«La déforestation rend l’Amazonie bien moins résiliente que ce que nous avions anticipé», avertit Nico Wunderling, auteur principal d’une étude parue ce mercredi dans la revue scientifique Nature. Selon une analyse qu’il a menée avec plusieurs chercheur·ses du monde entier, le déboisement, cumulé au réchauffement climatique, pourrait transformer la quasi-intégralité de cette forêt tropicale en savane si l’augmentation globale des températures de la planète atteignait 1,9 degré Celsius (°C) par rapport à l’ère préindustrielle (vers 1850). Une transformation de l’Amazonie qui entraînerait des bouleversements mondiaux.

«Même un réchauffement supplémentaire modéré aurait des répercussions en chaîne sur de grandes parties de la forêt», précise Nico Wunderling. On savait déjà que les sécheresses et les incendies causés par le réchauffement climatique, ainsi que la déforestation, amenaient l’Amazonie à rejeter plus de carbone qu’elle n’en absorbe. Cette nouvelle étude dévoile la plus grande vulnérabilité du massif forestier face à «une transition critique» vers l’état de savane, ces prairies de hautes herbes et d’arbres clairsemés.
Aujourd’hui, 18% de la forêt ont été rasés, et 20% dégradés. Selon l’Organisation des Nations unies, le seuil de +1,5°C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle (prévu par l’Accord de Paris sur le climat) sera dépassé dans la décennie. Or les coauteurs de l’article montrent que, dans un contexte de réchauffement compris entre 1,5 et 1,9°C, et d’une déforestation de 22% du massif, les deux tiers de l’Amazonie risquent de se transformer en savane.
Cette hypothèse d’un double effet négatif de la déforestation et du changement climatique sur l’Amazonie a été soulevée dès les années 1970 par des chercheur·ses brésilien·nes, à l’image du climatologue Carlos Nobre. Mais «l’Amazonie est un système très complexe», rappelle Bruno Locatelli, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique (Cirad). «On a donc besoin de nombreuses études pour corroborer ce point de bascule, savoir plus précisément quelle partie de la forêt est concernée et à quelle vitesse», souligne-t-il, affirmant que la nouvelle étude est «un signal d’alarme très fort en ce sens».
Le cycle de l’eau de l’Amazonie bouleversé par la déforestation
🌳 La forêt amazonienne, qui s’étend sur neuf pays, a son propre cycle de l’eau : lorsque les gouttes s’évaporent des arbres, elles sont transportées sous forme de nuages et provoquent des pluies des centaines (voire des milliers) de kilomètres plus loin. Ce système permet d’entretenir une biodiversité foisonnante (10% des espèces mondiales), d’approvisionner en eau les États voisins et de refroidir la planète.
🔥 «Les pluies arrivent de l’océan Atlantique Nord, tombent sur la Guyane et le Venezuela, puis s’évaporent. Cette eau sous forme de vapeur est transportée par le vent vers le sud-ouest et retombe au nord du Brésil, puis s’évapore de nouveau avant de retomber, et ainsi de suite», détaille Jérôme Chave, écologue et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). L’augmentation des sécheresses dues au réchauffement climatique, ainsi que celle des surfaces déforestées, menacent de rompre cet équilibre. Quand on déforeste en amont, «la pompe de l’évaporation est moins puissante», indique-t-il. Tout le système est alors affaibli : «Plus on ajoute de zones déforestées, moins le cycle de l’eau de l’Amazonie est efficace.» Selon l’étude, c’est la zone bolivienne au sud-ouest de l’Amazonie qui serait la plus affectée par ces pluies plus faibles.
🪵 L’assèchement de l’environnement provoquerait alors plus facilement des feux, et les parties non détruites par les activités humaines seraient malgré tout détériorées. «Il y a une grande différence de capacité de recyclage de l’eau entre une forêt et une savane, explique Jérôme Chave. Grâce aux racines profondes des arbres qui peuvent puiser dans les nappes phréatiques, la forêt évapore plus d’eau dans l’atmosphère que la savane.» Le phénomène de dégradation continuera alors à s’autoentretenir.
Prendre le problème à la racine
«Ce ne serait pas seulement catastrophique pour la région, cela aurait des conséquences bien plus larges pour toute la planète», souligne Johan Rockström, coauteur de l’étude.
«Les conséquences de ce point de bascule sont effrayantes, renchérit Bruno Locatelli. Deux tiers des précipitations au sud du Brésil et en Argentine viennent de l’Amazonie, or ce sont de grandes zones productives de l’agriculture mondiale.» «Pour cette raison, il est crucial que la déforestation soit arrêtée autant que possible et le plus tôt possible», insiste Arie Staal, coauteur de l’étude. Si la déforestation s’arrêtait totalement dès demain, le seuil à partir duquel l’Amazonie se transformerait en savane passerait à +3,7°C de réchauffement global (au lieu de +1,9°C aujourd’hui).
«Ces transformations ne sont pas inévitables, appuie Johan Rockström. Restaurer les forêts dégradées et diminuer drastiquement les émissions peuvent encore réduire les risques.»
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