À l’origine de nombreuses révélations sur les scandales de pollutions chimiques, Stéphane Horel est journaliste au Monde depuis 2018. Ciblée par des intimidations depuis 2023, elle a porté plainte mi-février aux côtés de son média pour «entrave à la liberté d’expression, atteinte à l’intimité de la vie privée, tentative de violation de domicile, vol et détérioration de biens privés».
Reporters sans frontières lui a apporté son soutien et affirme que si les faits sont avérés et organisés par une seule personne, «ce serait une atteinte très grave à la liberté de la presse et au droit des citoyen·nes à avoir accès à de l’information d’intérêt général». L’ONG rappelle que «de telles méthodes qui relèvent de moyens criminels sont rares en France, mais existent bien, comme l’ont montré les pressions exercées sur le média Fakir».
Quels évènements ont mené à la plainte contre X que vous avez déposée aux côtés du Monde ?
J’ai coordonné le Forever pollution project, une enquête transfrontalière qui a révélé l’ampleur de la contamination aux PFAS. Elle a donné lieu à une carte des zones les plus polluées en Europe. Dans la continuité, nous avons lancé le Forever lobbying project, une investigation collective sur le lobbying de l’industrie afin d’empêcher l’interdiction de ces substances dans la réglementation. J’ai rassemblé une équipe de 46 personnes pour mener ces enquêtes. C’est un projet collaboratif et je me sens responsable de la sécurité de mes collègues et de notre travail.
Or, le 3 janvier 2025, à dix jours de la publication du Forever lobbying project, j’étais chez moi et j’ai entendu un bruit métallique à l’extérieur de mon appartement. Peu après, je suis sortie sur mon palier et j’ai vu une marque autour de la serrure, la peinture était abîmée et le cylindre enfoncé. J’étais quasi seule dans l’immeuble, j’ai vérifié toutes les serrures de mes voisins : aucune autre n’avait été abîmée. J’en ai parlé avec les collègues avec qui je bosse sur le projet. Ils m’ont fait remarquer que c’était la troisième fois cette année que j’avais «un problème avec ma porte».

Je me suis souvenue qu’en mai 2024, le lendemain de mon arrivée à une conférence de journalisme d’investigation à côté de Bruxelles, mes voisins m’avaient prévenue que ma serrure avait été cassée. Quelques mois plus tard, j’intervenais dans une autre conférence à Bologne : même scénario, ma serrure était de nouveau abîmée. J’ai compris que ces deux incidents étaient arrivés à des moments où mon absence était connue publiquement.
«Sur la question de la pollution aux PFAS, les enjeux économiques sont colossaux.»
Le vol de mon sac à dos dans un bar en juillet 2024 était-il un hasard ? En juin dernier, je me suis aussi fait voler mon téléphone à la terrasse d’un café, dans des circonstances un peu bizarres. Je ne m’étais jamais retrouvée dans des commissariats, et là j’y suis allée quatre fois en 18 mois, dans une période où je travaillais uniquement sur les PFAS. Le 3 septembre dernier, un homme m’a suivie en vélo jusqu’à l’endroit où je m’étais garée, au pied des locaux du Monde. Il a uniquement volé ma sacoche et ne s’en est pris à aucun autre vélo autour. Nous avons donc porté plainte avec Le Monde. Heureusement, aucun collègue ou chercheur du projet collaboratif n’a vécu ce même type d’incident.
Travailler sur les questions environnementales est-il devenu risqué pour les journalistes ?
Je ne pensais pas que le sujet de mes articles pouvait m’attirer des problèmes. J’ai des collègues qui travaillent sur des oligarques et des trafiquants de drogue au quotidien… Je n’envisageais pas que mes enquêtes pouvaient être aussi sensibles par rapport aux leurs. Je me suis dit que, peut-être, les gens visés par nos enquêtes voulaient savoir ce qu’on allait révéler, et qu’après la publication de nos articles on allait me laisser en paix. Mais ça n’a pas été le cas.

En dehors de l’Europe, les journalistes les plus ciblés par des menaces et des assassinats, ce sont ceux qui travaillent sur l’environnement. Est-ce que ça devient aussi problématique en France ? Sur la question de la pollution aux PFAS, les enjeux économiques sont colossaux, on parle de dizaines ou centaines de milliards d’euros. Sans compter que, sur les questions environnementales, des personnes qui ont d’autres rôles dans la société subissent également des intimidations gravissimes. C’est le cas de Claire Nouvian, directrice de l’ONG Bloom, qui lutte pour une meilleure réglementation de l’industrie de la pêche et pour la protection des océans.
Ces intimidations ont-elles changé votre quotidien de journaliste ?
Il y a des périodes où j’étais aux aguets, mais on ne peut pas l’être tout le temps. Maintenant, je me demande beaucoup plus ce qui, dans mon travail, peut susciter ce genre d’évènements. Je ne bosse que sur les PFAS depuis 2022. Est-ce qu’il s’agit d’intimidations, ou de personnes qui voulaient se renseigner sur ce que nous allions publier ? Impossible de savoir, on peut seulement émettre des hypothèses.
Comment en êtes-vous venu à travailler sur les PFAS, ces polluants persistants toxiques ?
Les PFAS, c’est mon obsession journalistique, ça fait partie des sujets qui te percutent. C’est un sujet total qui recoupe toutes les problématiques liées à la pollution. Cela révèle les manquements de nos gouvernements, qui n’ont pas instauré de règles adéquates pour protéger la population.
«Rendre visible l’invisible.»
En enquêtant sur ces substances, j’ai découvert le concept du state-facilitated corporate crime : ce sont les dommages industriels facilités par l’État. Ce ne sont pas les entreprises les méchantes de l’histoire, et les pouvoirs publics les victimes : les normes sont coconstruites avec les pouvoirs publics, donc il y a une véritable absence de curiosité de leur part sur ce qu’il se passe à l’intérieur des usines. On compromet notre santé pour une molécule qui sert à protéger la moquette. Aujourd’hui, les bébés naissent pré-pollués, on a tous des PFAS dans le sang – et les enfants dans une proportion bien plus importante.
Comment faire pour informer sur une pollution d’une telle ampleur et aux conséquences si graves sans se décourager ni accabler le public ?
Il faut une énergie joyeuse pour travailler sur des sujets comme ça. Avoir de l’humour peut apporter de nouvelles idées, une perspective neuve sur les problèmes. Il y a une quinzaine de jours, lors d’une réunion pour préparer un voyage à Bruxelles, où certains d’entre nous ont suivi des «habitants de la pollution» [qui vivent dans des zones hautement contaminées, NDLR], j’ai fait une blague en disant : «I am a PFAS hotspot» [«Je suis une zone de haute contamination aux PFAS»], et ça a fini sur des autocollants qu’ils ont distribués pendant leurs rendez-vous.
C’était une blague qui attrapait quelque chose de très réel : une des femmes italiennes que j’ai rencontrées a plus de 100 nanogrammes par millilitre (µg/l/ml) de PFAS dans le sang. Les Académies nationales des sciences, de l’ingénierie et de médecine américaines estiment que les patients présentant une concentration supérieure à 20 ng/ml devraient subir une série d’examens pour prévenir des effets importants sur la santé. Elle a eu un cancer du sein. L’humour permet de vulgariser ces sujets-là parce que, quand on parle de polluants, on doit rendre visible l’invisible. Et on peut avoir de la fantaisie tout en étant très carré.
«On n’a pas encore pris la mesure du problème.»
Le journalisme cross-border [transfrontalier, en collaboration avec des enquêteur·ices de différents pays, NDLR] crée aussi un espace de liberté énorme pour développer les sujets environnementaux. Il permet de sortir l’investigation des scandales politico-financiers sur lesquels elle se concentrait traditionnellement, et de féminiser la profession.
On bosse de manière expérimentale, en collaboration avec des experts et expertes, des chercheurs et chercheuses, des habitants et habitantes de la pollution. Dans les mouvements de résistance à la contamination, ce sont presque toujours les femmes qui se mobilisent en premier. Ce sujet est tellement important qu’il nous amène à nous questionner sur notre responsabilité, en tant que journalistes, pour continuer à l’accompagner au-delà des premières révélations. Cela crée un lien très spécial avec ces personnes qui ont parfois appris en regardant notre carte qu’elles vivaient sur un site extrêmement contaminé.
Même si on en parle beaucoup, je pense qu’on n’a pas encore pris la mesure de la gravité du problème des PFAS. Il faut encore que la parole se libère chez les employés d’usines qui fabriquent ou utilisent ces molécules. On est au-delà des frontières habituelles du journalisme.
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