
Ce qu’il faut retenir :
🗳️ Lundi, le Sénat a validé la réautorisation de deux insecticides interdits en France : l’acétamipride et le flupyradifurone. Plus récent et moins connu, ce dernier est commercialisé en Europe depuis 2015 par l’entreprise Bayer.
💧 Persistant dans les sols et soluble dans l’eau, ce pesticide présente un «risque élevé de dépasser» le seuil de qualité de l’eau potable, selon l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa).
🐝 Comme l’acétamipride et les autres néonicotinoïdes, il s’attaque au système nerveux des insectes. Une évaluation européenne révélée par l’association Générations futures indique un «risque élevé» pour les abeilles sauvages.
Un nouveau basculement. Lors de l’examen du projet de loi d’urgence agricole, le Sénat a validé lundi soir un amendement qui réintroduit plusieurs pesticides interdits en France, contre l’avis du gouvernement (notre article). Directement inspiré de la deuxième loi «Duplomb» déposée au Sénat en janvier, le passage en question réautorise deux substances pour certaines cultures : le désormais célèbre acétamipride, qui inquiète médecins et scientifiques en raison de ses risques sur la santé… mais aussi le flupyradifurone.
Moins médiatisé, ce deuxième pesticide pose pourtant de sérieuses interrogations en matière de risques pour l’environnement. «Il y a autant de différence entre l’acétamipride et le flupyradifurone qu’entre un pistolet et un revolver : ils ont une constitution légèrement différente, mais la balle tirée dans la tête a les mêmes effets», expose Jean-Marc Bonmatin, chimiste-toxicologue au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) d’Orléans (Loiret).
Pas un néonicotinoïde, mais tout comme
Le flupyradifurone est un insecticide très récent : il est commercialisé en Europe depuis 2015 par l’entreprise Bayer (sous le nom de Sivento). Les connaissances scientifiques à son sujet sont donc moins développées. D’après le recensement du chercheur Philippe Grandcolas dans son livre Loi Duplomb, le débat confisqué (2026, Éditions du Faubourg), il existe environ 4 000 études scientifiques concernant le flupyradifurone, contre 30 000 sur l’acétamipride.
De par sa structure chimique, le flupyradifurone n’est pas considéré comme un membre de la célèbre famille des néonicotinoïdes, des pesticides surnommés «tueurs d’abeilles» (dont l’acétamipride fait partie). Pourtant, il en possède les principales caractéristiques : il est systémique (il pénètre l’intérieur des plantes, des racines jusqu’aux fleurs) et présente une toxicité importante – il cible le système nerveux des insectes, conduisant à leur paralysie et à leur mort.
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Pour ces raisons, il est interdit en France depuis un décret de décembre 2019. Ce dernier a élargi l’interdiction des néonicotinoïdes – en vigueur depuis septembre 2018 – à l’ensemble des produits «présentant des modes d’action identiques à ceux de la famille des néonicotinoïdes». Mais le flupyradifurone est toujours autorisé dans le reste de l’Union européenne, alimentant les accusations de «concurrences déloyales» pour certaines filières agricoles.
«Il y a déjà de fortes suspicions d’effets perturbateurs endocriniens»
Dans son dossier d’évaluation de 2016, l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) estime que le flupyradifurone a une persistance dans les sols «modérée à forte» : la molécule peut prendre plusieurs dizaines, voire centaines, de jours avant de se dégrader complètement. Selon ce même rapport, le risque reste «faible» pour les organismes vivants dans le sol et l’eau.
«La probabilité qu’il soit entraîné vers les eaux souterraines est élevée.»
Dans de nombreux scénarios de l’Efsa, la substance présente en revanche «un risque élevé de dépasser» le seuil de qualité de l’eau potable. «Le flupyradifurone est soluble dans l’eau et persistant dans les sols, donc il ne se dégradera pas rapidement et la probabilité qu’il soit entraîné vers les eaux souterraines est élevée», résume auprès de Vert Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
Sur le volet sanitaire, «il y a déjà de fortes suspicions d’effets perturbateurs endocriniens [qui altèrent la production d’hormones dans le corps humain, NDLR], comme avec les autres néonicotinoïdes», prévient Jean-Marc Bonmatin. Le spécialiste cite une étude académique menée sur des rats en 2022, qui a mis en évidence des effets sur les hormones de la thyroïde. En 2016, l’Efsa estimait qu’elle manquait de données pour tirer des conclusions sur un potentiel de perturbateur endocrinien.
Inquiétudes pour les abeilles sauvages
Les connaissances scientifiques sont plus claires concernant les effets sur la biodiversité. Le flupyradifurone est sensiblement plus toxique par ingestion pour les abeilles domestiques que l’acétamipride, et nettement moins toxique que les autres néonicotinoïdes. «C’est un neurotoxique, qui agit sur le système nerveux central, avec des effets directs de mortalité aiguë sur des pollinisateurs si les doses sont létales, développe Jean-Marc Bonmatin. Ensuite, il y a les effets sublétaux, souvent suffisamment graves sur toutes les fonctions biologiques de l’organisme pour conduire à la mort.»
Ces dernières années, plusieurs recherches académiques ont montré des effets potentiels du flupyradifurone sur la santé des abeilles domestiques : sur les capacités motrices, sur l’apprentissage du goût, sur les dates de butinage… En 2019, une étude étasunienne a mis en évidence des «effets synergiques [quand le mélange de deux molécules accentue leur toxicité, NDLR] néfastes sur la survie et le comportement des abeilles (mauvaise coordination, hyperactivité, apathie)» lorsqu’il interagit avec une substance fongicide.

À ce jour, le gros point d’inquiétude concerne les abeilles sauvages, soit près d’un millier d’espèces dans notre pays. Après une sollicitation de la France, l’Efsa a estimé en 2022 qu’une espèce d’abeille solitaire – l’abeille découpeuse – «pourrait être disproportionnément sensible au flupyradifurone». «C’est une limite de la réglementation : elle ne couvre pas l’ensemble des organismes que l’on peut trouver dans l’environnement, et en particulier les pollinisateurs sauvages qui sont peu étudiés», détaille Laure Mamy.
Bataille d’évaluations au sein de l’Union européenne
À la suite de cette alerte, la Grèce a été missionnée pour mener une nouvelle étude spécifique à cette espèce. Cette évaluation des risques – révélée par l’association Générations futures – pointe «un risque élevé pour les abeilles dans tous les scénarios pertinents», mais reste «incomplète» en raison d’un manque de données fournies par Bayer (sur la toxicité par voie orale, notamment).
«L’approbation actuelle du flupyradifurone a été prolongée jusqu’au 9 juin 2029, alors que la Commission européenne avait ce document sous ses yeux.»
Dans ses conclusions, que Vert a consultées, la Grèce estime qu’«aucune combinaison de mesures d’atténuation visant à réduire l’exposition ne peut être proposée pour garantir un risque acceptable pour les abeilles», et conseille de mener de nouvelles études. Rendu il y a trois ans, ce rapport n’a pas été publié à ce jour. «Nous sommes en juin 2026 et l’Efsa n’a toujours pas été mandatée pour revoir ce dossier, déplore Pauline Cervan, toxicologue à Générations futures. Pire, l’approbation actuelle du flupyradifurone a été prolongée l’année dernière jusqu’au 9 juin 2029, alors que la Commission européenne avait ce document sous ses yeux.»
Pour l’ONG, ce retard est un cas d’école du «système d’évaluation défaillant et absurde» des pesticides dans l’Union européenne. En mars 2026, Générations futures et le réseau PAN Europe ont écrit à la Commission européenne pour lui demander d’accélérer ce réexamen en lui faisant remonter plus de 70 études non prises en compte sur le flupyradifurone.









