Reportage

PFAS, cadmium, pesticides : à Marseille, les futurs cardiologues enfin formés aux risques liés à la pollution

Oh, ce cours ! Début avril, une trentaine d’élèves internes en cardiologie ont assisté à un cours du docteur Pierre Souvet sur les liens entre environnement et santé. Si certain·es avaient déjà bien conscience de la problématique, d’autres découvraient son ampleur, n’ayant quasiment jamais eu d’enseignement sur le sujet pendant leur cursus. Vert est allé à leur rencontre.
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Devant l’entrée de la faculté de médecine de Marseille (Bouches-du-Rhône), qui jouxte l’hôpital de la Timone, un petit groupe d’étudiant·es est rassemblé. Elles et ils sont internes en cardiologie et viennent de suivre, ce 10 avril, un cours de presque deux heures du cardiologue Pierre Souvet, spécialiste des dommages que la pollution peut provoquer sur la santé. Ce dernier est régulièrement invité dans les médias pour parler des dangers du cadmium, ce métal toxique que l’on retrouve dans certains engrais et, finalement, dans notre alimentation. Et c’est la première fois qu’il donnait un cours sur les liens entre l’environnement et la santé à des étudiant·es en médecine.

«On savait que l’environnement avait des conséquences sur la santé, mais je ne pensais pas que c’était dans ces proportions, reconnaît Merlin Caubrière, en troisième année d’internat, qui dit avoir entendu très peu de choses à ce propos pendant ses sept années d’études. En général, on associe la pollution de l’air à des maladies respiratoires. Le lien avec la cardiologie est beaucoup moins évident.» Interne au sein du service de cardiologie de l’hôpital de la Timone, il souligne : «D’ailleurs, les médecins avec lesquels on travaille en parlent très rarement. Mais c’est dans l’air du temps, donc on est de plus en plus sensibilisés.»

Le cours de Pierre Souvet à la faculté de médecine de Marseille, le 10 avril 2026. © Franck Paganelli

Difficile de passer à côté des 67 000 décès annuels en France liés à la pollution de l’air, de la contamination de la population au cadmium, sans parler des PFAS, ces «polluants éternels» présents dans l’eau, l’air et les objets du quotidien. Des résidus de pesticides dans notre alimentation aux polluants cancérigènes rejetés par l’industrie, le caractère toxique de notre environnement est chaque jour plus évident. Pourtant, l’étude de ces facteurs de risque cruciaux est jusqu’à aujourd’hui quasiment absente de la formation des médecins.

«Enlever les œillères»

«D’après l’Organisation mondiale de la santé, 23% des pathologies dans le monde sont liées à l’environnement», rappelle ainsi Pierre Souvet aux étudiant·es lors de ce premier cours du 10 avril. «En 2022, une étude publiée dans The Lancet a établi que la pollution tuait plus que le tabac», insiste-t-il en s’appuyant sur un document Powerpoint de 130 pages, qui aligne les références à des articles scientifiques internationaux.

Il montre ensuite plusieurs schémas décrivant le trajet des particules ultrafines chargées de composés toxiques qui pénètrent, via les poumons, dans l’ensemble des cellules du corps et créent des inflammations qui favorisent l’apparition de maladies cardiovasculaires et autres cancers. «Mon objectif, c’est de leur faire comprendre qu’il fautenlever les œillèressur les facteurs de risque : il faut qu’ils demandent à leurs patients à quoi ils sont exposés, où ils habitent, où ils travaillent… Pas seulement s’ils fument ou s’ils mangent du saucisson», martèle le cardiologue à la retraite, cofondateur de l’Association santé environnement France.

L’essentiel de sa carrière, il l’a fait à Marignane, au bord de l’étang de Berre, à une heure de Marseille. Ici, les cheminées des usines et les dépôts pétroliers de l’une des plus grandes zones industrielles de France rejettent leur pollution dans l’air depuis six décennies. En 2016, l’étude participative Fos-Epseal a établi que les habitant·es de Fos-sur-Mer, la ville qui concentre le plus grand nombre de sites industriels, avaient deux fois plus de cancers que la moyenne nationale, et plus de pathologies cardiovasculaires, de maladies autoimmunes, d’asthme, de diabète… C’est parce que beaucoup de ses patient·es travaillaient dans ces usines, ou vivaient à proximité, que Pierre Souvet s’est intéressé à l’influence des polluants sur la santé. Jusqu’à en faire, au fil des années, une spécialité.

Le cardiologue à la retraite Pierre Souvet est spécialiste des dommages que la pollution peut provoquer sur la santé. © Franck Paganelli

Au-delà des plateaux télé et radio, le médecin a à cœur de convaincre ses confrères et consœurs de l’importance de l’enjeu, notamment en s’adressant aux nouvelles générations de médecins. «Comme le préconisent les sociétés internationales de cardiologie, il faut absolument que les professionnels de santé soient formés sur ces facteurs de risque, au même niveau que les facteurs classiques tels que le tabac ou l’alcool», souligne-t-il.

Des appels qui commencent enfin à être entendus. «Il y a trois ans, j’ai participé à la création d’un MOOC [un cours en ligne accessible à tous, NDLR] santé et environnement à l’initiative de la conférence des doyens des facultés de médecine. À Lyon, ils sont partants aussi pour créer un cours. À Montpellier, il y a désormais un module santé/environnement pour les étudiants en médecine», énumère-t-il, tout en soulignant que ces initiatives reposent sur de la bonne volonté.

À Marseille, c’est le doyen de la faculté, Georges Leonetti, qui a souhaité mettre en place ce nouveau cours. «Il y a une volonté globale de l’AP-HM [Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, NDLR] de réduire son empreinte carbone», défend Franck Paganelli, chef du service de cardiologie à l’hôpital Nord de Marseille et coordinateur régional du diplôme d’études supérieures en cardiologie.

Alors que le système de santé représente 8% des émissions de gaz à effet de serre en France, les autorités tentent depuis quelques années de pousser les professionnel·les du secteur à une pratique «écoresponsable». La prévention liée à la prise en compte des facteurs environnementaux en fait partie. De la même génération que Pierre Souvet, qu’il connaissait de leurs années étudiantes, Franck Paganelli s’est mobilisé pour que ce cours – obligatoire, précise-t-il – se concrétise rapidement. D’autres séances devraient suivre pour les internes en cancérologie.

Une prise de conscience balbutiante

«Moi-même, au cours de ma carrière, je n’étais pas particulièrement sensible à ces questions, admet le chef du service de cardiologie. J’étais plus préoccupé par l’aspect curatif que préventif.» C’est cette focalisation sur les traitements au détriment de la prévention, structurelle en France, qu’un collectif de cardiologues a dénoncée dans une tribune au Monde le mois dernier. S’il constate que seule une minorité de ses collègues est pour l’instant consciente des risques environnementaux, Franck Paganelli estime que les choses bougent : «Les jeunes médecins sont plus sensibles à l’environnement, d’abord pour leur propre santé, mais aussi dans leur pratique.»

À l’issue du cours de Pierre Souvet, l’une des étudiantes se dit pourtant «frustrée». Écologiste convaincue, Mathilde François se félicite de cette initiative pour sensibiliser ses camarades, qui sont encore beaucoup, selon elle, à considérer que la prise en compte des facteurs environnementaux en médecine est «un truc d’écolo gauchiste».

En revanche, elle peine à voir quelle peut être, dans la pratique, la marge de manœuvre des médecins. «Je travaille en ce moment à l’hôpital Nord : mes patients sont pauvres, ils ne peuvent ni manger bio ni déménager», se désole-t-elle. Elle estime que la problématique relève davantage de la responsabilité des municipalités, «pour ce qui est des espaces verts», ou des autorités nationales «pour l’alimentation».

Selon l’étudiante, si les médecins sont si peu informé·es et formé·es sur ces questions, cela participe d’une «omerta à l’échelle nationale» sur les causes environnementales des pathologies, à laquelle «les lobbies» économiques ne sont pas étrangers.

Une omerta que Pierre Souvet connaît bien, lui qui soignait les habitant·es du pourtour de l’étang de Berre, où l’industrie fournit près de 80 000 emplois directs ou indirects. Mais, depuis des années, via les conseils à ses patients, ses livres, ses interventions dans les médias et auprès des étudiant·es, il travaille à la prise de conscience de l’ensemble de la population.

«Il faut trouver des alliances dans les territoires : une mairie qui prête une salle pour une intervention publique, par exemple», rappelle-t-il. Début 2025, un consortium a été créé par des scientifiques et des médecins de l’institut Paoli-Calmettes (le centre de lutte contre le cancer de Marseille) et de l’hôpital de Martigues pour produire des études précises sur la prévalence des cancers autour de l’étang de Berre. Même dans le milieu médical, jusqu’ici très frileux à s’engager sur ces questions, un mouvement semble désormais lancé.

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