Marine Le Pen ne laisse jamais personne lui rappeler l’étiquette politique de son propre parti. «Nous ne sommes pas d’extrême droite. Il y a surement des extrêmes droites, mais nous n’en faisons pas partie», avait balayé la cheffe des député·es du Rassemblement national (RN), interrogée par un journaliste à l’Assemblée nationale en octobre dernier. Pourtant, la majorité du champ politique – jusqu’au Conseil d’État, qui l’avait rappelé en 2023 – classe le RN à l’extrême droite.

À quelques jours du second tour des élections municipales, où les frontistes et leurs alliés pourraient faire basculer Nice (Alpes-Maritimes), Toulon (Var) et Marseille (Bouches-du-Rhône), Vert a interrogé plusieurs chercheur·ses qui expliquent pourquoi le parti à la flamme doit bel et bien être qualifié comme tel.
Les partis d’extrême droite réfutent toujours cette étiquette
Pour les mouvements nationalistes comme le Rassemblement national, l’étiquette est «infamante», elle «renvoie au fascisme en France et à un bord du champ politique dévalué politiquement et délégitimé après 1945», explique Safia Dahani, docteure en sciences politiques et co-directrice de l’ouvrage Sociologie politique du Rassemblement national (Presses universitaires du Septentrion, 2023). Celle qui a étudié les dirigeant·es lepénistes l’assure : «Il y a une stratégie assez ancienne, rodée au sein du parti, pour tenter de retourner le stigmate.»
Ainsi, lors d’une conférence de presse sur les élections municipales en décembre dernier, l’eurodéputé RN Julien Sanchez renvoyait le qualificatif sur la gauche : «Les extrémistes, ce sont nos adversaires. C’est [la députée La France insoumise] Mathilde Panot qui souhaite désarmer la police municipale. [Ce sont] les maires Écologistes qui vous prendront votre identité en interdisant les sapins de Noël.»
Un programme radical, «marqué par le racisme»
L’idéologie même du parti lepéniste, ses fréquentations et son histoire montrent qu’il mérite d’être classé à l’extrême droite. Pour l’historien Baptiste Roger-Lacan, directeur de l’ouvrage collectif Nouvelle Histoire de l’extrême droite (Seuil, 2025), les mouvements de ce champ du spectre politique considèrent qu’il existerait des hiérarchies indépassables entre les êtres humains. «Le programme du Rassemblement national reste marqué par le racisme et la xénophobie, analyse l’enseignant à l’Institut catholique de Paris et à Sciences Po Paris. Il reste fondé sur l’exclusion d’une portion importante de la population.»
Une volonté retranscrite dans le programme du RN. Lors des élections législatives de 2024, Jordan Bardella, le président du parti, avait expliqué qu’il souhaitait priver les citoyen·es qui ont deux nationalités de certains emplois «stratégiques». Une proposition qui rappelle la fameuse «préférence nationale» – euphémisée en «priorité nationale» par Marine Le Pen en 2012. Selon cette mesure phare du Front national (le nom du RN jusqu’en 2018) depuis les années 1980, un certain nombre de droits (comme l’accès au logement ou à l’emploi) devraient être réservés en priorité aux Français·es. Cette proposition vise à exclure les étranger·es d’une solidarité nationale à laquelle elles et ils participent financièrement.

En meeting à Bordeaux (Gironde) en septembre dernier, Jordan Bardella promettait aussi la suppression de l’aide médicale d’État (AME), qui permet l’accès aux soins des étranger·es en situation irrégulière. «Les allocations familiales pour tout le monde, avec nous, c’est terminé», avait-il lancé à la tribune, accueilli par les ovations et des «On est chez nous !».
«La priorité nationale est radicale compte tenu de notre logiciel républicain et du principe d’égalité, observe le politologue Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (Orap) à la Fondation Jean-Jaurès. Pour le RN, le fait d’être français est créateur de droits qui sont supérieurs à ceux des non-Français.» Cette doctrine instaurerait des privilèges interdits par les lois internationales et françaises : pour l’appliquer, il faudrait modifier la Constitution.
Des candidats problématiques et une proximité avec l’extrême droite radicale
Pour la docteure en science politique Safia Dahani, le programme du RN n’a pas changé depuis les années 1980 : «Il y a toujours cette idée d’un “ennemi de l’intérieur”, de certaines catégories de la population qu’ils considèrent être anti-nationales. Il y a une islamophobie, un racisme très prégnant dans la bouche de certains de leurs candidats à chaque élection.»
Comme lors des législatives de juin 2024, la presse a débusqué ces derniers jours plus d’une centaine de candidat·es frontistes aux propos racistes, antisémites ou climatosceptiques. Certaines d’entre elles et eux, comme Julie Rechagneux à Bordeaux, Valentin Gabriac à Grenoble (Isère) ou Adrien Nave à Dunkerque (Nord), ont même frayé avec les groupuscules les plus radicaux. Mediapart a aussi révélé que le directeur de cabinet de Jordan Bardella, François Paradol, était lui-même passé par les rangs de l’organisation antisémite Égalité & réconciliation, fondée par le multi-condamné Alain Soral.
Marine Le Pen n’a pas rompu avec l’héritage de son père
L’historien Baptiste Roger-Lacan rappelle que le RN «reste extrêmement poreux avec les groupuscules violents», même si Marine Le Pen a officiellement rompu les liens. Même chose pour l’héritage de son parti, fondé par des néofascistes, d’anciens Waffen-SS (la faction militaire de la SS de l’Allemagne nazie) et des nostalgiques de l’Algérie française en 1972 autour de la figure de Jean-Marie Le Pen. Pour lui, «l’attitude de Marine Le Pen reste extrêmement ambiguë vis-à-vis des racines de son parti».
«Au moment de sa mort, elle n’est pas revenue sur l’héritage politique qui était celui de son père, dont elle a honoré la mémoire, complète-t-il. Pour toutes ces raisons, le Rassemblement national, à mon sens, est toujours un parti qui se situe à l’extrême droite du champ politique.»
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