Décryptage

Guerre au Moyen-Orient : le prix des engrais de synthèse explose, mais des solutions existent pour réduire notre dépendance

Engrais malgré. Depuis le début des bombardements en Iran, le prix des engrais azotés – produits avec du gaz – s'envole et fragilise un peu plus le monde agricole. Très dépendante de ses importations, la France dispose d'une palette d'alternatives pour réduire l'utilisation de ces produits chimiques.
  • Par

«J’arrive encore à payer mes factures, mais jusqu’à quand ?» Agriculteur en Meurthe-et-Moselle, Antoine Grosjean – dont l’histoire est racontée par la radio Ici Lorraine – est inquiet : sa commande d’engrais, qu’il épand au printemps pour améliorer la croissance de ses cultures, était 20% plus chère que l’an dernier.

Le monde paysan subit de plein fouet la hausse des prix des carburants et des engrais. © Adobe stock

Avec la guerre au Moyen-Orient, démarrée le 28 février par les bombardements israélo-étatsuniens en Iran, le monde paysan subit de plein fouet la hausse des prix des carburants et des engrais. Celui de l’urée – l’un des fertilisants de synthèse les plus utilisés – est passé d’environ 580 euros la tonne avant le conflit à plus de 678 euros/tonne aujourd’hui, selon les sites spécialisés.

Face à cette hausse soudaine des coûts, le gouvernement a annoncé mardi plusieurs «mesures exceptionnelles» pour aider les agriculteur·ices : report des cotisations sociales, prêts de court terme… Si la plupart des commandes d’engrais ont déjà été passées pour la saison 2026, la hausse de leurs prix inquiète pour les prochaines récoltes et éclaire l’énorme dépendance du pays à ces produits chimiques.

Dépendance aux énergies fossiles

Les engrais sont utilisés pour apporter des éléments minéraux complémentaires aux plantes, et ainsi accélérer leur développement. Il en existe deux grandes catégories : les engrais organiques (fumier, compost…), d’origine animale ou végétale et utilisés depuis des siècles par les paysan·nes, et les engrais de synthèse (azote, potasse…). Développés à partir de procédés chimiques, ces derniers ont accompagné l’intensification de l’agriculture après la Seconde Guerre mondiale.

«Le prix des engrais azotés suit de très près le prix de l’énergie.»

C’est cette dernière catégorie, et plus particulièrement celle des engrais azotés, qui subit les foudres de la guerre au Moyen-Orient. «L’énergie nécessaire pour produire ces engrais est apportée par le gaz, c’est pour cela que le prix des engrais azotés suit de très près le prix de l’énergie, éclaire Sylvain Pellerin, directeur de recherches en agronomie au sein de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). C’est aussi pour cette raison qu’au niveau mondial la production des engrais azotés s’est beaucoup déplacée vers les pays détenteurs de réserves de gaz, comme la Russie ou les pays du Moyen-Orient.»

La hausse soudaine du coût des engrais chimiques est également liée au blocage du détroit d’Ormuz par les forces armées iraniennes. Un tiers du transport maritime mondial d’engrais transite par ce passage situé dans le golfe Persique. Un véritable talon d’Achille pour la France, qui importait plus de 80% de ses engrais en 2022.

Les engrais, un impact écologique majeur

Les engrais (organiques comme de synthèse) jouent un rôle non négligeable dans le changement climatique. Ils représentent 5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, «c’est-à-dire plus que l’aviation et le transport maritime mondiaux réunis», selon le cabinet de conseil Carbone 4. Ces émissions sont liées à leur production, réalisée à partir d’énergies fossiles, mais aussi et surtout à leur utilisation dans les champs, qui libère du protoxyde d’azote par réaction avec certains éléments du sol.

Outre le climat, l’utilisation excessive de fertilisants a aussi un impact considérable sur les écosystèmes. Les épandages trop abondants d’engrais de synthèse dans l’environnement polluent les milieux aquatiques par ruissellement, et conduisent à des phénomènes d’eutrophisation : avec ces apports de nutriments, les algues et plantes aquatiques croissent et asphyxient les rivières, avec des conséquences sur la biodiversité de ces milieux. Ce déséquilibre est par exemple observé sur le littoral breton, avec le phénomène d’algues vertes, ou dans les rivières comtoises (notre article).

Actuellement, la France ne dispose que de quelques sites de production d’engrais azotés (à Rouen ou en Gironde), qui sont largement insuffisants pour couvrir ses besoins. Mais une vaste usine d’engrais décarbonés doit voir le jour d’ici 2030 dans les Hauts-de-France. Basée sur l’utilisation d’électricité (et non plus de gaz), elle doit produire 500 000 tonnes d’engrais azotés, soit l’équivalent de 15% de la consommation française, selon ses promoteurs.

L’agriculture biologique comme alternative

Pour réduire notre dépendance aux engrais de synthèse, il existe aussi des pratiques agricoles qui permettent de s’en passer. C’est le cas pour l’agriculture biologique, qui interdit purement et simplement leur utilisation. À la place, les paysan·nes utilisent des fertilisants organiques (en recyclant les déjections de certains élevages, par exemple) et repensent la rotation de leurs cultures.

«Ces pratiques favorisent l’autonomie des fermes et limitent fortement la dépendance de l’agriculture bio aux intrants importés issus d’énergies fossiles», rappelle la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab). Face aux conséquences de la guerre au Moyen-Orient, cette dernière appelle «les pouvoirs publics à soutenir massivement et durablement les systèmes les plus autonomes, au premier rang desquels l’agriculture biologique».

Mais les effluents d’élevage sont déjà majoritairement réutilisés dans les cultures, souligne Sylvain Pellerin : «On ne peut pas dire qu’on va en utiliser davantage, ou alors il faudrait augmenter le nombre d’animaux ; or la tendance est plutôt à l’inverse. En cela, l’agriculture biologique n’est pas totalement protégée, et on peut s’attendre à une compétition pour cette ressource que sont les engrais organiques.» La Fnab rappelle aussi que «la bio» peut être «touchée indirectement» par la flambée des prix des engrais de synthèse, avec un report sur ceux d’origine organique.

Crucial pour réduire les impacts humains sur la biodiversité et le climat, le développement de l’agriculture biologique souffre d’une problématique d’accès aux fertilisants organiques. Une étude publiée en 2021 dans la revue Nature Food a calculé que l’agriculture bio pourrait nourrir jusqu’à 60% de la population mondiale, à condition de réduire de moitié le gaspillage et de rééquilibrer la consommation alimentaire entre pays développés et en voie de développement.

Pipi et pois

Bio ou pas, plusieurs leviers existent pour réduire la dépendance de l’agriculture française aux engrais de synthèse. Chercheur en agronomie à l’Inrae, Guy Richard en identifie trois principaux : «Efficience, substitution et reconception». Le premier niveau consiste à limiter les excès d’azote en adaptant les doses aux besoins des plantes, mais «beaucoup de progrès ont déjà été faits et les marges de manœuvre sont très faibles», relève le chercheur.

Pour «substituer» aux engrais de synthèse d’autres fertilisants organiques, une piste originale est à l’étude : le recyclage de l’urine humaine. La valorisation de ces fluides riches en azote pourrait couvrir 16% des achats actuels d’engrais chimiques pour l’agriculture française, selon une récente étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe). «Là encore, ça ne suffira pas pour réellement augmenter notre indépendance aux questions azotées», nuance Guy Richard.

«Si on va dans cette direction, nous allons non seulement accroître notre souveraineté vis-à-vis des importations d’azote, mais également réduire l’impact de l’agriculture sur l’environnement.»

L’alternative la plus prometteuse reste le développement des cultures de légumineuses (lentilles, pois, trèfle, luzerne…), qui ont une particularité exceptionnelle : elles captent l’azote présent dans l’air et le fixent dans le sol. Intégrer ces plantes au sein des rotations des cultures enrichirait donc naturellement la terre pour les prochaines plantations – une pratique notamment développée en agriculture biologique.

C’est là qu’intervient la «reconception» de notre modèle alimentaire. «Ces cultures sont moins productives que les céréales, si bien que, pour pouvoir les utiliser pleinement, il faut revoir la part de la surface cultivée dédiée à l’alimentation des animaux d’élevage et privilégier une alimentation à base de prairie et de fourrage, revoir la répartition géographique des cultures et des élevages pour promouvoir les formes de polycultures-élevage sur le territoire national, et rééquilibrer les régimes alimentaires en termes d’aliments d’origine animale et végétale, détaille Guy Richard. Si on va dans cette direction, nous allons non seulement accroître notre souveraineté vis-à-vis des importations d’azote, mais également réduire l’impact de l’agriculture sur l’environnement au travers des différentes formes de pollutions azotées.»

Reprenez le pouvoir

Vincent B., Pierre-Edouard S., Rodolphe S. et tant d’autres… Les ultrariches s’achètent des médias pour s’offrir toujours plus de pouvoir et influencer le débat démocratique. Ils veulent imposer une vision du monde qui sert leurs intérêts économiques ou politiques, sans égard pour l’environnement, la justice sociale, ni même notre santé.

Ce n’est pas une fatalité. Vous pouvez reprendre le pouvoir.

Grâce au soutien mensuel de milliers de personnes, les 13 journalistes de Vert révèlent au quotidien les menaces qui pèsent sur l’environnement, exposent les responsables et mettent en lumière celles et ceux qui inventent des solutions pour changer la donne.

Grâce à nos lectrices et lecteurs, notre média est rapidement devenu une référence. Nos informations touchent déjà des millions de personnes chaque mois. Mais nous devons aller plus loin.

Sans milliardaire, ni publicité, vos dons sont le moteur de notre indépendance. Plus que jamais nous avons besoin de vous pour financer notre journalisme et faire de notre média un contre-pouvoir qui a de l’impact.

💪 Reprenez le pouvoir avec nous, rejoignez le Club de Vert à partir de 5€ par mois.