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Il dessinait des ronds sur les arbres pour empêcher leur coupe : le «peintre de Fontainebleau» fait plier l’ONF au tribunal

Forêt parée. Serge Geoffre a été poursuivi par l’Office national des forêts pour avoir recouvert des marques de peinture apposées sur les arbres à abattre. Loin d’être isolée, son action s’inscrit dans la généalogie d’une lutte, vieille de deux siècles, contre l’exploitation de la forêt de Fontainebleau. Elle pourrait faire jurisprudence.
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La tension finit par refluer. Au tribunal de Fontainebleau (Seine-et-Marne), ce jeudi, Serge Geoffre a été relaxé. L’homme, habituellement prolixe, n’a qu’un silence pour emplir sa bouche bée ; sa fille, venue assister au délibéré, le cueille à la sortie pour le féliciter. Le jury motive son arbitrage : ses actes étant «dénués d’intérêt personnel ou financier», et les poursuites constituant une «ingérence disproportionnée dans l’exercice de [s]a liberté d’expression», décision a été prise de débouter les parties civiles. Ce que remercie Alexis Baudelin, avocat de la défense, selon qui ce délibéré «constitue désormais une jurisprudence» dans les affaires à venir.

Serge Geoffre, devant le tribunal de Fontainebleau, le 16 avril 2026. © Étienne de Metz/Vert

Rembobinons. Depuis plusieurs années, l’Office national des forêts, gestionnaire des bois de Fontainebleau, est à la recherche d’un mystérieux maquilleur. À diverses reprises, les ronds de peinture rouge qui désignent les troncs à abattre ont été recouverts. Parfois de gris, embrouillant le parcours des tronçonneuses. Parfois de bleu, ce même bleu qu’une association locale, les Amis de la forêt de Fontainebleau, utilise pour marquer les arbres remarquables à protéger. Deux tags sont amendés au dossier de l’enquête : «ONF = fric» et «ONF = saccage», sur des barrières et des panneaux forestiers. Le coupable, qui reconnaît avoir peint une dizaine de ronds bleus – les plaignant·es en ont relevé plus de 3 900 – est finalement identifié grâce à des pièges photos. Ce promeneur en jogging, c’est Serge Geoffre.

Geoffre, ce «Monsieur Tout-le-monde», dixit Alexis Baudelin, dit avoir agi seul. Il parle des bois de Fontainebleau, qu’il arpente quotidiennement avec son chien, comme de son jardin. Leur orée se trouve à dix minutes à pied de chez lui. Le reste de ses journées se partage entre son mi-temps de commercial et ses figurations sur certains tournages de films, en comédien refoulé. Au sujet de son action, le père de famille raconte : «J’ai essayé d’informer et de sensibiliser les gens au traitement de la forêt et de ses chênes centenaires par l’ONF. Si on l’écoutait, il faudrait tout raser et replanter des arbres qui satisfont sa logique industrielle.»

Trois mois de prison et 5 000 euros d’amende

«Dans le contexte actuel de réchauffement climatique, nous avons la responsabilité de transmettre à nos enfants une forêt résiliente et diversifiée», explique de son côté Juliette Faivre, directrice de l’agence Île-de-France Est de l’ONF. L’Office, qui souligne «ne pas pratiquer de coupe rase», une méthode d’abattage des arbres que certaines associations et militant·es jugent mortifère pour la biodiversité, assure au contraire opérer une «gestion durable» de la forêt de Fontainebleau. L’association d’amoureux·ses du paysage, les Amis de la forêt de Fontainebleau, qui s’était constituée partie civile, juge par ailleurs qu’«on ne protège pas la forêt en la salissant».

À celles et ceux qui liraient en filigrane de ce fait divers l’énième excentricité d’un groupuscule écolo, l’avocat de la défense rétorque : «Quelles que soient les opinions politiques, tout le monde peut se reconnaître en Serge, qui pense qu’il n’est pas normal qu’on détruise la forêt.» Outre l’aspect symbolique, il estime que la demande de peine de la procureure était démesurée : trois mois de prison et 5 000 euros d’amende, avec sursis.

Les dommages et intérêts requis par l’ONF s’élevaient à 21 999,12 euros, et l’association des Amis de la forêt de Fontainebleau demandait le remboursement des plus de 500 euros engagés dans le nettoyage des ronds bleus inopportuns. Même s’il salue le débouché de ce procès, le Mouvement de soutien des défenseurs de l’environnement, une association qui assiste aux audiences des activistes pour les archiver, note que «l’augmentation des dommages requis, qui peut dépasser plusieurs dizaines de milliers d’euros, peut dissuader les militants écologistes».

«Serge a été le pinceau face aux tronçonneuses»

Les peinturlures de Serge Geoffre, qui l’ont conduit jusqu’au tribunal, ne sont pas une coquetterie isolée. Il faut remonter aux années 1830, à la monarchie de Juillet, pour déterrer les racines de cette révolte. À cette époque, les massifs forestiers de Fontainebleau sont un repaire de choix pour les peintres de Barbizon. Eux puisent autour de cette commune de Seine-et-Marne les couleurs qui ravissent leurs toiles. Théodore Rousseau à leur tête, les célèbres esthètes s’indignent de la plantation, voulue par les autorités, de milliers d’hectares de résineux à vocation industrielle. Ils finissent par obtenir, par décret impérial, la création d’une réserve naturelle. Une première mondiale.

Serge Geoffre (à droite) et son avocat Alexis Baudelin (à gauche), à la sortie du délibéré, le 16 avril 2026. © Étienne de Metz/Vert

Les années et les ardeurs passent. À la fin de la guerre franco-prussienne, l’État a besoin d’argent. La forêt de Fontainebleau, si proche… Alors on coupe. George Sand, qui y entraîne si souvent son amant Musset, prend la plume. «Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra […] par la faute de l’homme», écrit-elle. Une verve que partage Victor Hugo, lui aussi engagé pour la protection des bois. Un siècle plus tard, en 1994, les «éco-guerriers», ainsi qu’ils se surnomment eux-mêmes, jouent les héritiers. Sabotage d’engins, clous dans les troncs pour défoncer les scies électriques, intimidation d’agent·es… Leurs méthodes, pour le moins musclées, se concluent par une incarcération à Fleury-Mérogis.

 «La police m’a traité comme un criminel»

Même s’il se réjouit de ne connaître pareil destin, le peintre en herbe contemporain s’émeut : «Moi, je n’ai commis aucun acte violent, je n’ai agressé personne ! Mais la police m’a traité comme un criminel, un terroriste.» La méthode des forces de l’ordre, avant son procès, a pu interpeller. Le 24 avril 2025, après avoir été convoqué au commissariat de Nemours, Serge G. est placé en garde à vue et interrogé par sept officiers. Quelles sont ses motivations ? Est-il le chef d’un commando ? Avec le stress, sa tension monte haut, trop haut, direction l’hôpital, les soignant·es succèdent aux matons, une perfusion, et un procès près d’un an plus tard.

Depuis, Geoffre a trouvé ses soutiens. «Sa façon d’agir a été maladroite et contestable sur le plan technique, mais son objectif n’était pas de porter atteinte à l’environnement», affirme Jean-François Hogne, compère arboricole des Hauts-de-France, où il milite contre «l’exploitation» de la forêt de Mormal. «Une des missions de l’État, c’est de garantir le bien-être de ses citoyens. Or Serge a voulu protéger l’un des endroits qui permettent l’expression de ce bien-être», ajoute-t-il.

Sophie Durin, fondatrice du collectif Sauvegarde forêts Île-de-France et camarade de lutte, ne se prive pas de réactualiser la métaphore de Barbizon : «Serge a été le pinceau face aux tronçonneuses.» Le Francilien est également couvé par le Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), médiatique depuis que son fondateur, Thomas Brail, s’est perché pendant plusieurs semaines au sommet d’un platane parisien pour protester contre le chantier de l’A69. À la sortie du tribunal de Fontainebleau, Serge Geoffre réitère son discours : «Pas besoin d’aller jusqu’en Amazonie ou dans le bassin du Congo pour constater le déboisement massif. Chez nous aussi, le productivisme forcené sévit dans un but financier.»

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