Jeudi soir, les dernières grimpeuses de l’A69 sont redescendues sur terre. Deux «écureuils» (du nom que se donnent les activistes qui montent dans les arbres) avaient commencé à occuper des feuillus en début de semaine, afin d’empêcher les derniers abattages prévus sur le tracé de l’autoroute.
À l’annonce de l’annulation du chantier de l’autoroute par la justice jeudi (notre article), les représentant·es d’associations requérantes ont salué le travail acharné des activistes sur le terrain, et en particulier des écureuils. «Je voudrais rendre hommage à tous ces militants qui ont mis leur vie entre parenthèses, qui ont pris énormément de risques physiques et juridiques pour lutter contre cette autoroute, qui ont vécu dans les arbres jusqu’à se nourrir de bourgeons pendant des semaines», a rappelé Angela Avan, co-présidente du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), lors d’un rassemblement à Paris.
Gagner l’opinion publique
Les occupations d’arbres ont commencé sur le tracé de l’autoroute dès mars 2023, à l’initiative du fondateur du GNSA, Thomas Brail – rapidement rejoint par d’autres écureuils. Très vite, ces installations sont devenues la marque de fabrique de la lutte contre l’A69, avec des occupations régulières dans des bosquets voués à disparaître. «Ça a été l’emblème de cette lutte. Nous avons réussi à créer un récit et à médiatiser la mobilisation à travers nos occupations, ainsi qu’à gagner l’opinion publique en rappelant l’utilité des arbres», raconte Thomas Brail à Vert.

«C’était un mode d’action assez nouveau et sensationnel, qui a suscité à la fois de la curiosité et une certaine admiration, puisqu’il y a cette notion de dépassement physique quand on évolue dans un arbre», abonde Reva, arboriste-grimpeur et écureuil de la première heure.
«Le temps qu’on a gagné est colossal»
Cette nouveauté a mis à mal les forces de l’ordre, peu habituées à gérer ce mode d’action. De quoi permettre aux militant·es de jouer la montre et retarder le chantier. «Notre objectif était de faire en sorte que les dégâts sur les arbres soient les moins importants possibles, pour que la justice puisse acter que le chantier n’était pas terminé au moment de se prononcer, et ça a été d’une efficacité redoutable», considère le grimpeur.
Dans le bois de la Crémade, à Saïx (Tarn), une zone à défendre (Zad) et des occupations d’arbres ont empêché des abattages pendant des mois durant l’hiver 2023-2024. Reva faisait partie des quelques écureuils restés perchés durant plus de cinq semaines, et qui ont subi un harcèlement constant des policiers (privations de sommeil et de nourriture, nuisances sonores…) – jusqu’à ce que les coupes d’arbres soient finalement jugées illégales (notre article). Le militant estime avoir fait prendre cinq à six mois de retard au chantier grâce à cette occupation. «Nous l’avons fait sur beaucoup de sites donc, mis bout à bout, le temps que nous avons gagné est colossal. Ça a sûrement fait pencher la balance de la justice», juge-t-il.

De quoi faire basculer le destin de l’autoroute A69 dans le Tarn ? «Sans l’occupation des arbres, je pense que l’autoroute aurait vu le jour, ou que nous aurions eu plus de mal à faire tomber ce projet», considère Thomas Brail. «Cette victoire montre surtout l’importance de la pluralité des luttes : le juridique a une puissance énorme, mais un gros défaut qui est le temps. Tandis que d’autres formes d’actions comme les manifestations, les Zad, le sabotage ou l’écureuillage [le fait d’occuper des arbres, NDLR] sont complémentaires», analyse Ubac, écureuil de longue date sur le tracé de l’A69.
«Un vrai gâchis»
Malgré l’annulation du projet au tribunal, les écureuils ont du mal à se réjouir quand elles et ils pensent aux arbres disparus depuis 2023 le long du tracé. «Rien n’est irréversible, la nature est résiliente, mais on sait que chaque arbre compte. C’est désolant de se dire que la justice n’a pas eu les moyens d’éviter ça», avance Reva. «Je suis partagé entre un sentiment de joie et d’amertume. On se retrouve avec une saignée béante dans le paysage. De grands platanes centenaires ont disparu, des espaces agricoles et des nappes hydriques ont été abîmés», déplore Thomas Brail, qui parle d’«un vrai gâchis».
Au vu de la place qu’ont occupé les écureuils dans la lutte contre l’autoroute A69, il y a fort à parier que ce mode d’action continuera à être utilisé dans d’autres mobilisations. Thomas Brail y voit le début d’un mouvement plus large : «Partout où il y a des projets écocides et anachroniques, des gens commencent à grimper pour protéger les arbres.» Il annonce d’ores et déjà une accélération du recrutement de bénévoles pour multiplier les occupations d’arbres. Reva pense la même chose : «C’est un mode d’action qui essaime et ne va faire que se répandre dans les mois et années à venir.»
À lire aussi
-
Arnaud Gossement, docteur en droit : «L’arrêt de l’A69 est un coup de tonnerre juridique»
Mieux vaut Tarn que jamais. Ce jeudi, le tribunal administratif de Toulouse (Haute-Garonne) a annulé l’autorisation environnementale de l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres (Tarn). Nous avons posé trois questions à Arnaud Gossement, spécialisé en droit de l’environnement, sur l’importance de cette décision qui met un coup d’arrêt au chantier controversé. -
Elles et ils l’ont fait ! Cinq mobilisations locales victorieuses pour l’écologie en 2024
Cinq terres de luttes. Plusieurs victoires écolos, comme la récente libération du militant anti-chasse à la baleine Paul Watson ou la suspension par la Norvège de ses projets d’extraction minière sous-marine, ont rythmé l’année 2024. Mais celle-ci a aussi été marquée par le succès de plusieurs luttes locales contre des projets polluants ou destructeurs pour l’environnement. Vert revient sur cinq fois où les mobilisations locales ont payé.