l'entretien

Fleur Breteau, fondatrice de Cancer colère : «Les sénateurs devraient aller voter la loi Duplomb 2 dans le hall d’un centre d’oncologie»

Visage de la lutte contre les pesticides et contre la maladie, Fleur Breteau a lancé au printemps 2025 un collectif pour «politiser le cancer, attaquer ses causes». En première ligne de la mobilisation contre la loi Duplomb, elle revient pour Vert sur ce moment sans précédent.
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Victime de deux cancers du sein, Fleur Breteau a fondé le collectif Cancer colère au printemps 2025, pour réunir des personnes touchées par la maladie et appeler – notamment – à un moratoire européen sur les pesticides de synthèse. Au même moment, elle s’est lancée à corps perdu dans la mobilisation contre la loi Duplomb.

Fleur Breteau, sept mois après l’adoption de la loi Duplomb. © Lisa Drian/Vert

Lancé depuis le balcon de l’Assemblée nationale le 8 juillet dernier, son cri de colère contre les député·es qui ont voté pour ce texte agricole décrié a marqué les esprits. Sept mois plus tard, elle raconte son combat dans un premier livre : Cancer colère. La santé et les pesticides ne sont pas une affaire d’opinion (Seuil, 2026). Elle sera ce mercredi midi sur l’esplanade des Invalides, à Paris, pour interpeller de nouveau les élu·es en amont du débat sur la pétition contre la loi Duplomb.

Le débat sur la pétition contre la loi Duplomb doit se tenir ce mercredi après-midi à l’Assemblée nationale. Qu’en attendez-vous ?

Nous avons peu d’espoir qu’il en ressorte quoi que ce soit, sachant qu’il n’y a aucune contrainte qui obligerait les députés à réviser la loi ou son processus d’adoption. Par contre, nous attendons que les médias, les citoyennes et les citoyens se réemparent du sujet.

Aussi inimaginable que cela puisse paraître, la situation s’est aggravée depuis un an : nous sommes face à des «Duplomb» un peu partout aux niveaux européen et français. Il y a une réaction incroyable du mur politique et économique, et c’est aussi la conséquence de la mobilisation citoyenne exceptionnelle en France. Ils essaient de faire passer toutes les lois possibles pour déréguler les pesticides et sécuriser les intérêts privés des industriels de l’agriculture.

Il n’empêche que, si nous n’en attendons rien, nous sommes là et nous ne lâchons pas. Nous organisons une chorale citoyenne «Nos voix contre vos lois», ce midi, juste avant le débat, pour alerter les députés et leur montrer que les malades les regardent.

Vous vous êtes fait connaître du grand public en prenant la parole depuis le balcon de ce même hémicycle où vous étiez invitée, lors du vote de la loi Duplomb le 8 juillet dernier, pour dénoncer son adoption. Comment vous est venu ce cri du cœur ?

Il y avait le sentiment d’un danger imminent, d’entendre des mensonges pendant une heure et demie. L’acétamipride faisait partie de ce paquet de mesures qui favorisent uniquement les industriels de l’agriculture, et pas du tout les agriculteurs indépendants. Cela faisait des mois que des scientifiques alertaient sur son extrême toxicité pour le corps humain, et sur le fait qu’il traverse la barrière placentaire.

«J’ai pris la mesure de notre solitude et du mépris qui nous efface.»

Même si on nous disait que ce n’était que pour 500 000 hectares [notamment de cultures de betteraves, NDLR], c’est un produit hautement toxique qui est interdit depuis 2018, et dont l’Efsa [l’agence sanitaire européenne] venait de diviser par cinq le seuil d’exposition tellement il est dangereux (notre article).

Je sortais à peine de chimio, j’avais des difficultés à marcher, je voyais mal… Mon corps de malade souffrait de se dire que là, dans cet hémicycle, des gens en costard allaient appuyer sur ce détonateur de maladie. Pour eux, les malades n’étaient pas un enjeu, ça m’a stupéfiée. J’ai pris la mesure de notre solitude et du mépris qui nous efface.

Fleur Breteau a également répondu aux questions de Vert en vidéo. © Lisa Drian/Vert

Quelques minutes avant le vote, Annie Genevard [la ministre de l’agriculture, notre portrait] a pris la parole et dit des choses qui m’ont blessée. C’était fini, plié. Je me suis dit que je ne pouvais pas rester là à ne rien faire. Même si c’est interdit – les huissiers de l’Assemblée nous l’avaient répété –, j’ai pensé que c’était aux citoyennes et citoyens de clore le débat. Ça s’est fait en deux minutes. J’ai regardé autour de moi, les personnes assises à mes côtés m’ont regardée en fronçant les sourcils. Je me suis levée, j’ai respiré, j’ai attendu que le vote se fasse, et j’ai gueulé.

Je pensais que ça allait rester à l’Assemblée nationale, on nous avait dit qu’il n’y avait pas de vidéo. Or, quelques heures plus tard, c’était sur les réseaux sociaux. Tant mieux !

Six mois plus tard, avez-vous le sentiment que la voix des malades est mieux entendue en France ?

La parole politique des malades a pris une place qu’elle n’avait pas dans le débat public. C’est nouveau, nous ne sommes plus à une place de victimes : nous voulons nous attaquer aux causes structurelles du cancer.

«Ce n’est pas parce qu’on est faible physiquement, qu’on a mal ou qu’on a peur, que nous ne pouvons pas avoir une parole puissante.»

Le nombre de cas de cancers en France a doublé depuis 1990, et les causes sont majoritairement environnementales [ces facteurs, comme les pollutions chimiques, sont difficiles à évaluer scientifiquement, NDLR]. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, un malade sur deux du cancer n’aurait pas dû tomber malade. Ça glace le sang, surtout quand ça concerne des jeunes, des enfants.

Ce n’est pas parce qu’on est faible physiquement, qu’on a mal ou qu’on a peur, que nous ne pouvons pas avoir une parole puissante. Il y a des gens qui n’ont pas les moyens de parler : parce qu’ils sont en soins palliatifs, parce qu’ils sont morts, parce qu’ils sont trop petits, ou trop loin, en zone rurale… Alors nous parlons pour eux, ils nous l’ont demandé.

Avec votre collectif Cancer colère, vous voulez politiser les causes des maladies graves, comme le cancer : comment expliquer que ce sujet était jusqu’à maintenant un tabou dans le paysage associatif français ?

Depuis des années, la société œuvre à dépolitiser ces sujets. Politiser la maladie, c’est comme politiser le racisme, la pauvreté, les inégalités sociales, les violences faites aux femmes ou aux enfants : c’est remettre en perspective la responsabilité d’une société.

On nous dit qu’on peut guérir du cancer, que la recherche est formidable… Sauf que ce n’est pas le cas. Par exemple, il n’y a pas assez d’argent pour les cancers pédiatriques : ils ont besoin de 20 millions d’euros par an avec un engagement sur dix ans, et chaque année ils doivent pleurer pour avoir cinq millions d’euros, donc ils n’arrivent pas à créer une filière de recherche sérieuse [en 2025, le financement alloué à la recherche fondamentale sur les cancers des enfants est monté à 15 millions d’euros, après avoir un temps été retiré du budget par le gouvernement, NDLR].

«Nous sommes face à un mur politique qui se moque totalement de la santé publique et qui, en plus, a décidé de la saccager.»

À Cancer colère, il y a des gens qui nous ont rejoints à même pas 40 ans et qui sont en chimio à vie. Que Monsieur Macron aille dire à ces personnes que guérir du cancer est la solution. La responsabilité est aujourd’hui massivement politique. Ils ont un besoin absolu d’invisibiliser les malades pour continuer à passer des lois poisons qui donnent carte blanche aux pesticides. Nous sommes face à un mur politique qui se moque totalement de la santé publique et qui, en plus, a décidé de la saccager.

Fleur Breteau, en haut à gauche, lors du vote de la loi Duplomb le 8 juillet à l’Assemblée nationale. © Esteban Grépinet/Vert

Quand on est malade ou qu’on l’a été, on a compris que nos corps malades rapportent de l’argent. On sait que les fabricants de pesticides produisent aussi des traitements contre le cancer, qui est un eldorado pour l’industrie chimique. L’enjeu est double : on fabrique des pesticides qui valent de plus en plus cher et qui plombent les agriculteurs indépendants, et en parallèle les gens tombent malades et cela essore la Sécurité sociale.

Votre combat se limite-t-il au cancer ? Si on regarde le cas de l’acétamipride, ce pesticide qui était au cœur de la loi Duplomb, les scientifiques alertent surtout sur sa toxicité pour le développement du cerveau…

Évidemment, nous sommes très inclusifs chez Cancer colère. Ce sont les conséquences politiques du modèle industriel de l’agriculture qui nous posent problème. Il y a un développement anormal des maladies auto-immunes, une explosion des diabètes, de l’endométriose, des maladies neurodégénératives…

Nous sommes peu nombreux à politiser les causes des maladies, et sommes ouverts à rencontrer plein d’autres malades. Si des gens veulent monter des collectifs pour politiser le diabète ou les troubles du neurodéveloppement chez les enfants, nous pouvons les accueillir et les aider. C’est une lutte collective et citoyenne. Nous apprenons tous les jours ensemble et nous nous donnons beaucoup d’énergie.

Tous les jours, nous sommes rappelés par l’urgence. On apprend des mauvaises nouvelles, des camarades qui rentrent de nouveau en soins palliatifs, c’est dur. C’est peut-être ce qui manque aux sénateurs : ils devraient aller voter la loi Duplomb 2 dans le hall d’accueil d’un centre d’oncologie.

À l’Assemblée nationale, vous aviez crié aux députés qui ont voté le texte : «Vous êtes les alliés du cancer, et nous le ferons savoir». Pour vous, qui sont ces «alliés du cancer» ?

Ce sont les élus de la République. Il est écrit noir sur blanc dans la charte d’éthique des députés et des sénateurs : faire passer l’intérêt public avant tout intérêt privé. Or, ce n’est pas ce qui se fait aujourd’hui.

«Manifestement, les 316 députés qui ont voté pour la loi Duplomb ont oublié l’éthique qui devrait être la leur.»

On ne va pas demander aux industriels de s’autocensurer, ce serait comme demander aux criminels de ne pas assassiner des gens. Il faut qu’il y ait des lois, et les lois sont faites par des élus de la République. Manifestement, les 316 députés qui ont voté pour la loi Duplomb ont oublié l’éthique qui devrait être la leur : ils ont fait passer quelques intérêts privés en priorité et ont aggravé le danger pour 100% de la population, eux compris.

Une majorité de formations politiques n’a plus aucun scrupule à défendre outrageusement les intérêts économiques des multinationales en sacrifiant le monde paysan et la population. Pour moi, ce sont des alliés du cancer. Je ne pensais pas que j’aurais un jour à prononcer ces mots, mais je les dis en toute conscience. Ces gens n’ont rien à faire à la place d’élus.

Le sénateur Laurent Duplomb a annoncé déposer une nouvelle proposition de loi pour réautoriser l’acétamipride sur certaines cultures, qui pourrait être intégrée au projet de loi d’urgence agricole du gouvernement. Comment comptez-vous contre-attaquer ?

Ce que fait le sénateur Duplomb parle très clairement de la perte de sens de la responsabilité et de l’éthique, en tant que représentant de la nation. Il est contre les recommandations du Conseil l’ordre des médecins, contre la Ligue contre le cancer, contre le Conseil constitutionnel, contre des milliers de scientifiques, contre deux millions de personnes. J’aimerais lui poser la question : qui représente-t-il ?

Tout le processus législatif de la loi Duplomb a été organisé pour que ce texte soit discuté à porte close. Ça a mené à une pétition signée par 2,13 millions de personnes, avec un débat médiatique où on n’a jamais autant parlé des pesticides. On peut leur décerner la médaille du plus grand fail du 21ème siècle !

En six mois, ça nous a rassemblés, ça a accéléré le processus de lutte. Ils ont été complètement désarmés par ce vent qui s’est levé dans le pays, c’est une grande victoire. Ils ont haussé le ton de manière inimaginable, mais c’est aussi un signe de faiblesse, tout n’est pas perdu.

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