C’est un nouveau tournant dans la protection du loup gris en France. En plein salon de l’agriculture, le gouvernement a publié mardi un arrêté actant une série d’«assouplissements» concernant la gestion du prédateur (notre article). Principale évolution : le nombre de loups pouvant être abattus cette année passe de 19 à 21% de la population estimée en France, soit 227 spécimens (avec un supplément de 2% si ce plafond est atteint avant la fin de l’année civile).

Par ailleurs, les tirs pourront désormais être effectués même si les troupeaux ne sont pas protégés. Dans les zones les plus exposées aux attaques, les éleveur·ses n’auront plus besoin de solliciter une autorisation auprès de l’État, il leur suffira de déposer une déclaration à la préfecture (notre article). Une évolution majeure, qui suit une longue série de reculs sur la protection de l’espèce depuis trente ans. On rembobine.
1992 : le loup gris revient naturellement en France depuis l’Italie, l’espèce est strictement protégée
Après avoir été totalement éradiqué du territoire français à la fin des années 1930, le loup gris fait son retour par le sud des Alpes à la toute fin du 20ème siècle. Le 5 novembre 1992, deux gardes du parc national du Mercantour aperçoivent tour à tour un couple de loups en haut d’une crête. La nouvelle n’est officialisée que l’année suivante – le temps pour l’État de collecter des indices, de les analyser et de confirmer la découverte.
Ce retour naturel s’est fait depuis l’Italie, où une petite population de ces grands prédateurs avait survécu dans la région centrale des Abruzzes. Pas à pas, les loups gris vont alors recoloniser le territoire français par le Sud-Est, profitant du reboisement et de l’abondance de proies sauvages. L’espèce est aussi protégée par la convention de Berne (ratifiée par la France en 1990) et par la directive «Habitats» de l’Union européenne (1994) : sa destruction est interdite, avec des dérogations exceptionnelles en cas de dommages importants et récurrents sur des troupeaux.
2004 : un «plan national d’actions»… et un premier loup officiellement abattu
Le 19 juillet 2004, le tout premier plan national d’actions (PNA) sur le loup est présenté par le ministre de l’écologie de l’époque, Serge Lepeltier (UMP, l’ancêtre des Républicains). Cette feuille de route de l’État reconnaît que le retour du prédateur est un «enrichissement de notre patrimoine naturel» et met en avant la protection des troupeaux : clôtures, chiens de surveillance, gardiennage… mais elle autorise aussi l’élimination de 10% de la quarantaine de loups avérée sur le territoire en 2004 – soit quatre individus.
Trois mois plus tard, le 21 octobre 2004, un premier loup est officiellement tué par les services de l’État. L’animal – une jeune femelle – est abattu à la lisière d’une forêt dans le massif du Vercors (Drôme). À l’époque, la Fédération nationale ovine (FNO) salue «un pas vers la désacralisation de l’animal, qui permettra, à terme, la mise en place d’un plan d’éradication du loup dans tout l’arc alpin».
2012 : le loup – et la prédation – progressent, l’État entame son «tournant régulateur»
Tout au long des années 2000, le nombre de loups augmente progressivement et atteint les 200 individus en 2012. Durablement installé dans les Alpes françaises, le prédateur colonise de nouveaux territoires et vit désormais dans les principaux massifs de l’Hexagone : Massif central, Pyrénées, Jura et Vosges. Les attaques de troupeaux sont elles aussi en hausse constante, au grand désarroi des éleveur·ses touché·es. Le nombre de brebis blessées ou tuées est passé de 1 500 en l’an 2000 à plus de 5 800 en 2012.

Spécialistes des conflits autour du loup, le géographe Farid Benhammou et le philosophe Patrick Degeorges identifient un «tournant régulateur» de l’État à partir de 2012 : «Le nombre d’individus susceptibles d’être abattus chaque année n’apparaît clairement plus comme un plafond marquant une limite à ne pas dépasser pour protéger l’espèce, mais plutôt comme un objectif à atteindre pour la contrôler», expliquent-ils dans un article du Monde diplomatique. Alors que les tirs étaient occasionnels, le quota de la population de loups pouvant être abattus est presque systématiquement atteint au fil des années : 3 loups en 2012-2013 (sur un plafond de 11), 19 loups (sur 24) en 2014-2015, 40 (sur 40) en 2016-2017…
2015 : les chasseurs peuvent participer aux tirs, une brigade spécialisée est créée
Si les tirs de loups sont strictement encadrés (les troupeaux concernés doivent par exemple être protégés), ils peuvent désormais être effectués par des lieutenants de louveterie ou même des chasseur·ses assermenté·es. Comme ministre de l’environnement, Ségolène Royal (Parti socialiste) acte en 2015 une série de «simplifications» : les tirs de défense sont autorisés dans certains parcs nationaux, ils peuvent désormais être validés même si un troupeau n’a pas été attaqué, et des «tirs de prélèvement» lors des battues de chasse sont même expérimentés.
«On assiste à la montée en puissance et en efficacité des tirs mortels», résume auprès de Vert Farid Benhammou. En 2015, une première «brigade loup» est également créée au sein de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (l’ancêtre de l’Office français de la biodiversité) : elle est chargée d’améliorer la connaissance de l’espèce et d’abattre certains individus dans les zones de forte prédation.
2019 : le nombre de loups gris passe la barre des 500 individus, le quota de tirs monte à 19%
Près de trente ans après leur retour sur le sol français, les loups gris sont plus de 500. Une barre importante, puisqu’elle marque le seuil de viabilité démographique de la population, soit le niveau – théorique – à partir duquel les loups peuvent «résister au risque d’extinction par aléas de survie et de fécondité» à moyen terme. Mais les scientifiques estiment aussi qu’il faudrait au moins 2 500 adultes pour assurer la viabilité génétique de l’espèce sur le très long terme.
Qu’importe : après ce premier seuil franchi, le gouvernement français décide d’augmenter le quota de loups pouvant être abattus. 17% de la population française de canidés peut désormais être tuée par des tireurs assermentés (contre 10% jusque-là). Ce plafond est même relevé à 19% l’année suivante, avec un bonus de 2% supplémentaires s’il est atteint avant l’hiver.
2025 : le statut européen de protection du loup est abaissé, la France veut «simplifier» les procédures de tirs
La population française de loups gris n’augmente plus depuis 2022 : elle se stabilise autour du millier d’individus (notre article). En parallèle, les attaques de bétail progressent toujours, mais principalement dans les nouveaux territoires d’expansion de l’animal. C’est cette fois au niveau européen que l’avenir du loup bascule : à l’initiative de plusieurs pays (dont la France), le statut de protection de Canis lupus est abaissé dans la convention de Berne, puis dans la directive «Habitats» de l’Union européenne. Depuis 2025, le loup n’est plus «strictement protégé» mais simplement «protégé», entraînant une évolution de sa gestion dans chaque État.
À lire aussi
Dans le même temps, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, annonce que ce changement ouvre la voie «au passage d’une logique de tirs de défense en cas d’attaques à une logique de tirs de régulation pour prévenir les attaques». Lors d’un déplacement en Aveyron, Emmanuel Macron déclare même qu’il souhaite empêcher l’implantation du loup là «où il y a du pastoralisme» – suscitant l’incrédulité des associations de défense du prédateur.
Hausse du quota à 21%, passage à un simple régime de déclaration, autorisation des tirs de défense pour les troupeaux non protégés… L’arrêté publié par le gouvernement ce 24 février est la conséquence directe du déclassement européen du loup gris. Insuffisantes, pour certaines organisations agricoles, «inacceptables» selon les ONG, ces nouvelles mesures ne sont qu’un début. La «prédation» doit être un des volets du projet de loi d’urgence agricole, qui sera présenté prochainement par le gouvernement.
À lire aussi
-
Balle dans la mâchoire, meute éradiquée, tireurs à sa poursuite… la folle histoire de «M351», le loup qui ne voulait pas mourir
Une fin de loup ? Dans le Jura suisse, les autorités locales ont annoncé en septembre vouloir éliminer la meute de loups gris du mont Tendre. Dans leur viseur : «M351», un puissant mâle responsable de nombreuses attaques de bétail. Blessé et pourchassé, l'animal déjoue pour l'instant tous les pièges, bien aidé par des patrouilles de bénévoles. Vert a remonté sa trace. -
Dans l’Aveyron, la Coordination rurale appelle à tirer sur les loups et les vautours, deux espèces protégées
Balles populaires. La branche locale du syndicat agricole a publié vendredi dernier sur Facebook un visuel encourageant à tuer deux espèces dont la destruction peut être lourdement punie par la loi. Dans ce département marqué par des attaques de troupeaux, la Coordination rurale dit vouloir «[sauver] l'élevage de montagne».