Le Moyen-Orient fait face à une nouvelle guerre meurtrière, depuis samedi 28 février. Dans ce contexte, les milieux écologistes se divisent sur la position à tenir. Pour tenter d’y voir plus clair, Vert a interrogé Pierre Charbonnier et Vincent Rissier.

Le premier est chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il est l’auteur de Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix (La Découverte, 2019) et défend l’idée selon laquelle les guerres représentent une occasion de se défaire des énergies fossiles, davantage que la paix actuelle fondée sur le développement industriel des fossiles.
Le second est ingénieur de formation et militant écologiste au sein du mouvement politique Révolution permanente. Il est l’auteur du livre Contre l’écologie de guerre (La Dispute, 2026). Selon lui, l’écologie doit lutter contre les rapports de domination entre pays pour s’assurer que la transition écologique soit juste.
Le mouvement écologiste doit-il sortir de son antimilitarisme historique, qui consiste à refuser le recours de l’État à l’armée, ou au contraire le renforcer ?
Pierre Charbonnier. Il n’y a pas de contradiction entre l’antimilitarisme et l’appel à se tourner vers les énergies renouvelables quand on prend conscience que les énergies fossiles sont un facteur d’insécurité. Je ne dis pas que c’est chouette d’avoir une guerre, je dis que les conflits incitent au déploiement des renouvelables comme facteur de stabilité géopolitique.
Ce n’est pas une position pacifiste au sens classique, mais une position réaliste : étant donné la situation géopolitique globale et le rôle des énergies fossiles dans ce rapport de force, l’outil à mettre à profit pour lutter contre le conflit est un changement de technologie énergétique.
Une forme de paix très singulière, celle d’après la Seconde Guerre mondiale, n’a pas favorisé les politiques climatiques, au contraire. Mais il ne s’agit pas de la paix en général, c’est une paix qui a reposé sur un contexte de production centré sur le développement des fossiles.
«La guerre en Ukraine a rappelé que notre recours aux énergies fossiles crée de l’insécurité.»
Après la sortie de mon livre Vers l’écologie de guerre, on m’a fait dire que je théorisais la militarisation… alors que j’écris le contraire. Quand je renonce au pacifisme classique, c’est pour dire qu’il est plus efficace de réfléchir aux sources de la puissance que de prôner un pseudo-consensus mondial universel grâce aux liens entre humains et nature. Cette philosophie est estimable, mais atteint rarement les politiques au pouvoir.
Vincent Rissier. Je pense que la priorité est de lutter contre notre propre impérialisme. L’écologie de guerre postule qu’en se détachant des énergies fossiles l’Europe pourrait être le dernier havre de démocratie et d’écologie face à Donald Trump et Vladimir Poutine. Ce discours oublie que la France est le deuxième fournisseur d’armes à l’échelle internationale et qu’elle réprime les soutiens à la Palestine.
Vouloir faire plier son gouvernement pour qu’il se positionne contre la guerre est une stratégie beaucoup plus intéressante que d’affirmer que l’écologie peut fonctionner dans un monde en guerre. Chaque conflit est différent, il y a des guerres justes, d’autres impérialistes ; le plus important est que, en tant qu’écologiste, on réfléchisse à la structure théorique avec laquelle on les aborde.
La population a le pouvoir de faire bouger les positions de son État. Je suis de très près ce qui se passe actuellement en Allemagne. Dans les lycées et les écoles, les jeunes refusent la remilitarisation de leur pays, ils se mobilisent, sèchent les cours et manifestent contre la guerre avec des modalités qui ressemblent aux grèves scolaires pour le climat.
La guerre au Moyen-Orient pourrait-elle inciter l’Europe à accélérer sa transition écologique ?
Pierre Charbonnier. Dans un premier temps, la guerre peut avoir l’effet inverse. Ce n’est pas le moment de parler de transition écologique, car les gens qui subissent le plus la hausse du prix de l’essence ne pourront pas s’acheter une voiture électrique ou rénover leur maison. Quand le prix des énergies fossiles augmente à cause des guerres, c’est une opportunité économique massive pour les pays producteurs et pour les entreprises privées. Elles augmentent leurs tarifs et provoquent un phénomène d’inflation, facteur d’inégalités majeures.
Le problème, c’est que ce choc économique est instrumentalisé par des acteurs politiques qui affirment qu’il faut protéger cette partie de la population – la plus vulnérable économiquement – avec des boucliers tarifaires, plutôt que de lancer une transition écologique coûteuse et incertaine. Comme si on ne pouvait rien faire contre la dépendance aux énergies fossiles.
Je propose de renforcer le lien entre l’impératif de sécurité et celui de mener à bien la transition écologique. La guerre en Ukraine a rappelé que notre recours aux énergies fossiles crée de l’insécurité et expose notre pays à des menaces géopolitiques. Dans ce contexte, la puissance publique a pu justifier le développement des infrastructures nécessaires à la transition énergétique à la fois sur le plan climatique et sur le plan géopolitique.
Vincent Rissier. L’agression impérialiste des États-Unis et d’Israël sur l’Iran a fait des centaines de morts. Plutôt que de réfléchir à ce qu’elle pourrait y gagner, l’écologie devrait se constituer en force qui refuse la guerre, pas comme une force qui veut arracher des arrangements avec ce contexte international.
La guerre en Ukraine a-t-elle été un déclencheur pour se tourner vers les renouvelables et ne pas dépendre d’un régime autoritaire ?
Pierre Charbonnier. Oui et non. La grande transition espérée n’a pas eu lieu, mais on a observé une diminution drastique de la consommation de gaz en Europe depuis 2022. La Commission européenne et les États investissent dans une transition écologique. Ce n’est pas à la hauteur des espoirs des mouvements écologistes, mais ces efforts existent. Ce mercredi encore, la Commission a voté un paquet législatif pour investir dans l’industrie verte européenne. Et elle vient de s’engager sur une baisse des émissions de 90% d’ici à 2040 (par rapport à 1990).
«En ce moment, les investissements militaires augmentent, ce sont des sommes qui n’iront pas dans la transition écologique.»
Après, il reste une ligne de clivage en raison du rôle de certains lobbys industriels et politiques qui ne veulent pas perdre leur rente. On ne peut pas dire que les tensions géopolitiques incitent directement les pouvoirs publics à la décarbonation, car les mesures de diversification des sources d’énergie qu’ils pourraient prendre sont freinées par des conflits sociaux et des pressions de groupes privés. Tout cela se produit de manière chaotique. La puissance publique n’est pas capable de trouver un consensus social autour d’un choix technologique qui assure la transition écologique.
Vincent Rissier. On a vu que les tensions qui ont résulté de la guerre en Ukraine, notamment sur les prix des combustibles fossiles, ont suscité une frénésie de l’investissement dans les fossiles. S’en sont suivis des profits inédits pour les entreprises comme TotalEnergies en 2022 et 2023. Le groupe avait d’ailleurs publié un communiqué pour dire qu’il avait pu profiter d’un contexte particulièrement propice à ses bénéfices et qu’il avait relancé des investissements dans de nouveaux projets d’extraction, notamment en Afrique.
À l’époque, ce sont les classes populaires qui avaient payé le prix de l’inflation provoquée par la hausse du prix des énergies fossiles. L’industrie n’en a pas profité pour développer les renouvelables, ni l’État, et il va sans doute se passer la même chose avec la guerre avec l’Iran. En ce moment, les investissements militaires augmentent, mais ces sommes ne viennent pas de nulle part, elles vont être prélevées sur les services publics et financées par des politiques d’austérité. Ce sont des sommes qui n’iront pas dans la transition écologique.
L’écologie de guerre propose de voir la transition écologique comme une nouvelle manière d’être souverain, donc puissant en tant qu’État. S’agit-il de passer d’une compétition entre nations à une autre ?
Vincent Rissier. Les rapports entre les États sont inégaux, et l’écologie de guerre ne permet pas de lutter contre ces rapports de domination. Elle propose un développement intensif des renouvelables, une stratégie qui encourage les grandes entreprises et les politiques actuels à investir dans les énergies durables.
Or, ces mêmes acteurs sont à l’origine de la crise climatique, et si on ne les remet pas en cause, on continuera à produire massivement et à exploiter la nature – et ce seront toujours les mêmes qui en payeront le prix. Les énergies vertes reposent sur des formes d’extractivisme, de la même manière que les énergies fossiles : on fait des accords miniers avec le Congo, avec le Rwanda… Et pour quel résultat ? C’est bien beau d’affirmer qu’il y a davantage d’éolien et de solaire installés sur notre planète, de se réjouir que c’est inédit, mais le vrai enjeu est de savoir si la consommation totale d’énergie carbonée décroit. Or, à l’échelle mondiale, c’est une dynamique qui n’est pas visible pour l’instant, on assiste plutôt à une accumulation des différentes sources d’énergie.
«Sortir de l’idée de puissance.»
L’idée de sobriété, ce n’est pas de retourner dans un nouveau cycle de production pour avoir les mêmes pratiques d’exploitation de la nature et des êtres humains. C’est le fait de définir de manière démocratique et collective notre trajectoire industrielle. Il faut sortir de l’idée de puissance et de concurrence entre les pays, et cesser de réfléchir à la transition écologique de l’Europe en dehors de celle des autres pays.
Pierre Charbonnier. Je suis réaliste et, aujourd’hui, on doit continuer à composer avec les éléments fondamentaux de la géopolitique : la puissance, le conflit, les États… On peut dire : «Halte à la violence !» et «Non à la guerre !», mais ça ne nous permet pas de prendre de chemin concret vers la transition, ce sont des dynamiques qu’il faut comprendre et domestiquer pour créer de la stabilité.
Les systèmes productifs évoluent : le développement des renouvelables en Chine est un phénomène historique, par exemple. De premières données montrent un début de substitution des énergies fossiles par les énergies renouvelables, même s’il est trop lent. Sans compter que le changement climatique est susceptible d’engendrer des catastrophes à l’avenir qui pourraient inciter à accélérer encore cette transition.
Des chercheurs comme Jean-Baptiste Fressoz postulent que la transition énergétique n’existe pas, qu’il s’agit d’un phénomène d’accumulation des sources d’énergie (charbon, pétrole, hydraulique, éolien) plutôt que de remplacement. C’est une fausse évidence. La décarbonation est une contraction massive du niveau d’extraction qu’on impose à la nature, pas une annulation. Un moteur électrique a un niveau de performance nettement supérieur à un moteur thermique, par exemple. En plus de pouvoir fonctionner avec de l’énergie propre (électricité renouvelable ou décarbonée), il nécessite aussi beaucoup moins d’énergie. Je considère qu’avec une intervention publique forte, nous pouvons faire une transition juste grâce à des solutions techniques déjà existantes.
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