«Une guerre de l’eau» : à Rennes, des milliers de personnes manifestent face aux pollutions et au «sabotage» du gouvernement

Ô rage, eau désespoir.
4 000 personnes se sont rassemblées à Rennes dimanche pour défendre l’eau, à l’appel d’un collectif d’associations et d’ONG environnementales. En toile de fond, le blocage par certains syndicats agricoles d’une mesure inédite en matière de protection de la ressource face aux pesticides. Vert s’est rendu dans la capitale bretonne.
Rennes, le 7 juin 2026. Des milliers de personnes défilent pour une meilleure protection des captages d’eau potable. © Quentin Vernault/NurPhoto via AFP

Tous klaxons hurlants, une quarantaine de tracteurs déboulent sur la place de Bretagne, à Rennes (Ille-et-Vilaine), sous un ciel gris. La couleur est dans le cortège rempli de drapeaux multicolores et de pancartes, qui progresse au rythme des fanfares. Avec des slogans comme «De l’eau pure pour mon futur», «Zéro pesticide, ça coule de source» ou simplement «Eau secours», elles et ils étaient 4 000, selon les organisateur·ices – 2 300, selon la police –, à s’être donné rendez-vous dimanche pour un banquet, suivi d’une manifestation dans le centre-ville.

Un collectif d’une quarantaine d’associations et d’ONG (Eau et rivières de Bretagne, France nature environnement, la Confédération paysanne, Cancer colère…) a invité les citoyen·nes à défendre la démocratie de l’eau, menacée en Bretagne par les syndicats agricoles productivistes FNSEA et Coordination rurale, et plus largement en France par la loi d’urgence agricole, tout juste votée à l’Assemblée nationale.

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Dans une région où la ressource en eau est fragile – 75% de l’eau potable des Breton·nes provient des eaux de surface, faute de nappes phréatiques –, la tension autour de la ressource est vive. D’autant que la qualité de l’eau est très dégradée par des décennies d’agriculture intensive : aujourd’hui, seules 8% des masses d’eau sont en bon état écologique en Ille-et-Vilaine.

Une quarantaine de tracteurs ont roulé dans les rues de Rennes pour réclamer plus de protection pour l’eau. © Manuella Binet/Vert

Face à ces constats, les crispations se cristallisent autour du blocage de l’adoption du nouveau schéma d’aménagement et de gestion des eaux (Sage) Vilaine, qui concerne trois des quatre départements bretons. Ce document, élaboré par la commission locale de l’eau (CLE), qui regroupe des élu·es, des représentant·es de l’État, les chambres d’agriculture et des usager·es pour décider de la gestion de la ressource, contient une mesure inédite en France : l’interdiction d’herbicides dans les parcelles de maïs «à risque fort de transfert de molécules» dans «les aires d’alimentation de captages prioritaires».

«Une mesure qui concerne 1,5% de la surface utile agricole du territoire du Sage Vilaine», rappelle Pauline Pennober, chargée de mission politique de l’eau à Eau et rivières de Bretagne, qui insiste aussi sur le fait que les agriculteur·ices concerné·es bénéficieront d’un accompagnement technique sur le désherbage mécanique – une technique qui permet d’éviter le recours aux pesticides. «Il y a 26 millions d’euros [d’argent public, NDLR] sur la table pour financer cela», ajoute Pauline Pennober.

Le travail de la commission locale de l’eau saboté

Plusieurs syndicats agricoles, la FNSEA, les Jeunes agriculteurs et la Coordination rurale, s’opposent à cette mesure, dénonçant de nouvelles contraintes. En décembre 2025, 600 agriculteur·ices lié·es à ces syndicats ont empêché la tenue de la réunion de la CLE qui aurait dû valider le Sage Vilaine. Un «déni de démocratie» de l’eau qui ne passe pas, et qui est devenu le point de départ de la mobilisation nationale qui s’est tenue à Rennes. «L’eau concerne tout le monde, pas seulement le monde agricole, rappelle, drapeau bleu marine sur l’épaule, Jean-Luc Maillard, vice-président de Bretagne vivante, une association qui se bat pour la biodiversité dans la région. En Bretagne, les enjeux sont forts, ce qui explique que la mobilisation soit forte aussi. On ne peut pas laisser faire.»

Après un banquet puis des prises de parole, les manifestant·es se sont élancé·es dans les rues du centre-ville de Rennes. © Manuella Binet/Vert

En début d’année, le moratoire sur les politiques de l’eau, voulu par le premier ministre, a bloqué toute possibilité d’organiser un nouveau vote sur le Sage Vilaine. «C’est un sabotage du travail démocratique local sur l’eau. Encore une fois, le débat est empêché», estime Pauline Pennober. La prochaine réunion de la CLE du Sage Vilaine devrait avoir lieu le 25 juin, mais la tenue d’un vote n’est pas garantie.

La FNSEA, qui craint que l’interdiction des pesticides à proximité des aires de captage du Sage Vilaine puisse servir d’exemple à d’autres commissions locales de l’eau, continue, avec l’appui de l’État, son travail de sape contre cette mesure. La loi d’urgence agricole, votée récemment à l’Assemblée nationale, prévoit, en plus des nombreux reculs sur la protection de la ressource, de diminuer le nombre d’élu·es du territoire au profit des agriculteur·es du coin dans la composition des CLE. «La loi d’urgence agricole, qui porte les intérêts privés des lobbys de l’agrochimie, remet en cause les décisions des commissions locales de l’eau et affaiblit les Sage. Mais contrairement à ce que veut faire croire le gouvernement, détruire la démocratie de l’eau n’est pas la solution à la crise que l’on traverse actuellement», affirme Pauline Pennober.

Porter une autre vision du monde agricole

Dans la foule, au milieu des familles venues en nombre, les membres de la Confédération paysanne sont bien représenté·es. Perché sur une remorque de tracteur, Stéphane Galais, porte-parole national du syndicat partisan de l’agroécologie, s’insurge contre les reculs environnementaux qui s’accumulent depuis la loi Duplomb : «Protéger la ressource en eau devrait être une évidence. Évidemment qu’il faut interdire les pesticides près des aires de captage !» Il finit son discours sous des applaudissements nourris, après avoir rappelé que «les agriculteurs ne sont pas les ennemis».

Un constat sur lequel tout le monde s’accorde dans le cortège. «Il faut sortir de la caricature de ceux qui nous nourrissentcontre ceux qui se battent pour l’environnement, abonde Jean-François Julliard, directeur général de France nature environnement, qui a fait le déplacement à Rennes pour l’occasion. Nous voulons porter une autre vision du monde agricole, et le faire en Bretagne, un territoire victime du modèle agricole avec les problèmes des algues vertes ou de pollutions aux nitrates ; symboliquement, c’est important.»

Avant la manifestation, un atelier pancartes a permis à celles et ceux qui le souhaitaient de créer leur propre slogan. © Manuella Binet/Vert

Et si la Bretagne reste une terre emblématique en matière de lutte environnementale, il faudra se battre partout. «Le combat se mène en local, à Rennes aujourd’hui, parce que c’est ici que le principe de démocratie de l’eau est remis en cause ; mais aussi à Paris, parce que c’est là que ça se décide. Le Sénat va devoir se prononcer sur la loi d’urgence agricole dans quelques jours, il faut se mobiliser d’ici là», poursuit Jean-François Julliard, qui a appelé les personnes présentes à interpeller leur sénateur·ice sur le sujet.

Président du Collectif de soutien aux victimes de pesticides du Grand-Ouest, Michel Besnard dénonce de son côté le détricotage des mesures de protection environnementale qui s’opère aussi à échelle européenne. «Tout est parti du Sage Vilaine ici, mais l’enjeu autour de l’eau est plus vaste maintenant. On sait que la loi Omnibus risque de supprimer de nombreuses normes importantes», regrette le retraité. Seule action possible, selon lui : la mobilisation. Alors que Stéphane Galais anticipe «une guerre de l’eau» en préparation, en Bretagne, des milliers de personnes ont montré qu’elles étaient prêtes à lutter.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Alors que les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

Alors que le débat démocratique est pollué comme jamais, nos journalistes ont un rôle inédit à jouer. 

Pour répondre à cette urgence écologique et de santé publique, Vert monte une toute nouvelle équipe d’enquête et solutions spécialisée dans la santé et les pollutions, et va se renforcer sur le climat.

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