Décryptage

Moins d’avion, des salles «responsables» : comment la NBA tente de muscler son jeu sur l’écologie

Rebond pour le moral. Entre ambitions écologiques affichées et contraintes structurelles, la ligue nord-américaine de basket-ball, dont les phases finales ont débuté samedi, reste l’une des plus polluantes du monde. Elle s’efforce pourtant d’amorcer un changement culturel pour éveiller les consciences des acteurs du jeu. Récemment, le Français Victor Wembanyama a pris la parole sur le sujet.
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Roi du sport business, le championnat nord-américain de basket-ball (NBA) tente depuis quelques années de verdir un modèle bâti sur la démesure. Sans opérer une remise en cause profonde de son fonctionnement, la grande ligue essaie d’amorcer une transition écologique face à l’urgence climatique et à un possible ralentissement de l’économie mondiale du sport. À ce rythme, le rapport Sports for people and planet du Forum économique mondial (WEF), publié en janvier dernier, estime que l’industrie sportive mondiale pourrait perdre jusqu’à 1 600 milliards de dollars (1 470 milliards d’euros) d’ici 2050, en raison du changement climatique.

De fin octobre à mi-avril, les 30 franchises de NBA enchaînent les matchs et les déplacements en avion – parfois à l’étranger et jusqu’à cinq par semaine –, avant que les meilleures équipes ne s’affrontent en playoffs (les phases finales) pour désigner un champion. Avec parfois des distances conséquentes : plus de 5 200 kilomètres séparent par exemple Portland (nord-ouest des États-Unis) de Miami (sud-est).

Dans un sport obsédé par les statistiques, la NBA peine toutefois à chiffrer ses émissions car elle ne contrôle pas le déplacement des fans ; les rares données récoltées reposent souvent sur des estimations, dont le périmètre peut varier selon les méthodologies. «Les programmes de la NBA pour le climat présentent de réelles limites, notamment en matière de marketing ou de relations publiques, mais il faut reconnaître les efforts réalisés tout en restant critique», souligne Timothy Kellison, professeur spécialiste du sport en milieu urbain à l’université de Floride.

Sous l’administration Trump-II, «la plus scientifiquement illettrée de l’histoire des États-Unis», le travail de la NBA en matière de durabilité «se veut ambitieux, concret et parmi les plus avancés du sport mondial», explique Allen Hershkowitz, l’un des scientifiques environnementaux les plus reconnus dans le milieu sportif et notamment conseiller auprès de la NBA, des New York Yankees, et de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Alors que les playoffs se sont ouverts samedi, la NBA reconnaît auprès de Vert «l’importance de la durabilité environnementale» et «reste engagée à identifier et à mettre en œuvre de nouvelles solutions favorisant des pratiques durables».

Un calendrier NBA repensé

La ligue, dont l’ambition est de diviser par deux son empreinte carbone d’ici 2030, s’enorgueillit d’avoir réduit ses déplacements en avion de 25 000 miles (40 300 kilomètres) par saison, depuis 2021. Moins de back-to-back (deux rencontres en deux jours), moins de séquences de quatre matchs en cinq jours et de cinq matchs en sept jours, et davantage de séries de deux matchs dans une même ville… Principalement motivés par la santé et la récupération des joueurs, ces ajustements restent toutefois en grande partie symboliques et politiques au regard de l’ampleur de la crise climatique.

Alors que le transport aérien est l’un des modes de transport les plus émetteurs de CO2, la NBA souligne que ses efforts, aussi modestes soient-ils, génèrent des «bénéfices significatifs en matière de durabilité», notamment grâce à la réduction de «l’intensité des déplacements et des émissions associées». Une manière de réaffirmer son engagement, même si la ligue peine encore à faire sa mue écologique.

Le programme NBA Green, fondé en 2008 en collaboration avec le Natural resources defense council (NRDC), vise à encourager des pratiques plus durables à son échelle. En 2019, la NBA est devenue la première ligue professionnelle nord-américaine à adhérer à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Son ambition : aligner les émissions de gaz à effet de serre du monde du sport sur l’Accord de Paris de 2015 et inciter les autres protagonistes (franchises, salles, sponsors et fournisseurs) à adopter des mesures climatiques ambitieuses. Mais, pour certaines associations environnementales et chercheur·ses, la NBA devrait aller plus loin et raccourcir son interminable saison régulière, longue de 82 matchs entre octobre et avril, voire repenser l’organisation de sa compétition.

Co-fondateur et président de Game Earth, un programme français qui accompagne les organisations privées et publiques dans leur transformation écologique entièrement dédié au sport, Benjamin Adler estime que la NBA devrait «créer un fonds de dotation d’entreprise alimenté par un pourcentage de son chiffre d’affaires auquel l’association des joueurs pourrait aussi contribuer», permettant notamment de soutenir des ONG environnementales et de développer des actions de sensibilisation.

Une approche avant tout volontariste

Contrairement à l’Union européenne (UE), au Royaume-Uni ou à l’Australie, les États-Unis ne disposent pas d’un cadre légal de réduction des émissions de carbone. En son absence, l’engagement climatique de la NBA repose donc sur une approche volontariste. Toutefois, l’inquiétude croissante sur les effets du dérèglement climatique a fini par convaincre le commissionnaire de la NBA, Adam Silver, que la lutte pour la préservation de l’environnement constituait, selon ses propos tenus en 2022, une «priorité» pour la ligue. «Les athlètes savent suivre des règles : s’il y a une loi, ils la respectent. S’il n’y en a pas, tout dépend de l’argent», ajoute Allen Hershkowitz, qui a contribué à la création de NBA Green ainsi qu’aux programmes de durabilité dans l’ensemble des ligues majeures aux États-Unis : NBA, MLB (baseball), NFL (football américain), NHL (hockey) et MLS (football).

Des politiques de durabilité sont mises en place : ces deux dernières décennies, les Portland Trail Blazers ont multiplié les initiatives pour diminuer leur empreinte carbone, avec notamment le recours aux énergies renouvelables, le recyclage à grande échelle, l’efficacité énergétique et la réduction de la consommation d’eau.

La défaillance du réseau de transport en commun des États-Unis

Timothy Kellison défend, lui, une «approche globale» du sport «impliquant notamment responsables politiques,compagnies d’électricité et transports publics»«Le sport, et donc la NBA, est un acteur clé des dynamiques urbaines et environnementales et doit être pensé comme un levier de transformation durable des villes», estime le professeur spécialiste des enjeux urbains et environnementaux.

Selon les chercheur·ses et la NBA elle-même, entre 65 et 80% des émissions totales de la ligue proviennent des déplacements des supporters. Du mythique Madison Square Garden des New York Knicks au Chase Center des Golden State Warriors (San Francisco) : seule une minorité des salles NBA bénéficie d’un solide réseau de transport en commun. Dans la plupart des métropoles tentaculaires où la ligue est implantée – Orlando, Oklahoma City, Phoenix, Houston, Dallas, et même Los Angeles –, les alternatives de mobilité bas carbone restent difficiles d’accès et peinent à desservir efficacement ces enceintes, où entre 18 000 et 20 000 spectateur·ices se massent lors de chaque rencontre à domicile.

La NBA dispose donc de marges de manœuvre limitées pour encadrer le déplacement des fans, mais elle tente d’y remédier. Selon les informations de Vert, la grande ligue a demandé à l’ensemble des franchises d’élaborer des plans de mobilité pour leurs enceintes afin de promouvoir des modes de transport plus écologiques. Elle a aussi intégré des titres de transport public dans les billets pour certains événements qu’elle organise, comme le All-Star Game, match qui voit s’affronter les meilleurs joueurs du basket nord-américain.

Le «leadership culturel» de la NBA

Pionnière et reconnue pour son engagement sur les questions sociales, de genre et raciales, la NBA doit davantage s’appuyer sur son «leadership culturel» pour «inciter ses fans à adopter des comportements plus écoresponsables», selon Aileen McManamon. Membre de la Green sports alliance, elle estime qu’une «dynamique favorable pour le climat existe à travers le sport».

Situé à Inglewood, l’Intuit Dome des Los Angeles Clippers est le symbole de la nouvelle génération de salles bas carbone en NBA. © Théo Quintard/Vert

Symbole de la nouvelle génération de salles bas carbone, l’Intuit Dome des Los Angeles Clippers semble en prendre le chemin. Son ancien conseiller en durabilité, Allen Hershkowitz, la présente comme «l’une des enceintes les plus responsables au monde sur le plan environnemental». Inaugurée en août 2024 avec son spectaculaire écran incurvé à 360 degrés, cette salle ultramoderne de 18 300 places est majoritairement alimentée par l’énergie solaire et entièrement électrifiée. Elle s’appuie sur des systèmes énergétiques très performants – ventilation à 100% d’air extérieur, climatisation optimisée, capteurs intelligents – pour tendre vers la neutralité carbone.

Située à Inglewood, la future salle de basket des Jeux olympiques de 2028 a également mis en place un système de récupération de l’eau, ce qui lui permet de baisser sa consommation de 40%. Si elle affiche des «ambitions élevées», elle reste toutefois «limitée par les infrastructures insuffisantes de recyclage et de compostage», regrette Allen Hershkowitz.

Victor Wembanyama ressent «une certaine culpabilité de polluer autant»

Mais pas de révolution verte sans une implication réelle de ses acteurs les plus visibles et influents. «Les joueurs NBA sont regardés partout dans le monde et ont, en ce sens, des superpouvoirs», explique Lewis Blaustein, fondateur de EcoAthletes. Pourtant, l’organisation à but non lucratif, créée en 2020, ne compte encore aucun joueur NBA en activité parmi ses membres, car «la lutte climatique est perçue comme un combat trop politique».

Victor Wembanyama n’a pas hésité à prendre position sur l’écologie. © Ezra Shaw/Getty Images via AFP

«Beaucoup ne se sentent pas légitimes pour s’exprimer sur un sujet scientifique et redoutent d’être accusés d’hypocrisie sur les réseaux sociaux», ajoute-t-il. D’où, selon lui, la nécessité de les accompagner pour «les aider à devenir de véritables leaders climatiques».

Interrogé par Vert lors du dernier match de la saison régulière, le 10 avril, Victor Wembanyama n’a pas hésité à prendre position. À seulement 22 ans, le pivot français des San Antonio Spurs dit «ressentir une certaine culpabilité de polluer autant» et se montre déterminé à «contrecarrer cette empreinte carbone négative», prêt à «investir […] mais pas dans un but lucratif». Et si LeBron James, Shai Gilgeous-Alexander, Nikola Jokić et les autres superstars de la ligue lui emboîtaient le pas ?

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