«Il ne reste que quelques points de mesures exempts de traces de micropolluants, ils sont un peu comme le dernier petit village d’Astérix», avance, laconique, Baptiste Rey, coordinateur pour l’Observatoire de la nappe d’Alsace (Aprona) du projet transfrontalier Ermes-ii-Rhin 2022-2025. Cet inventaire scientifique porte sur l’analyse de la qualité de l’eau de la nappe phréatique rhénane. Plus grand réservoir d’eau souterraine en Europe, elle permet d’alimenter près de cinq millions d’habitant·es en eau potable, de Francfort-sur-le-Main (Allemagne) à Bâle (Suisse) en passant par l’Alsace.

Dans un auditorium du Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin), la fin de la matinée du jeudi 7 mai se déroule dans une atmosphère bien pesante. Baptiste Rey conclut la présentation du rapport de 550 pages publié le jour même par l’équipe scientifique du projet Ermes-ii-Rhin : «Nous sommes face à une pollution généralisée de la ressource en eau de la nappe phréatique Rhénane.» Ce ton alarmant reflète les résultats dévoilés : 96 % des 1 500 points de mesures analysés – répartis le long du Rhin entre le sud de l’Allemagne, le nord de la Suisse et l’est de la France – sont contaminés par au moins un micropolluant.
La famille des micropolluants regroupe plus de 100 000 molécules différentes. Dans le rapport de synthèse du projet, ils sont définis comme des «substances qui provoquent des effets toxiques sur la santé humaine et les écosystèmes à des concentrations infimes, de l’ordre du millionième ou du milliardième de gramme par litre». Ses plus célèbres représentants : les pesticides et leurs métabolites (les substances issues de la dégradation de la molécule mère d’un pesticide), les PFAS (ou «polluants éternels»), les médicaments ou encore les solvants et additifs alimentaires.

Les résultats du projet Ermes-ii-Rhin «ne constituent pas un diagnostic de la qualité de l’eau distribuée au robinet (eau potable), mais des eaux brutes souterraines», rappellent les scientifiques dans l’avant-propos du rapport. Entre 2022 et 2025, ils et elles se sont penché·es sur l’identification de 144 micropolluants organiques dans la nappe phréatique. Au total, ce projet regroupe près de 450 000 résultats d’analyses.
Les pesticides, principale source de pollution de la nappe phréatique
Selon le rapport, les pesticides et leurs métabolites «engendrent une pollution diffuse et chronique sur l’ensemble de la nappe rhénane» et ont été identifiés sur 90% des points de mesures. Dans plus d’une mesure sur deux, la concentration de ces polluants dépasse même les valeurs de référence pour la potabilité de l’eau utilisées dans l’Union européenne. Selon une étude publiée en 2022 par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et l’Institut française de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et citée dans le rapport, «l’agriculture est identifiée comme une source majeure d’introduction des pesticides dans l’environnement.»
Il faut que les élus politiques européens prennent leurs responsabilités en mettant en place un vrai contrôle de l’industrie chimique.»
Président de l’Agence de préservation de l’environnement du land d’Hesse (HLNUG), en Allemagne, le professeur et docteur Thomas Schmid témoigne : «Cette charge polluante est un véritable problème, il va falloir mettre l’accent sur cette problématique et que le législateur européen prenne position pour agir concrètement.»

Un avis partagé par Daniel Reininger, membre du comité de bassin Rhin-Meuse pour France nature environnement (FNE) : «Il faut que les élus politiques européens prennent leurs responsabilités en mettant en place un vrai contrôle de l’industrie chimique. Notre modèle industriel hérité des trente glorieuses n’est plus soutenable depuis bien longtemps, il est urgent d’en développer un nouveau qui ne pèse pas autant sur les ressources naturelles et la santé des citoyens.»
S’il s’avère que la situation s’est stabilisée et même améliorée à certains endroits par rapport aux résultats du premier projet Ermes, paru en 2016, le représentant de FNE n’en démord pas : «Que l’on voie le verre à moitié plein ou à moitié vide par rapport à 2016 n’a pas beaucoup d’importance. Dans les deux cas, la nappe phréatique est dans un état critique, catastrophique. Nous continuons de scier la branche sur laquelle nous sommes assis pour nous fournir en eau potable.»
Le TFA, le «PFAS ultime» omniprésent dans la nappe phréatique
À l’instar de nombreux résultats en France, la nappe phréatique du Rhin supérieur n’est pas épargnée par l’acide trifluoroacétique (TFA), considéré comme le «PFAS ultime» par les scientifiques dans leurs conclusions. Issu de la dégradation de nombreux pesticides et PFAS, le TFA est extrêmement mobile, omniprésent dans l’environnement et presque indestructible, selon les spécialistes du sujet. «Sa présence est détectée sur 97% des points de mesures, indique le rapport. C’est la substance chimique la plus quantifiée de cet état des lieux.»
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La concentration en TFA dépasse les 100 nanogramme par litre (ng/l) dans 41 % des points de mesures. Cette valeur sert de référence pour la potabilité de l’eau en France pour la somme des 20 PFAS les plus préoccupants à l’échelle européenne – liste que le TFA doit rejoindre au 1er janvier 2027, selon le média Contexte. En Alsace, le TFA est retrouvé sur la quasi intégralité des points de mesures, mais à des concentrations entre 50 et 100 ng/l. Dans certains lands allemands, ces valeurs peuvent dépasser les 10 000 ng/l avec un maximum retrouvée à 14 100 ng/l.
«Le TFA est le symbole le plus marquant de l’impact de nos sociétés industrielles sur les ressources naturelles.»
Le docteur Joachim Bley, vice-président de l’agence régionale de l’environnement du Bade-Wurtemberg, est formel : «Le TFA est le symbole le plus marquant de l’impact de nos sociétés industrielles sur les ressources naturelles. C’est sans aucun doute une problématique qui va rester pendant très longtemps à l’agenda de nos enjeux pour les générations futures concernant l’état de la ressource en eau.»
Pour les autres membres de la famille des PFAS, ils ont été retrouvés sur près de 70 % des points, traduisant «une contamination généralisée sur l’ensemble du territoire, avec des concentrations mesurées majoritairement inférieures aux seuils réglementaires», écrivent les scientifiques.
Les rejets des stations d’épurations renforcent la contamination de la nappe
La seconde moitié du rapport est axée sur un autre potentiel coupable de la dégradation de la nappe phréatique : les rejets des stations d’épuration urbaines (les «STEU»). Il en existe plus de 230 sur l’ensemble du territoire de la nappe rhénane. «Nous avons sélectionné six sites pilotes pour étudier les interactions entre les rivières, les milieux récepteurs des STEU et la nappe phréatique afin d’observer l’impact des rejets sur l’eau souterraine», résume Violette Hisquin, chercheuse pour l’Observatoire de la nappe d’Alsace.

Afin d’analyser ces rejets, les scientifiques ont utilisé une «méthode analytique innovante» : l’analyse non ciblée. Elle leur a permis d’identifier «entre 61 et 194 molécules selon les sites et les types d’eau analysés», dont plusieurs substances qui n’auraient pas été identifiées avec une analyse classique.
«Une observation commune ressort des études de chaque site pilote : des micropolluants organiques issus des eaux usées traitées sont identifiés dans les eaux souterraines en aval des STEU ou présents à des concentrations plus élevées qu’en amont des points de rejets, concluent les scientifiques. Ce constat confirme le rôle des rejets de STEU comme source potentielle de contamination des nappes alluviales, voire de captages d’alimentation en eau potable situés à l’aval des rejets.»
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