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Crise de l’énergie : le retour en grâce de l’E85, le «carburant malin» au bilan environnemental controversé

Carburant l’argent. Face à la flambée des prix à la pompe, le superéthanol E85 attire les automobilistes en quête d’économies. Un mauvais pari, tant pour leur portefeuille que pour l’environnement et notre souveraineté alimentaire. Explications.
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Bousculés par la guerre au Moyen-Orient, les prix des carburants ont dépassé depuis déjà trois semaines le cap symbolique de deux euros le litre pour le gazole et l’essence. En contraste, le prix du superéthanol E85 n’a grimpé que de quelques centimes, atteignant 0,80 euro par litre. De quoi y réfléchir à deux fois avant le prochain plein, d’autant que la plupart des véhicules à essence peuvent aisément être convertis à ce carburant alternatif, moyennant l’installation d’un boîtier de conversion homologué qui coûte entre 900 et 1 600 euros.

Le superéthanol E85 est composé de 60 à 85% de bioéthanol, de l’alcool produit à partir de blé, de betteraves et de maïs. © Adobe stock

La raison d’un tel écart de prix avec les autres carburants est double. D’une part, le superéthanol E85 – souvent surnommé «carburant malin» – est composé de 60 à 85% de bioéthanol, de l’alcool produit à partir de blé, de betteraves et de maïs, essentiellement cultivés en France. La matière première n’est donc pas aussi sensible à la variation des cours du pétrole. D’autre part, «l’E85 est assujetti à une fiscalité nettement allégée de 11,8 centimes par litre, contre 69,1 centimes pour le sans-plomb», souligne Bastien Gebel, de l’association Transport & Environment (T&E).

«Risque de voir des automobilistes s’enfermer dans un calcul de court terme»

Pourtant, loin d’encourager le passage de l’essence à l’E85, Bastien Gebel pointe au contraire «le risque de voir des automobilistes s’enfermer dans un calcul financier de court terme, alors que l’État tend déjà à désinciter à ce carburant». Lors de l’adoption du budget pour 2026, le gouvernement avait proposé de rehausser la fiscalité sur l’E85 à 52 centimes, avant de voir sa mesure retoquée au Parlement. «Le sujet reviendra dans les années à venir», prédit l’expert. Son association a estimé que le fait pour l’État français de ne pas taxer l’éthanol au même niveau que l’essence avait entraîné un manque à gagner de 400 millions d’euros en 2021.

Et la raison n’est pas que pécuniaire : «C’est aussi au vu du bilan environnemental qu’il faudrait désinciter», pointe Bastien Gebel. La filière du bioéthanol vante une réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’ordre de -79% par rapport aux carburants 100% fossiles. Un résultat obtenu en intégrant uniquement les émissions liées à la culture et à la transformation des plantes, car elle considère que le CO2 émis lors de la combustion a été absorbé lors de la photosynthèse des végétaux.

Pour Bastien Gebel, qui estime le gain autour de -50% en moyenne, «ces calculs ne prennent pas en compte ce qu’on appelle le changement d’affectation des sols, c’est-à-dire, par exemple, le fait de raser une forêt pour la mettre en culture». De manière générale, «il faut prendre en compte toutes les répercussions que peuvent avoir de telles cultures intensives sur la capacité des sols à stocker du carbone. Dans certains cas, le gain climatique peut être sensiblement réduit, voire quasiment annulé», souligne-t-il.

Une concurrence directe avec la production alimentaire

Au-delà du CO2, il rappelle que les pratiques agricoles intensives liées à la production d’éthanol ont aussi des impacts sur la biodiversité. «Le blé a besoin d’énormément de fertilisation ; les betteraviers réclament avec insistance le retour des néonicotinoïdes, pesticides très dangereux pour la biodiversité. Enfin, le maïs engloutit à lui seul près d’un quart de toute l’eau consommée en France», égrène-t-il.

Dernier reproche, et pas des moindres : la concurrence «très directe» avec les cultures alimentaires. «On pense souvent que l’éthanol est produit avec des déchets ou des coproduits agricoles, mais ce sont bien du maïs, du blé ou de la betterave qui auraient pu devenir de l’alimentation», pointe Bastien Gebel. «Pour l’instant, les quantités restent marginales, mais on voit bien les dérives que cela pourrait entraîner en cas de ruée vers l’E85», explique-t-il. Le risque est notamment de contribuer à la hausse des prix des denrées alimentaires.

En 2025, la filière du bioéthanol a estimé que 418 000 automobilistes roulaient à l’E85, sur un total de 39,7 millions de voitures immatriculés en France. La culture de bioéthanol a accaparé 200 000 hectares de terres en France, soit moins de 1% de la surface agricole utile. En 2022, T&E avait calculé que «la superficie totale des terres consacrées aux différentes cultures destinées aux biocarburants consommés en France permettrait de produire une quantité de blé équivalente à 120 milliards de kilocalories par jour sous forme de miches de pain, soit l’apport calorique de 53 millions de personnes.»

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