Quelles leçons tirer de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, qui a frappé les élevages français à partir de juin dernier ? Et comment se préparer à l’émergence de nouvelles maladies de ce type ? Pour le savoir, Vert a interrogé le chercheur Thierry Lefrançois dans les allées du salon de l’agriculture, qui se tient cette semaine à Paris.
Vétérinaire et spécialiste en épidémiologie des maladies animales émergentes et vectorielles, il est conseiller auprès de la présidente-directrice du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Il est aussi membre du comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires (Covars), mis en place en 2022 pendant la pandémie de Covid-19.
La ministre de l’agriculture a annoncé vendredi dernier la levée des dernières zones réglementées contre la dermatose nodulaire contagieuse des bovins. La France est-elle sortie de l’épidémie ?
Nous avons les éléments pour dire que la méthode de contrôle, basée sur le triptyque vaccination/interdiction de mouvements/dépeuplement des élevages infectés, a porté ses fruits. L’épidémie a été maîtrisée, d’abord dans les Savoie [où elle est apparue fin juin 2025, NDLR], puis maintenant en Occitanie [où le virus s’est ensuite étendu]. Il n’y a plus de nouveaux cas depuis un temps suffisant pour dire que, a priori, il n’y a plus de transmission de la maladie. D’où la levée des restrictions.

Après, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de risques de recirculation ou de réintroduction du virus : des animaux malades à un endroit que nous n’aurions pas identifié, des mouches encore contaminées et qui pourraient infecter des animaux… Mais, actuellement, les signaux sont positifs.
Que faut-il faire pour que le virus ne ressurgisse pas ces prochains mois ?
Il y a eu un choix de prudence du Cnopsav [le «Parlement du sanitaire», qui rassemble l’État, les syndicats agricoles, les scientifiques, NDLR], qui a décidé il y a quinze jours de prévoir une nouvelle campagne de vaccination. Il s’agit justement de protéger les zones déjà vaccinées contre un risque de réémergence, au cas où il subsisterait des réservoirs quelque part.
Si par hasard il y a quelques cas de résurgence, cela permettra de casser le cycle très rapidement. On veut vacciner les animaux avant la montée en estive. C’est clairement l’outil qui permet de reprotéger le plus efficacement.
La stratégie sanitaire du gouvernement, et particulièrement le choix d’abattre l’entièreté des troupeaux infectés, a suscité une vive émotion au sein du monde agricole. Quelles leçons tirer de la manière dont l’État a géré cette épidémie ?
La gestion de cette maladie est liée à sa catégorisation au niveau européen. Le triptyque vaccination/interdiction de mouvements/dépeuplement n’est pas un choix politique du gouvernement, c’est un choix basé sur les caractéristiques scientifiques de la maladie.
Ce qui émeut, ce sont les abattages de troupeaux, qui sont un drame pour les éleveurs. Je ne cautionne rien, j’explique pourquoi ils sont faits : les animaux peuvent être infectés, mais ne pas présenter de signes cliniques, ni même être repérés par la détection sérologique. Dans un élevage, on peut donc avoir des animaux qui paraissent complètement indemnes, mais qui hébergent le virus. Si on abat uniquement les animaux qui ont des signes cliniques, on risque de laisser des animaux infectieux. Ces derniers seront des réservoirs, les mouches se contamineront puis contamineront les élevages à côté.
Sur cette maladie, on considère que la moitié des animaux infectés sont probablement asymptomatiques. Cela se fonde sur des expériences menées dans des laboratoires de référence comme le Cirad ou d’autres en Europe : des mouches ont réussi à transmettre la maladie en piquant des animaux infectés expérimentalement, et qui ne présentaient pas de symptômes.
Pour l’instant, nous en sommes à 4 000 animaux abattus. Si on avait laissé filer la maladie, sans abattre et vacciner, on aurait eu des centaines de milliers d’animaux contaminés, avec jusqu’à 10% de morts parmi eux. Mais aussi beaucoup d’animaux avec des souffrances et un impact sur le bien-être animal, avec les nodules sur la peau et les organes internes.
Quelles sont les autres maladies animales qui risquent d’impacter les élevages à l’avenir ?
Les crises en santé animale pure comme sur les maladies zoonotiques, transmissibles à l’humain, ont des chances de se multiplier. Il y a d’autres maladies qui touchent déjà les élevages français : la maladie hémorragique épizootique [qui affecte les bovins dans le Sud-Ouest depuis 2023, NDLR] ou la fièvre catarrhale ovine [qui concerne les ruminants français depuis les années 2000, actuellement en Normandie et Bretagne]. Aux portes de la France, on a aussi la peste porcine africaine [plusieurs cas ont été identifiés au nord de l’Espagne cet hiver].
D’autres maladies sont proches de l’Europe, comme la peste des petits ruminants, une maladie très grave. Elle provoque des impacts économiques majeurs en Afrique et en Asie, avec des baisses de production, des avortements et une forte mortalité dans les troupeaux, donc une perte de revenus pour les paysans.
Il y a aussi la fièvre de la vallée du Rift, une maladie qui touche les bovins mais aussi l’Homme. C’est une maladie vectorielle, transmise par les moustiques, qui est très fortement influencée par le climat : les épisodes anormaux de pluie provoquent des pullulations de moustiques qui vont transmettre cette fièvre. Il y a un épisode assez important en ce moment au Sénégal, avec une vingtaine de décès. Cette maladie est considérée comme présentant un risque potentiel d’introduction en Europe à terme, via le Moyen-Orient ou l’Afrique du Nord.
Quel rôle joue le changement climatique dans l’émergence de ces nouvelles maladies en France ?
Les maladies les plus à risque à l’avenir pour l’humain dépendent de l’environnement, et notamment du changement climatique, qui joue de multiples rôles sur ces maladies. Le premier concerne les maladies vectorielles, transmises par les moustiques, tiques, mouches, moucherons… Tous ces arthropodes [les insectes, arachnides…] sont très sensibles à l’environnement : la température, les modifications d’humidité, les épisodes d’inondations ou même de tempêtes, qui peuvent les véhiculer sur de plus grandes distances.

Il y a une modification de leur capacité de dispersion, de leur habitat et de leur capacité de survie dans l’année. Leur période d’activité augmente : elle commence plus tôt dans l’année et finit plus tard en automne. Des moustiques impliqués dans la transmission de la dengue peuvent maintenant survivre jusqu’en décembre, alors qu’avant c’était plutôt septembre. Cela se joue à quelques dixièmes de degrés mais, avec un réchauffement du climat de 1,5°C depuis l’ère préindustrielle, on est sur des niveaux qui modifient complètement l’habitat de ces moustiques.
L’impact environnemental se joue aussi au niveau de la perte de biodiversité, qui permet un effet de dilution des virus. Cela a par exemple été démontré aux États-Unis sur les tiques qui transmettent la maladie de Lyme : lorsqu’elles sont dans un environnement forestier naturel, elles se dispersent sur différentes espèces de petits mammifères sauvages ; en revanche, lorsqu’il y a des modifications de l’habitat – comme des constructions de routes –, la diversité d’espèces sauvages sur la zone est réduite et les tiques vont davantage se retrouver sur des espèces domestiques ou anthropophiles, en contact avec l’humain.
Comment doit-on se préparer à ces nouveaux virus qui risquent d’affecter le monde de l’élevage ?
Le maître mot, c’est la prévention. Ce n’est pas seulement la vaccination, il faut un changement de paradigme : éviter que les maladies n’émergent chez l’humain, mais aussi chez l’animal sauvage ou l’animal domestique. Pour cela, il faut considérer tous les déterminants de cette émergence : on en revient aux questions de déforestation, de qualité de l’élevage, de réflexion globale sur la vulnérabilité des populations… Il faut construire des écosystèmes en bonne santé, pour l’humain, l’animal et l’environnement.
Le deuxième point, c’est la préparation. C’est le développement de diagnostics qui permettent de détecter précocement la maladie, le développement de vaccins pour la contrôler… Cela nécessite de la recherche, publique comme industrielle, et des mécanismes de collaboration entre les services de santé humaine, de santé animale et de l’environnement. Par exemple, sur la fièvre du Nil occidental, on doit surveiller les chevaux qui risquent d’être malades, les moustiques présents, les oiseaux qui peuvent mourir en cas de contamination… et ne pas attendre qu’elle arrive chez l’humain pour la surveiller.
Le dernier point, c’est le contrôle. Quand on est en pleine crise, il faut utiliser des outils de suivi et de gestion, comme ce qui a été mis en place pour le Covid-19. On va surveiller comment se distribue la maladie, développer des tests, utiliser si possible les vaccins, les médicaments…
Mais il faut avoir développé tous ces outils avant, dans les périodes d’intercrise, d’où l’importance de la recherche et de l’anticipation. Il faut analyser les risques majeurs d’émergence pour avoir une liste de maladies avec les modes de contrôle nécessaires. Même si cela coûte de l’argent, ces coûts de prévention seront bien moindres si la maladie arrive. Et je ne parle même pas de la mise en place de systèmes de santé résilients, comme des hôpitaux capables d’accueillir ces risques sanitaires.
À lire aussi
-
«Notre système produit mécaniquement des pandémies» : le «Giec de la biodiversité» explore les crises qui secouent la planète
Quel est le rapport ? Biodiversité, climat, alimentation, eau, santé : dans une nouvelle évaluation parue mardi 17 décembre, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES) met en évidence l’interconnexion entre cinq grandes crises écologiques et appelle à ne plus les traiter séparément. Auteur principal du rapport, Patrick Giraudoux le décortique pour Vert. -
«Ils doivent faire le deuil de leurs animaux» : dans le Jura, une vague de soutiens aux éleveurs face à la dermatose nodulaire contagieuse
Village d'or. À Écleux, les 300 vaches de la commune ont été abattues ces dernières semaines, à la demande de l'État. La raison ? Tenter d’endiguer l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse. Pancartes dans les jardins, cagnotte citoyenne, fête… Le voisinage se mobilise pour réconforter les agriculteurs qui ont tout perdu, ou presque.