Nous sommes le 21 mai 2025. Devant une poignée de journalistes, plusieurs organisations écologistes organisent une conférence de presse pour alerter sur les «dangers» d’une proposition de loi dite «Duplomb», votée au Sénat quatre mois plus tôt. Encore largement méconnu du grand public, ce texte de «simplifications» (sur les pesticides, l’eau, l’élevage intensif…) commence à rallier contre lui une vaste coalition d’associations. «On est en train de songer très fortement à se mobiliser physiquement, c’est en construction», glisse Mathieu Courgeau, co-président du collectif Nourrir (qui rassemble une cinquantaine d’organisations écologistes et paysannes).

La semaine suivante, tout s’embrase : le texte arrive à l’Assemblée nationale, l’opposition de gauche dépose plusieurs milliers d’amendements, les syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs) favorables au projet montent en tracteur à Paris pour faire pression sur les député·es… et remportent le bras de fer. Le 26 mai, les partisan·nes du texte (camp présidentiel, droite, extrême droite) le rejettent pour mieux passer à l’étape suivante du processus législatif, sans discussion dans l’hémicycle (notre article).
Un «coup sur la tête», se souvient Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne Agriculture à Greenpeace France : «Après des mois de vulgarisation et de propositions d’amendements, on n’allait même pas avoir une semaine de débat pour parler des conséquences de ce texte !» Le lendemain, un tout premier rassemblement est organisé par les opposant·es sur l’esplanade des Invalides, à Paris. Dans la foule, une certaine Fleur Breteau, le visage marqué par un deuxième cancer du sein, prend la parole pour dénoncer une «loi mortifère». D’autres brandissent une grande banderole bricolée la veille : «Nourrir, pas détruire». Le mouvement contre la loi Duplomb est né.
«Si nous n’avions pas fait tout ce travail de terrain, je suis persuadé que la pétition n’aurait pas marché pareil»
La suite de l’histoire est bien connue : des manifestations fleurissent dans toute la France, de plus en plus de scientifiques et médecins prennent la parole, les articles de presse et tribunes se multiplient… Jusqu’à ce début de mois de juillet, où les parlementaires adoptent définitivement la loi Duplomb (elle sera en partie censurée par le Conseil constitutionnel le mois suivant). Dans la foulée, une pétition réclamant son abrogation bat tous les records. Ses deux millions de signatures ouvrent la voie à un débat à l’Assemblée nationale, qui doit se tenir ce mercredi 11 février 2026.
Pour comprendre le succès de cette mobilisation historique, il faut pourtant remonter bien avant cette fièvre estivale. «Si nous n’avions pas fait tout ce travail de terrain, je suis persuadé que la pétition n’aurait pas marché pareil», juge aujourd’hui Mathieu Courgeau, non sans fierté.
Dès le dépôt de la proposition de loi (PPL) au Sénat, à la fin de l’automne 2024, par les sénateurs-agriculteurs Laurent Duplomb (Les Républicains) et Franck Menonville (Union des démocrates et indépendants), plusieurs associations engagent une première phase de décryptage de ce texte. «Ce n’était pas à l’agenda médiatique, on avait du mal à faire parler du sujet», se remémore Sandy Olivar Calvo.

Pour faire contrepoids, les collectifs d’associations tentent de vulgariser les enjeux de cette «PPL» en forgeant des éléments de langage commun : la «loi des 3%» (qui ne profiterait qu’à une infime minorité du monde agricole), le fameux slogan «Nourrir, pas détruire», ou encore «Duplomb dans l’aile»…
Union sacrée des associations et foultitude d’actions
Après l’épisode choc de la montée de la FNSEA et du «contournement» du débat à l’Assemblée nationale en mai, la mobilisation bascule dans une deuxième phase, d’ampleur nationale. Le week-end des 28 et 29 juin, 10 000 personnes se rassemblent dans plus de 60 communes en France (notre reportage), à l’appel d’une centaine d’organisations, pour faire pression sur les parlementaires. Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Châtellerault, Le Puy-en-Velay, Cahors, Lons-le-Saunier… La diversité des lieux de rassemblement brise le clivage habituel entre ville et campagne.

«La mobilisation contre la loi Duplomb a plutôt montré la capacité des enjeux écologiques à déplacer les lignes de fractures, analyse Sophie Dubuisson-Quellier, sociologue à Sciences Po Paris et co-directrice du livre Mobilisations écologiques (Puf, 2023). Le monde agricole, que l’on présente souvent comme monolithique, s’est montré divisé sur ces questions. Et les milieux ruraux ont aussi manifesté des inquiétudes quant aux effets des pratiques agricoles ou de certaines décisions publiques qui préservent le statu quo.»
Pour Kim Vo Dinh, militant écologiste expérimenté passé par Combat Monsanto et Vietnam Dioxine, «ce qui a permis de passer au niveau supérieur, c’est qu’on a réussi à créer une coordination avec des organisations de plaidoyer – Générations futures, Foodwatch, Pollinis… – et des organisations de mobilisation comme Extinction rebellion, Les Soulèvements de la Terre ou Action justice climat».

Le mouvement peut aussi compter sur les puissants réseaux de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) ou de France nature environnement (FNE), et sur une multitude d’associations locales : Eaux et rivières de Bretagne, Avenir santé environnement (créée en Charente-Maritime face à la multiplication de cas de cancers pédiatriques), Alerte pesticides Haute-Gironde…
De «Shake ton politique» à Pierre Niney et Juju Fitcats
À chaque temps fort, les informations (dates et lieux de manifestations, kit de mobilisation avec des slogans, des images, des affiches à remplir…) sont centralisées sur la plateforme Linktree : «C’était sans étiquette, ça permettait aussi à tout le monde de se saisir de l’outil sans avoir l’impression qu’il n’y avait qu’une organisation qui portait la mobilisation», explique Kim Vo Dinh, à l’origine de l’idée.

En parallèle, les associations se coordonnent pour interpeller les député·es incertain·es (notamment dans le camp présidentiel) avant le vote final. L’outil «Shake ton politique», créé par Générations futures pour alerter par mail les élu·es, bat des records : plus de 300 000 interpellations citoyennes contre la loi Duplomb sont enregistrées sur la plateforme (soit plus du double des messages envoyés lors de la mobilisation pour la loi anti-PFAS). Des groupes de «phoning» sont également créés pour appeler directement les député·es et leurs équipes.
«À un moment donné, c’est parti à un niveau incontrôlable !»
Après l’adoption définitive de la loi Duplomb le 8 juillet, la mobilisation débouche sur une troisième phase avec le succès inattendu de la pétition citoyenne lancée par Éléonore Pattery, une étudiante de 23 ans. L’ampleur médiatique dépasse toutes les attentes des associations mobilisées depuis des mois sur le sujet. «Cette pétition a fonctionné car le collectif l’a amplifiée, estime François Veillerette, porte-parole de Générations futures. Mais, à un moment donné, c’est parti à un niveau incontrôlable !»
Derrière cette viralité difficile à saisir, le militant rappelle que l’initiative a bénéficié du «coup de main d’un certain nombre d’influenceurs» sur les réseaux sociaux : des comptes très suivis dans les milieux écologistes (Camille Étienne, Hugo Clément, Bon Pote…), mais aussi des célébrités moins connues pour leur engagement politique, comme le chanteur Julien Doré, la youtubeuse Juju Fitcats ou l’acteur Pierre Niney.
Rendre visibles les principales victimes de l’agriculture industrielle
Pétition, manifestations, interpellations d’élu·es… «On a réutilisé de vieilles recettes, la nouveauté réside vraiment dans les gens qui ont incarné le message», estime Sandy Olivar Calvo. À chaque rassemblement, des prises de parole en triptyque sont organisées : des victimes de pesticides ; des professions médicales et scientifiques ; des paysan·nes opposé·es au texte.
Derrière Fleur Breteau et le collectif Cancer colère – créé début 2025 pour «politiser» les maladies –, les témoignages de personnes s’interrogeant sur les causes de leur pathologie se libèrent. Mais la visibilisation des victimes de pesticides (reconnues ou non) ne date pas de la loi Duplomb, rappelle Kim Vo Dinh : c’est un acquis des luttes décoloniales, contre le chlordécone aux Antilles ou l’agent orange au Vietnam. «Depuis cinq ou six ans, on est sur cette idée qu’il faut absolument que les agriculteurs, les scientifiques, les victimes et les professionnels de santé se mobilisent, défend-il. Ça montre que ce n’est pas une lubie de bobos parisiens. Que nous ne sommes pas contre les agriculteurs, mais avec eux pour trouver des solutions.»

Côté paysan, ce front commun est là aussi l’aboutissement d’un mouvement de fond, comme l’a étudié dans ses travaux le sociologue Giovanni Prete : «Depuis 2010, en France, on observe la montée en puissance d’une prise de parole interne à la profession agricole pour s’interroger sur les effets des pesticides.» Pour l’éleveur Mathieu Courgeau, la mobilisation d’agriculteur·ices contre la loi Duplomb aura permis de briser le récit de l’unité du monde agricole : «On a affiché un front uni contre cette loi pour dire que ce n’était pas les écolos contre les paysans.»
«Il y a eu une prise de conscience salvatrice de certaines mouvances autour de la question des pesticides, mais elle a caché tout un pan de cette loi qui était éminemment stratégique et crucial sur le rehaussement des seuils ICPE [sur les agrandissements de bâtiments d’élevage, NDLR] ou le stockage de l’eau», regrette cependant Thomas Gibert, maraîcher en Haute-Vienne et porte-parole de la Confédération paysanne.
«La population est beaucoup plus concernée par les enjeux environnementaux que la classe politique ne le croit»
Dernier ingrédient du succès de la mobilisation : les thématiques abordées. Parler d’écologie sous l’angle de la santé et de l’alimentation touche un public beaucoup plus large, rappelle Mathieu Courgeau : «C’est une approche qui fonctionne, qui trouve du répondant dans la société.» L’épisode de la loi Duplomb a aussi fait irruption «dans un moment où les gens sont en train de vivre dans leur chair les impacts environnementaux», complète Sandy Olivar Calvo, de Greenpeace.
«À cette occasion, les questions environnementales sont aussi apparues comme des questions de santé publique. Or, celles-ci sont depuis longtemps des enjeux sociaux, parce que la distribution des risques suit et contribue aux inégalités sociales, expose Sophie Dubuisson-Quellier, spécialiste de la «consommation engagée». La mobilisation a donc permis de saisir les inquiétudes autour des enjeux de santé environnementale, et de voir que la population est beaucoup plus concernée par les enjeux environnementaux que la classe politique ne le croit.»
«Cela fait maintenant une vingtaine d’années que des associations se sont spécialisées et alertent sur le sujet, avec un travail de pédagogie auprès du public et des données de plus en plus disponibles», abonde le sociologue Giovanni Prete. «On le voit bien à travers le suivi des enquêtes d’opinion : la défiance contre les pesticides n’a pas faibli ces dernières années, assure François Veillerette. Cette mobilisation fait croire à une prise de conscience soudaine mais, pour nous, c’est un coup de projecteur sur une opinion constante depuis dix ou quinze ans.»
Nouvelle pétition, rassemblements dans toute la France… Ces dernières semaines, la résurgence de la mobilisation contre une nouvelle proposition de loi de Laurent Duplomb pour réautoriser certains pesticides interdits ne trompe pas. «La levée de boucliers de cet été a laissé des traces, estime François Veillerette. Les réseaux et les boucles d’échanges perdurent et vont nous permettre de redémarrer cette contestation.»
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