Sur la côte d’Opale, dans le nord de la France, un bateau de pêche artisanale remonte en moyenne 30 à 40 tonnes par an. Bientôt, ces petites embarcations pourraient voir arriver un nouveau mastodonte dans leurs eaux : l’Annie Hillina, capable de capturer 400 tonnes… en l’espace d’une journée. «Ils vont faire en un jour ce que nous débarquons sur dix ans», déplore Stéphane Pinto, ancien fileyeur et vice-président du Comité régional des pêches des Hauts-de-France.

Ce gigantesque chalutier est inauguré ce vendredi à IJmuiden (Pays-Bas, à une quarantaine de kilomètres d’Amsterdam) par le groupe Parlevliet & van der Plas, l’un des cinq géants néerlandais qui dominent la pêche industrielle en Europe (notre article). Avec 111,5 mètres de long et 21 mètres de large, ce navire-usine fait frémir depuis plusieurs jours pêcheur·ses et organisations de protection de l’environnement.
«Fuite en avant technologique»
Prévu pour remonter 60 000 tonnes de poissons à l’année, l’Annie Hillina égale un autre géant des mers, jusque là connu comme le plus grand chalutier au monde : l’Annelies Ilena. En service depuis les années 2000, ce dernier est lui-aussi possédé par la société Parlevliet & van der Plas.
Le tout nouveau bateau de l’entreprise néerlandaise «incarne une fuite en avant technologique mise au service de la destruction de l’océan et de la pêche artisanale», dénonce l’association de défense de l’océan Bloom. Ce «navire de l’enfer», comme le surnomme l’ONG, «s’est déjà vu octroyer des autorisations de pêche pour toute une batterie d’espèces déjà surexploitées».
L’Annie Hillina doit pêcher des poissons fourrages, ces petites espèces en bas de la chaîne alimentaire marine : maquereau, sardine, hareng, chinchard, ou encore merlan bleu. Plusieurs de ces animaux sont pourtant surpêchés dans les eaux européennes (notre article). Les scientifiques appellent par exemple à diviser par quatre les prises de maquereaux dans l’Atlantique nord – une recommandation que n’a finalement pas suivi l’Union européenne, qui a acté en mars dernier une baisse de seulement 48% des captures.
«Il y a quelque chose qui m’échappe» dans la stratégie de Parlevliet & van der Plas, témoigne Laëtitia Bisiaux, responsable de la campagne pêche industrielle à Bloom. Je ne comprends pas comment ils peuvent investir 80 millions d’euros dans un système contraint par des quotas en baisse avec l’effondrement des poissons, et avec des prix du carburant qui explosent.»
La militante n’hésite pas à soupçonner le groupe de «fraudes», rappelant par exemple que l’un des chalutiers géants dont il a la gestion avait été condamné en 2012 à 595 000 euros d’amende en France pour avoir pêché illégalement plus d’un millier de tonnes de poissons.
Bientôt dans les eaux françaises ?
Bien que sous pavillon des Pays-Bas, l’Annie Hillina dispose de droits pour pêcher dans les eaux françaises, au large de la Normandie et des Hauts-de-France. «En novembre-décembre, ces chalutiers aspirent la zone et mettent à blanc toute la zone côtière, c’est un vraie concurrence déloyale pour les petits pêcheurs», dénonce Laëtitia Bisiaux. «Il y a une répercussion sur la ressource, mais aussi sur la cohabitation entre les métiers, complète Stéphane Pinto. Nous subissons aussi les interdictions de pêche dans les zones anglaises, et on réduit l’espace maritime tout en augmentant la pression sur la ressource avec des navires de plus en plus gros.»
L’annonce de la mise à l’eau de ce nouveau chalutier géant est accueillie froidement par le monde de la pêche française. «N’importe quel pêcheur ne veut plus de ces bateaux usines qui pêchent beaucoup trop, a par exemple réagi Olivier Leprêtre, président du Comité régional des pêches des Hauts-de-France, dans Ouest France. La pêche artisanale fait vivre beaucoup de monde à terre, ces chalutiers épuisent la mer.»
Le groupe néerlandais doit cependant respecter des quotas de pêche, fixés par l’Union européenne pour chaque État membre, et répartis ensuite entre les pêcheur·ses dans chaque pays. Il dispose d’accords pour pêcher dans d’autres régions du monde, comme en Amérique du Sud ou le long des côtes africaines.
Pour Bloom, «un tel navire n’a sa place nulle part. Ni dans la bande côtière française en conflit avec les artisans, ni au large de l’Écosse à affamer les fous de Bassan [des oiseaux marins, NDLR], ni en Afrique de l’Ouest à piller les communautés côtières parmi les plus vulnérables au monde.»
L’association organise une manifestation avec citoyen·nes et pêcheur·ses ce vendredi en début d’après-midi sur le port d’IJmuiden pour dénoncer l’inauguration de ce «navire de l’enfer». Plus globalement, elle appelle à l’interdiction des navires de plus de 25 mètres dans les eaux territoriales françaises (soit les 22 premiers kilomètres depuis la côte), ou encore à un «plan de démantèlement des navires-usines».
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