la santé et pour la deuxième année consécutive, Extinction rebellion et 140 autres organisations et personnalités ont appelé à se mobiliser contre l’usage de pesticides, dangereux pour notre santé et la biodiversité.

À Paris, dès 14 heures, les rues s’animent. Le cortège avance au rythme d’un orchestre et de batucadas. Près de 2 500 personnes selon les organisateur·ices et 1 400 selon la préfecture de police partent du métro Grands Boulevards, près du siège du groupe chimique allemand BASF, avec l’intention de l’emmener symboliquement place de Clichy, où se trouve le tribunal d’instance. Une affluence semblable à celle de la première édition, même si le nombre des organisations qui ont co-organisé l’événement a plus que doublé par rapport à 2025 (Greenpeace, France Nature Environnement, Pollinis…). Il intègre de nouveaux collectifs comme Cancer colère, créé en 2025 par Fleur Breteau pour «politiser» les maladies.
Hasard du calendrier, la mobilisation tombe le même jour qu’un rassemblement à Saint-Denis pour soutenir le nouveau maire Bally Bagayoko, victime de racisme. «On a forcément divisé notre force militante en deux», souligne Lise, en charge de l’organisation de «Printemps bruyant» pour Extinction rebellion.
Batucadas, chant et bruit d’oiseaux
Dans cette foule colorée et déguisée, le bruit est à l’honneur. Entre les chants de mobilisation, des sons d’oiseaux et d’autres animaux sont diffusés sur les enceintes et téléphones des participant·es. «Les printemps se font désormais silencieux. Les oiseaux des champs disparaissent, les abeilles et les insectes pollinisateurs meurent par milliards, les fleurs sauvages se font plus rares, et c’est notre survie qui est en jeu», précise l’appel à la marche.
L’évènement fait ainsi référence au Printemps silencieux (1962), livre de la biologiste américaine Rachel Carson, l’une des premières scientifiques à avoir alerté sur les effets nocifs des pesticides sur l’environnement. Depuis, le monde de la recherche a clairement documenté l’impact de l’intensification de l’agriculture sur la biodiversité (insectes, oiseaux…) et la santé humaine.

«Moins de cancer, plus de vers de terre», «Des fourmis pas de lobbies», «Pesticides dehors, biodiversité d’abord» peut-on lire sur les pancartes. Cette année, la mobilisation a souhaité axer ses revendications sur les solutions. La mention «des alternatives existent» a été ajoutée à la banderole de tête. Les manifestant·es réclament notamment aux pouvoirs publics «l’abandon des pesticides de synthèse», «justice et réparation pour les victimes de pesticides» ou encore «une conférence citoyenne pour élaborer un projet permettant de nourrir sans détruire».
Cette année, la mobilisation a souhaité axer davantage ses revendications sur les solutions. La mention «des alternatives existent» a été ajoutée à la banderole de tête. «On voulait ancrer dans la conscience collective qu’il est possible de produire sans pesticide», développe Lise. Pendant la déambulation, des scientifiques de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) ont pris la parole pour expliquer que l’agriculture biologique pouvait nourrir tout le monde en quantité suffisante. Le syndicat agricole de la Confédération paysanne et l’Association de promotion des préparations naturelles peu préoccupantes (ASPRO-PNPP) – des alternatives saines aux pesticides – ont également abondé dans ce sens.
Une marche «contre la loi Duplomb 2»
«Depuis douze mois, il y a eu une telle actualité sur les pesticides, avec la loi Duplomb et la mobilisation autour de la pétition : les pesticides sont beaucoup plus au cœur des préoccupations de la presse et du grand public», se réjouit Lise, en charge de l’organisation de l’événement pour Extinction rebellion. Cette loi qui a réintroduit sous conditions l’acétamipride, un pesticide «tueur d’abeilles» malgré la mobilisation de plus de deux millions de personnes, est en effet dans tous les esprits.

Emelyne, 63 ans, est venue spécialement manifester «contre la loi Duplomb 2». Cette proposition de loi prévoit d’autoriser des dérogations à l’interdiction de l’acétamipride et du flupyradifurone pour quatre filières : la betterave sucrière, la noisette, la pomme et la cerise. La semaine dernière, le sénateur de Haute-Loire, Laurent Duplomb, a proposé que son texte soit inséré dans le projet de loi d’urgence agricole préparé par le gouvernement, une démarche appuyée par le président du Sénat Gérard Larcher. «On sort par la porte et on entre par la fenêtre. C’est quand même un enjeu de santé publique fondamental», s’agace Emelyne.
«C’est comme avec le chlordécone aux Antilles, ajoute Lise. Le gouvernement sait que c’est mauvais pour notre santé et malgré l’avis des scientifiques et des citoyens, il l’autorise quand même.» Le Conseil d’État, dans son avis rendu le 26 mars, a effectivement déclaré que «l’acétamipride présente des incidences avérées pour l’environnement et des risques pour la santé humaine» et donc que la proposition de loi n’est pas conforme aux exigences du principe constitutionnel de précaution, inscrit dans la charte de l’environnement. «On assiste à un vrai recul», se désole-t-elle.
Après plusieurs prises de parole des différentes associations et pour faire encore plus de bruit, la marche s’est terminée par des concerts. Les organisateur·ices espèrent désormais multiplier les événements dans le cadre de «Printemps bruyant», notamment le 30 mai, à l’occasion de la journée contre l’agrochimie. Avec l’ambition d’en faire un rendez-vous annuel, les collectifs ont déjà fixé la date de la prochaine édition : le 3 avril 2027, à quelques semaines de l’élection présidentielle.